‹ Histoire de l'historiographie moderneChapitre 187 sur 341 · I L HISTORIOGRAPHIE DC RATIONALISME · texte numérisé non relu

I L HISTORIOGRAPHIE DC RATIONALISME

travaillé au bien-être des citoyens qu'en s'occupant de la stabilité et du bon fonctionnement de l'administration ?

Les historiens rationalistes amenèrent un revirement complet. Les premiers, ils jug-èrent l'histoire du point de vue des sujets (en France, du tiers-état aisé), qui jusqu'alors n'avait un peu compté que pour l'histoire ecclésiastique. Ils exprimèrent dans l'histoire politique les vues et les exigences des classes commerçantes, de la bourgeoisie qui n'avait point part au gouvernement. Il est évident que cela seul devait modifier sensiblement l'appréciation des événements politiques. Ceux qui n'avaient pas été jugés dignes d'une mention, apparurent plus importants que d'autres, que les annales officielles avaient racontés au long et au large. On attacha une valeur indépendante à l'histoire du commerce, de l'industrie, de la civilisation,

Les problèmes historiques nouveaux. — L'historiographie du Rationalisme fut créée en France par des hommes exclus de la politique active, qui n'avaient aucune responsabilité, et souvent aucune compétence politique. Aussi se plut-elle à juger précipitamment et inintelligemment souverains et ministres. En revanche elle fut plus indépendante et alla plus au fond des choses que des hommes pratiques qui se faisaient écrivains et presque toujours ne jugeaient les événements que sur leurs conséquences immédiates. Elle souleva des problèmes historiques. Elle s'étudia à rechercher les causes cachées de grandes transformations historiques, comme, parmi les modernes, Machiavel seul l'avait fait parfois. Elle travailla souvent avec des moyens grossiers. Mais, pour la première fois, se dégageant de la théorie théologique, elle adopta un point de vue philosophique et s'efforça de séparer de l'accidentel ce qui avait une valeur typique et universelle. Les grands Florentins n'avaient traité qu'une petite tranche de vie : elle soumit à sa critique et à son analyse à peu près tous les domaines de la société humaine. Elle fonda le genre nouveau d'histoire politique qui régna encore au XL\^ siècle : l'histoire écrite non par des hommes d'État ou des militaires pour l'instruction de leurs confrères, ni par des savants, pour le divertissement des amateurs d'antiquités, mais par des bourgeois, dans l'intention d'éclaircir les grands problèmes politiques

du temps présent. En même temps, ils émancipaient l'histoire de la tutelle de l'Ktat. Leur liberté de mouvement lut souvent bridée et soigneusement surveillée parles gouvernements. Mais ils n'attendaient pas d'eux leur direction. Ce qui avait été la règle, devint l'exception : désormais de grands ouvrages historiques sont rarement édités au service et sur commande des autorités. Les travaux remarquables qui ont ouvert de nouvelles voies à l'historiographie sortent tous de liniliative de leurs auteurs.

Reproches faits au XIX'' siècle à l'historiographie du Rationalisme. — On l'a trop souvent pesée à la mesure de l'historiographie du xix'' siècle. On ne l'a pas comparée aux tendances qui l'avaient précédée, mais à celles qui l'ont suivie et ont pu profiter de ses inspirations et de sa critique. On a rapproché ses œuvres de travaux qui n'appartiennent pas à l'histoire proprement dite. On a, par exemple, opposé les Mémoires de Saint-Simon au Siècle de Louis XIV de Voltaire et fait observer que celui-ci manque de la vie qui respire dans les notes du Duc. Comme si l'histoire sérieuse n'avait pas une autre tâche que des Mémoires ! On a reproché à l'historiographie du Rationalisme des défauts qui ne lui sont pas particuliers, et qui se rencontrent en plus grande quantité dans toutes les histoires anciennes que chez Voltaire et son école. Ceux qui jugeaient ainsi, ne connaissaient généralement pas l'historiographie de l'humanisme et du xvii' siècle. Notons ici quelques-uns des points sur lesquels a le plus fréquemment porté le blâme.

On reproche premièrement à l'historiographie du Rationalisme un manque de jugement historique ; on ne trouve pas chez elle le don de se transporter en d'autres temps, en d'autres individus.

