LE RATIONALISME ET L ÉRUDITION
contemporaine avec autant de conscience que pouvait en demander la science d'alors.
Les prétentions étaient haussées depuis. La nouvelle école savante de Mabillon et de Tillemont avait posé le principe qu'il n'était permis décrire l'histoire que quand on était en possession d'un maté-
1- > • riel complet et capable de le passer au crible de la critique. L'histoire était réservée aux gens du métier, qui pouvaient consacrer paisiblement une partie de leur vie à la culture d'un petit domaine. Recueillir et cataloguer consciencieusement les matériaux, semblait le but suprême.
Le Rationalisme ne put s'en contenter. Il aspirait à la synthèse, à des exposés historiques qui laissaient de côté le détail « inutile » et ne donnaient que le nécessaire, c'est-à-dire ce qui importait pour ses projets de réfornie. Ce n'était pas un mauvais programme d'histoire. Mais pour l'exécuter, il aurait fallu un travail patient et assidu dont ne se souciaient pas la plupart des historiens rationalistes. Ils n'avaient pas tout à fait tort. Beaucoup s'étaient donné une si grande tache qu'ils n'en seraient jamais venus à bout s'ils avaient voulu suivre la méthode des Bénédictins. Et ils tenaient plus cependant à agir sur le présent qu'à tailler des pierres à bâtir pour les chercheurs de l'avenir. Ils en restèrent donc en somme à la manière de travailler des humanistes et aimèrent mieux s'appuyer sur les narrations d'auteurs précédents que de recueillir eux-mêmes les faits dans les sources originelles. Ils critiquèrent les anciens historiens. Mais ils leur empruntèrent en général à eux-mêmes la matière de leur critique, et non à des documents laissés de côté par la tradition.
Cependant le temps était passé du travail insouciant et rapide. Les rationalistes ont toujours eu comme une sorte de mauvaise conscience vis-à-vis des travaux des Bénédictins. Ils avaient le sentiment que leurs recherches, surtout pour ce qui regarde le moyen âge, touchaient à des problèmes compliqirés qu'on ne pouvait résoudre par des jugements hàtifs de dilettantes. Ce n'est pas sans raison qu'ils évitèrent volontiers l'histoire du moyen âge. Quand ils se risquèrent tout de même sur ce terrain, ils qualifièrent leurs travaux d'Essais, comme Voltaire, ou ils les cachèrent dans une introduction, comme Robertson, ou ils cherchèrent à dissimuler leur sentiment d'insécurité, comme Jean de MuUer, par des sorties dédaigneuses contre
leurs savants devanciers. Ils travaillèrent de préférence sur le xvi^ et le XVII* siècle, où ils se trouvaient sur un terrain sûr et avaient à peine à redouter la concurrence de l'historiographie érudite. Comme chez les grands Florentins, les ouvrages qui ont les plus solides fondements sont ceux qui empruntaient leur sujet au passé le plus récent et pour lesquels par suite la tradition orale pouvait suppléer les savantes éludes préparatoires : ce n'est pas par hasard que le Siècle de Louis XIV de Voltaire, si l'on excepte Moser et Winckelmann, se trouve l'œuvre historique du Rationalisme la plus digne de confiance pour les détails.
Le manque de méthode des historiens du Rationalisme et leur choix arbitraire des matériaux se voyaient naturellement là surtout où ils étaient réduits à leurs propres forces.
Dans l'histoire de la civilisation, par conséquent, plus que dans l'histoire politique. Ils traitaient là des sujets tout nouveaux. Les historiens antérieurs ne consacraient à l'histoire du commerce, de l'industrie, de la culture spirituelle, que des notices détachées. Ils ne s'étaient jamais occupés, à vrai dire, de ces matières et n'en avaient fait mention que quand la narration des faits politiques les y amenait forcément. La première tâche à remplir eût donc été de puiser méthodiquement aux sources. Le Rationalisme a généralement esquivé ce travail. Il s'est contenté souvent de rassembler les renseignements sur la civilisation qu'il trouvait occasionnellement chez les historiens politiques ou ceux de l'Eglise, et d'en tirer des conclusions générales . Dans aucun autre domaine il n'a fourni autant d'impulsions et si peu de résultats acquis que dans l'histoire de la civilisation. Si, même au xix^ siècle, elle s'est longtemps arrêtée à des essais d'amateurs, la faute en est peut-être aux essais brillants, mais légers, duRationalisme. Les fautes commises dans l'application de la théorie catastrophique proviennent en grande partie aussi d'une étude insuffisante des matériaux. Le Rationalisme n'a fait, ici encore, œuvre durable que dans la critique : il a du moins renversé l'autorité d'une histoire de la civilisation fondée sur la Rible et l'Antiquité. ,
L'historiographie du Rationalisme marque aussi un fecuJ sur un ftyJ^ autre point : c'est qu'on l'a fait servir plus que d'autres à la propagande pour certaines tendances.