LA THEORIE CATASTROPHIQUE
principalement parce qu'elle tourna son attention, à côté de l'histoire politique, sur Ihistoire du commerce, de l'industrie, et sur le développement de la civilisation. Il est évidemment plus facile, en apparence, de rapporter aux sages mesures d'un souverain un essor politique, qu'une période de prospérité générale du commerce, de l'industrie, ou de floraison des arts et des sciences, surtout quand ces progrès de la civilisation se produisent en même temps dans plusieurs pays (dans les périodes pour lesquelles on a choisi le nom vague de Siècle, par exemple Siècle de Léon X, Siècle de Louis XIV, parce qu'on ne voulait pas faire d'un État le centre de l'exposé). Il n'y avait guère moyen de rapporter des phénomènes semblables aux caprices d'un despote. Quelque estime que l'on fit de l'influence d'hommes d'Etat à l'esprit mercantile et de Mécènes princiers, il était trop clair que des mouvements internationaux pouvaient bien être favorisés, mais non provoqués parles souverains d'un Etat particulier. Ici où le pragmatisme ne servait pas, on eut les essais d'explication qui peuvent être compris sous le nom de théorie historique des catastrophes.
C'est le pendant normal, en quelque sorte, du système de philosophie de l'histoire qui faisait sortir du néant, sur un seul acte de volonté, des religions et des constitutions. Comme lui, cette théorie ne connaît pas de croissance lente et progressive, pas de secrètes influences internes pouvant provenir de l'éducation, de la tradition, du genre de vie, de la philosophie, etc. Elle fait intervenir la Providence ou le hasard dans le cours de l'histoire d'une façon aussi abrupte que les despotes éclairés dans les institutions de leurs Etats. Il faut qu'un certain incident frappant ait donné le branlQ à des phénomènes nouveaux dans la civilisation. L'humanisme et la Renaissance (la nouvelle floraison des arts et des sciences) remontent à la conquête de Constantinople et à l'expulsion de savants grecs en Italie ^ ; la féodalité et l'essor des villes italiennes vers la fin du moyen âge, aux croisades, — par lesquelles en outre les peuples européens étaient censés avoir fait connaissance avec la civilisation orientale. Ces théories ne pèchent pas seulement par une impossibilité chronologique ; elles ont surtout le défaut de n'admettre des influences
1. Cette théorie fut du reste combattue déjà par Voltaire (Essai sur tes mœurs,
Ch. LXXXIl).
de peuple à peuple, d'une civilisation sur une autre, que là où l'on peut signaler des chocs extérieurs violents. On imputait à une catastrophe isolée, par exemple une guerre dévastatrice, l'abaissement (réel ou prétendu) du chiure de la population ; on ne réfléchissait pas que des calamités subites, quand elles frappent un pays sain d'ailleurs, sont généralement plus faciles à guérir que des malaises en apparence insignifiants, qui, lentement mais d'une manière continue, minent la prospérité d'un Etat.
Ici encore, on n'est pas juste envers l'historiographie rationaliste quand on ne voit dans cette théorie que ce côté fruste et superficiel. II ne faut pas oublier que c'est elle qui s'est occupée la première de ces problèmes d'histoire de la civilisation, et qu'aucune science à ses débuts n'échappe à des théories mal digérées. La science de la nature du même temps n'a-t-elle pas essayé de résoudre ses problèmes par des moyens aussi simplistes et aussi insuffisants ? Si maintg5 théories du Rationalisme ont eu longtemps un cours immérité et survivent même encore dans des livres d'enseignement actuels et des ouvrages historiques populaires, ce n'est pas le Rationalisme qui en est responsable, mais la pauvreté de pensée de l'époque qui l'a suivi.
Régressions dont T historiographie rationaliste est coupable. — Même la théorie catastrophique signalait un progrès dans la conception de l'histoire. Elle était insuffisante, mais elle valait mieux que ce qui l'avait précédé. Sur d'autres points l'historiographie du Rationalisme resta au contraire au-dessous de la précédente.
D'abord par sa position fausse vis-à-vis de l'érudition.
Cette position était difficile. Les historiens de l'école humaniste avaient souvent négligé les travaux préparatoires nécessaires et bâti leurs exposés sur des fondements incertains. Leurs œuvres, même appuyées sur des sources secondaires, n'en étaient pas moins scientifiquement supérieures aux complications dénuées d'esprit et de critique des auteurs du moyen âge qu'elles remplaçaient. Elles étaient plus solidement construites que les dissertations savantes, en moyenne, n'avaient coutume de l'être. Même les grands Florentins, qui avaient moins de penchant encore que les classiques pour les études archéologiques, travaillaient leurs tableaux de l'histoire