Ce reproche est fondé. Les historiens rationalistes jugeaient trop facilement les temps passés d'après le leur. Ils avaient vu des monarques absolus fonder à coups de décrets des villes et des industries. Ils avaient vu la religion exploitée comme un moyen par des princes laïques et ecclésiastiques. Ils n'avaient pu observer comment des créations politiques nouvelles et indépendantes se produisent de bas en haut. Les corporations, qui avaient conservé un reste de leur ancienne indépendance, ne s'appHquaient de leur temps qu'à maintenir leurs privilèges surannés aux dépends de la

prospérité publique. Ils supposaient qu'il en avait été de même à

d'autres époques. Rencontraient-ils dans l'histoire une sage mesure

constitutionnelle ? elle devait avoir été décrétée par un législateur

ou un despote. Les religions ne pouvaient être que des inventions

de prêtres astucieux en vue de leur profit personnel. Le peuple, les

masses, ne leur paraissaient pas actives dans l'histoire ; elles ne

faisaient que ce que les classes dirigeantes trouvaient bon de leur

prescrire.

'- .-■ ■ Est-ce que l'historiographie antérieure est à un niveau plus élevé ?

Pour le prétendre, il faut admettre que l'interprétation théologique de l'histoire révèle une vérité plus profonde, et que la vieille foi populaire qui fait départir aux États par un divin monarque la prospérité ou l'infortune d'après leur conduite religieuse ou morale, explique mieux l'essence du développement historique, que ne le fait le Rationalisme. Mais quand cela serait vrai, ce fait demeure, que la conception théologique, en face de la matière historique concrète, ne peut se démontrer qu'à l'aide de manipulations arbitraires et violentes et laisse bien des choses sans explication. Elle enferme les personnalités dirigeantes dans une sphère d'action plus étroite que le rationalisme, fasciné par les bienfaits du despotisme éclairé. Mais elle impose à l'histoire un cadre tout à fait étranger à la réalité et que le spectateur sans préventions verra se briser au premier coup d'œil.

De plus, ce cadre n'avait été employé que par des historiens à éducation théologique et en général pour l'histoire ecclésiastique. Les historiens laïques, quand ils abordaient ces questions et cherchaient à relier les effets aux causes, ne pensaient pas autrement que les rationahstes. Pour les grands Florentins, pour Machiavel et Guichardin, les constitutions et les religions avaient-elles une autre origine que d'habiles calculs ? Un cerveau non formé par la sociologie conçoit naïvement l'idée anthropologique que les organisations politiques, au lieu de provenir d'une lutte entre des pouvoirs et des besoins divers, sont fabriqués sur un plan par de sages législateurs.

Quand même les rationalistes se seraient contentés de poursuivre systématiquement dans l'histoire cette conception populaire, ils auraient bien mérité de la science historique. Les anciens historiens, à l'exception des Florentins et de leurs disciples, n'avaient guère

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arrêté leur allention sur l'enchaînement des faits. Les annalistes humanistes avaient décomposé l'histoire en une série de récits brillants sans cohésion. Les antiquaires avaient appendu ensemble par un lion chronologique extérieur des notices savantes. Très rarement ils s'étaient demandé jusqu'à quel point les événements qu'ils racontaient pouvaient dériver d'événements plus anciens, et s'il n'y avait pas quelque relation interne entre des mesures en apparence tout à fait disparates (par exemple une innovation dans la législation financière et un revirement simultané dans la politique extérieure). Les rationalistes, en cherchant pour la première fois à établir dans l'histoire une corrélation systématique de causes et d'effets, ont dirigé l'attention sur tous ces problèmes. Ils ont conclu souvent avec trop de précipitation et formé un enchaînement causal très sommaire et grossier. Mais ils ont décidément mis fin aux compilations sans idée et ils ont cherché à expliquer la suite des faits historiques. Ils ont osé les premiers critiquer les imaginations simplistes des théoriciens de l'histoire. Il n'est pas exact de dire que l'explication individualiste ait atteint dans leur œuvres son point culminant. Cette théorie est au contraire écartée en partie chez les historiens notables du Rationalisme. Ils ont discuté les premiers la question de savoir si le cours de l'histoire n'est pas déterminé aussi par des forces inconscientes (« l'Esprit des temps, le caractère national », etc.). Leurs prédécesseurs avaient, à peu d'exceptions près, ignoré ce problème, ou l'avaient tourné par un recours à l'hypothèse d'un insondable gouvernement divin. Les rationalistes n'ont pas plus, mais au contraire moins manqué de sens historique que leurs devanciers les plus distingués, les historiens de la Renaissance : ils faisaient au moins effort pour reconnaître d'autres puissances à côté de celles qu'ils voyaient diriger de leur temps le gouvernement des États. Ils n'ont pas tiré de leur cercle restreint d'expérience des conclusions historiques aussi unilatérales que les Florentins du XVI* siècle.

Et l'époque suivante, qui critique si vivement le manque de sens historique du Rationalisme, a-t-elle donc été exempte de ce défaut ? Quelques-uns des plus grands historiens de la première moitié du XIX'' siècle, qui voyaient leur époque remplie des luttes entre conservateurs et libéraux, n'ont-ils pas généralisé indûment cette

observation et converti toute l'histoire en une guerre entre principes opposés ?

