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LES TENDANCES DU RATIONALISME

Les historiens étaient libres vis-à-vis de l'Elat et de l'Eglise. Ils n'écrivaient pas par ordre et pour la glorification d'un prince ou d'un parti. Mais ils n'en étaient que plus dépendants de leur doctrine. Leurs ouvrages étaient des instruments de combat dans la guerre pour la vraie foi. Ils ne voulaient pas seulement démontrer une thèse (politique), comme Machiavel et Commines ; leurs travaux devaient servir à répandre les idées du Rationalisme. IMontesquieu, qui pourtant appartenait lui-même aux rationalistes politiques, n'avait pas tout à fait tort de dire que Voltaire historien écrivait comme un moine pour son couvent. Les rationalistes n'estimaient pas les événements dupasse d'après' leur valeur historique, mais d'après la valeur qu'ils avaient pour la polémique. Et pas les Français ni les Allemands seuls. Les Anglais aussi donnaient volontiers à leurs ouvrages historiques une pointe, sinon contre l'ordre politique établi, du moins contre les idées traditionnelles de la religion et de l'histoire ecclésiastique. Ils employaient un langage plus mesuré que les autres, mais leur attitude n'était pas moins hostile. Ils n'attaquaient pas ouvertement l'interprétation théologique de l'histoire, ils la passaient sous silence et par là la combattaient tout aussi efficacement que les Français. Aussi les croyants ne s'y trompaient pas. Lisez les remarques que le chef des méthodistes Wesley fait dans son journal sur les œuvres historiques de Robertson^ vous verrez dans quel sens les contemporains interprétaient les expressions prudentes de l'historien écossais.

Nous n'avons pas besoin de démontrer en détail le mal que devaient faife ces tendances transportées dans l'histoire. La plupart des défauts de l'historiographie rationaliste proviennent de l'abus qu'elle fit de l'histoire en l'employant à des besognes qu'il eût mieux valu laisser à la littérature des journaux. Précisément parce qu'elle appliquait pour la première fois des principes scientifiques, sociologiques, cette rechute dans les habitudes de l'historiographie théologique avait mauvais air. Que d'entrefilets déplacés, que de jugements précipités sont dus uniquement à des intentions polémiques !

Il ne faut pas oublier d'un autre côté que le caractère cosmopolite, c'est-à-dire de politique scientifique, de l'histoire rationaliste s'est trouvé assuré précisément par la prédominance des tendances

antireligieuses. L'historien pouvait-il rester dans les frontières de sa pairie quand il collaborait à la lutte internationale contre la superstition et la fourberie des prêtres ? N'était-ce pas la cause de l'huma- [ nité entière qu'il défendait? — Des considérations patriotiques lont inspiré d'abord. Mais pour que son propre pays jouît des lumières nouvelles, il était nécessaire que la saine philosophie fît partout sa trouée. L'opposition typique entre le prêtre elle philosophe parut en histoire plus importante que la distinction entre compatriotes et étrangers. Sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, l'hisloriographie rationaliste apparaît comme une continuation de l'historiographie théologique de l'Eglise, qui avait mis également la confession au-dessus de la nationahté.

Littérature. — Sur lorigine de l'historiographie du rationalisme et ses rapports avec les anciennes écoles, le témoignage personnel qui restera toujours le plus important, ce sont les deux lettres de Voltaire exposant son programme pour le Siècle de Louis XIV, la lettre à l'abbé Dubos (ci-dessus, p. 407 s.) du 30 octobre 1738 et la lettre à lord llervey de l'an 1740.

Il règne des idées très confuses au sujet de l'influence du Rationalisme anglais sur l'historiographie française. Les remarques sur la philosophie de Thistoire qu'on trouve dans les Essays de Hume et chez Bolingbroke, n'ont pas grand chose à voir avec les nouveaux principes de l'historiographie voltarienne. Et puis le principal ouvrage de Bolingbroke Letters on the Study and Use of History (1752) fut imprimé plus tard que le Siècle de Louis XIV. commencé dès 1735 et terminé en 1750, et seules les insignifiantes Remarks on the History of England avaient été publiées en 1733 (Cf. la bibliographie chez W. Siebel, Bolingbroke and his Times. The Sequel [1C02], 456 s.). On pourrait naturellement songer à un échange oral de pensées entre les deux hommes ; mais à part le terrain commun du Rationalisme, les analogies entre eux sont si faibles qu'on ne saurait guère faire de Voltaire historien un disciple du libre penseur anglais. Que Ion estime aussi haut qu'on voudra l'influence générale du rationalisme anglais sur Voltaire et sur les Français, cela ne donne pas le droit d'établir une dépendance de l'historiographie française.

Ce qui a été dit de meilleur sur l'historiographie du Rationalisme en général est dans W. Dilthey, Das 18. Jahrhundert und die geschichtliche Welt {Deutsche Rundschau, 1901, III). Mais il n'en donne pas une histoire, et il n'a pas essayé de comparer les historiens avec leurs devanciers. En revanche, c'est à lui que nous renvoyons pour les auteurs que nous n'avons pu, dans ce qui suit, que mentionner brièvement ou pas du tout, parce qu'ils ne se sont pas essayés comme écrivains d'histoire. Notre travail ne pouvait entrer ici plus qu'ailleurs dans l'histoire de la conception historique. — L'ouvrage qui caractérise le mieux la spécula-

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tien politique anglaise du xvine siècle est L. Siephen, History ofEnglish Thought in the Eighteenth Century (1876). — Cf. en outre R. Fester, Bie Sakularisation der Historié, 1909, tiré de la l'''' année de Histor. Vierteljakrsschr.) et P. Menzer, Kants Lehre von der Entwicklung in Natur und Geschichte, 1911.

FUETER.

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