Il en est de même du second reproche (qui se confond un peu avec le premier), savoir que les historiens rationalistes n'auraient fait aucune différence entre hommes et hommes et mis sur le même pied d'égalité des individus de temps et de pays très différents, comme s'ils étaient des grandeurs mathématiques.

Ce défaut ne leur est pas particulier non plus. Ils ont au contraire cherché les premiers à le combattre. Les premiers ils ont eu le sentiment que les peuples primitifs ne devaient pas être jugés d'après les mêmes principes que les nations civilisées. Leurs tentatives pour établir dans le détail des distinctions ethnographiques ne furent en général pas très heureuses, en partie parce que les matériaux étaient insuffisants, en partie parce qu'il s'y mêlait la préoccupation d'opposer à la thèse de l'influence morale du christianisme les vertus des peuples païens. Il n'en reste pas moins que le Rationalisme (français) a pour la première fois osé restreindre la proposition provenant de la philosophie populaire de l'antiquité, d'après laquelle tous les hommes seraient de même espèce.

D'un autre côté, pour autant qu'il l'admettait, il a été le premier à prendre cette thèse au sérieux. Les historiens anciens avaient des idées bien plus naïves que les rationalistes ; mais avec leur absence de réflexion, ils ne songeaient pas à en tirer toujours les conséquences. En essayant de reconstruire la psychologie des personnages historiques, ils s'étaient servis des mêmes moyens que les rationalistes et ils n'avaient pas hésité à imaginer le passé d'après leur temps et leur entourage. Mais souvent ils présentaient confusément les événements qu'ils racontaient. Ils rapportaient comme vraies des histoires étranges et des légendes exotiques qui furent, parfois à tort, rejetées par les rationalistes comme incroyables ou impossibles. Mais ils ne comprenaient pas mieux que ceux-ci ce qu'il racontaient. Seulement ils n'avaient pas le courage de rompre en visière à la tradition aussi hardiment que le firent les rationalistes, et surtout, ils voulaient amuser plutôt qu'instruire. Plus une relation était curieuse, mieux cela valait : c'était au lecteur de voir ce qu'il devait en penser. Les rationalistes ont éloigné sans ménagement tous les récits historiques où les hommes paraissaient agir par des motifs

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inintelligibles pour eux. Ils ont ainsi, à côté de beaucoup de fatras, balayé avec trop de précipitation des renseignements intéressants. Mais c'était un déblaiement nécessaire. Il est très rare qu'une histoire attaquée par eux puisse passer pour vraie (littéralement, pas seulement quant au noyau historique). Or les légendes qu'ils rejetaient avaient été regardées comme véritables au propre et pas seulement comme symboles. Même alors qu'ils repoussaient un récit par la raison qu'ils ne le comprenaient pas, ils rendaient à la science historique un plus grand service que s'ils n'avaient rien pensé du tout. Que de recherches historiques fécondes ont eu pour stimulant leur assertion que telle histoire ne pouvait être vraie parce qu'elle choquait le sens commun ou l'expérience journalière !

Du même genre est le troisième reproche, concernant le pragmatisme des rationalistes.

Celui-là aussi est justifié. Le Rationalisme aimait à attribuer les événements historiques à l'action consciente des individus isolés ; il était naturellement porté à reconstruire les motifs qui les avaient déterminés ; et comme il se représentait les hommes d'État du passé sous l'image de la moyenne des souverains contemporains, rien d'étonnant à ce qu'il ait cherché de préférence ses explications dans des mobiles mesquins et platement utilitaires.

Mais ici encore il faut dire : le Rationalisme n'a pas inventé ce Pragmatisme, il en a fait une application plus honnête et plus franche que les historiens antérieurs. L'interprétation pragmatique de l'histoire est la règle, dès qu'on poursuit un but d'enseignement. Ne règne-t-elle pas dans les œuvres des grands Florentins ? — Sans doute elle était latente lorsque l'historien se bornait à des compilations et n'essayait pas de faire vivre ses personnages. Le Pragmatisme conséquent des rationalistes ne constituait-il pas un progrès ?

En tout cas il était par sa sobriété une réaction salutaire contre l'historiographie humaniste et galante.

Les historiens antérieurs, les grands Florentins exceptés, avaient appliqué aux relations des sources bien d'autres fioritures et d'autres interprétations arbitraires que les rationalistes. Les humanistes avaient fait de leurs figures historiques des héros de théâtre de l'ancienne Rome, les historiens galants en avaient fait des intrigants de comédie. Les rationalistes partaient au moins de la réalité. Leur

plate psychologie les servait mal quand il s'agissait d'expliquer des natures compliquées et des individualités chez qui le cœur prédominait sur rintelligence. Mais ils faisaient moins violence aux sources et à l'histoire que les fictions de la rhétorique classique et les fantaisies romanesques des historiens galants. Et puis ils ont été les premiers à faire front contre l'emploi exclusif de la méthode pragmatique. Seuls parmi eux les petits esprits s'y sont livrés sans réserve ; les chefs y ont déjà échappé.

C'est à tort qu'on a reproché à Voltaire d'aimer à assigner de petites causes à de grands événements. On peut sans doute découvrir chez lui des passages qui semblent confirmer cette opinion. Mais il ne faut pas oublier que l'habitude d'expliquer de grandes transformations historiques par des incidents personnels fortuits et des intrigues d'escaliers dérobés, loin d'être particulière au rationalisme, est courante dans l'ancienne philosophie de l'histoire. Sceptiques et croyants avaient de tous temps cherché à montrer le néant de la grande politique et des efforts humains en attribuant à des causes futiles les vicissitudes de l'histoire universelle. Montaigne, après Bodin, avait rapporté la chute de Charles le Téméraire à une querelle pour quelques peaux de moutons (Essais, III, 10 ; cf. P. Villey, Les livres d'histoire moderne utilisés par Montaigne [1908], 08 s.). Pascal avait dit que la face de l'univers eût été changée si le nez de Cléopàtre avait été plus court (Pensées, 1"= partie. Art. 9, | 46 ; cf. la remarque analogue sur Cromwell Art. 6, | 7). Cette théorie n'est donc pas une invention du Rationalisme superficiel. Au contraire. Voltaire a été le premier à s'élever (en opposition par exemple à Bolingbrokej contre cette conception et à faire dans le développement historique une grande part à l'influence inconsciente des conditions géographiques et des caractères nationaux.

Les reproches ont souvent porté, quatrièmement, sur la critique rationaliste des histoires de miracles.

Eh bien, il n'est pas exact qu'elle ait inventé ou pratiqué avec empressement la maladroite correction rationnelle des légendes. Elle se distingua précisément des anciennes écoles en ce qu'elle aima mieux rejeter complètement les récits merveilleux que d'en corriger quelques détails. L'opinion courante vient de ce qu'on a pris comme type de l'historiographie rationaliste en général l'histoire ecclésias-

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tique (protestante) de VAufklaerung allemande. On n'y était nullement autorisé.

C'est un fait caractéristique que certains théologiens osèrent étendre à l'histoire ecclésiastique et même à l'histoire biblique la méthode d'interprétation rationaliste provenant de la piiilosophie populaire des anciens, qui était appliquée depuis longtemps dans l'histoire protane et constamment chez les humanistes italiens. Mais les chefs du mouvement rationaliste ne gardèrent pas cette position mitoyenne. Ils furent plus que de simples continuateurs des humanistes italiens. Non seulement ils donnèrent à leur polémique contre les récits merveilleux de l'Eglise une pointe anti-religieuse, mais ils les rejetèrent entièrement, sans faire la distinction si les légendes qu'ils attribuaient à la fourberie des prêtres étaient rapportées ou non par un écrivain canonique. Il ne faut pas juger la critique radicale du Rationalisme, telle qu'elle fut pratiquée en F'rance surtout, sur les timides compromis des théologiens des universités allemandes.

Les rationalistes avaient, comme critiques, cet avantage sur les humanistes, que les modernes sciences de la nature avaient ébranlé la foi en l'autorité des Anciens. La critique rationaliste, dans le sens ordinaire du mot, avait précisément dans les historiens de l'antiquité son plus ferme appui. L'historien romain modèle n'avait-il pas, en face des histoires merveilleuses, recouru volontiers à des essais d'explication rationnelle ? Des auteurs anciens d'histoire universelle, tels que Diodore et autres, n'avaient-ils pas eu l'habitude de transformer les mythes en vulgaires faits et gestes dramatiques ? Les études polyhistoriques des xvi^ et xvii'= siècles ont peu de défauts qui ne puissent être couverts par l'autorité des Anciens. Depuis que celle-ci, pour autant que les sciences naturelles étaient en jeu, se trouvait définitivement renversée, les historiens éclairés avaient moins de peine à écarter radicalement les histoires d'origines des peuples modernes, partiellement inventées par analogie avec les histoires antiques de fondations. L'humaniste Buchanan interprétait rationnellement les fables de l'histoire des rois d'Ecosse ; le rationaliste Robertson les écartait d'un seul geste hardi.

La théorie des catastrophes. — L'historiographie du Rationalisme paraît être en progrès sur le pragmatisme des anciennes tendances.

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