I. — Voltaire
François Arouet, appelé M. de Voltaire (né 1694 à Paris, mort 1778), le célèbre publiciste et poète, compte dans l'histoire de l'historiog-raphie principalement pour deux ouvrages : l'' Siècle de Louis XIV, commencé vers 1735, terminé dans sa première rédaction 1739. Repris et remanié à Berlin 1750, imprimé ibid., 1751 (daté 1752). Edition avec Introduction de Bourgeois, 1890 ; 2° Essai sur les mœurs et l'esprit des nations et sur les principaux faits de l'histoire depuis Charlemagne jusqu'à Louis XIII. Ce titre donne le contenu de l'Essai sous sa forme primitive, dont il parut déjà des fragments en 1745 et 1750 et qui fut imprimée complètement en 1754 à La Haye et à Berlin comme Abrégé de l'histoire universelle. L'histoire ancienne manquait dans la première rédaction, parce que Voltaire ne voulait d'abord donner qu'une continuation du Discours sur l'histoire universelle de Bossuet. Cette lacune n'a proprement jamais été comblée : Voltaire remplaça plus tard le Discours de Bossuet, bien peu congruant avec son Essai, par un certain nombre de considérations isolées sur des sujets d'histoire ancienne auxquelles il donna le titre de Philosophie de l'histoire (1756 et 1769). De plus le Siècle de Louis XIV et le Siècle de Louis XV furent rattachés à l'Essai, qui finalement, par son étendue extérieure, se trouva embrasser l'histoire universelle jusqu'au temps présent. Le titre d'Essai sur les Mœurs fut employé pour la première fois en 1756. Voltaire l'écrivit à l'instigation de son amie M™® du Châtelet, dans le château de laquelle, à Cirey, il résida de 1734 à 1749.
Les autres ouvrages (cf. la bibliographie dans Bengesco, Voltaire, Bibliographie de ses œuvres, 1882 à 1890), quoique plusieurs aient beaucoup de mérite, ne peuvent être tous énumérés ici. Nous nommerons seulement son œuvre de jeunesse. Histoire de Charles XII, qui marque la transition entre l'historiographie romanesque et celle du rationalisme {l^" édit., 1731), et le travail d'histoire constitutionnelle Histoire du Parlement de Paris (1769). Ce sont des travaux commandés que les Annales de l'Empire (jusqu'à Charles VI) écrites pour la duchesse Louise-Dorothée de Saxe-Gotha (Colmar 1754), le Précis du siècle de Louis XV, que Voltaire composa en qualité d'historiographe royal (1755 ss. ; complet
1769) et l'Histoire de V Empire de Russie sous Pierre le Grand, écrite pour répondre à un vœu de l'impératrice Elisabeth (1759 à 1763).
Tous ces ouvrages n'apportent en principe rien de nouveau. C'est plutôt le cas pour les nombreux écrits d'apologie ou les programmes que lança Voltaire à côté de son activité historique proprement dite {Le Pyrrhonisme historique, 1769, Fragments sur l'histoire, 1773, etc.) Parmi les PETITS ouvrages narratifs, citons les Fragments historiques sur l'Inde (1773). Aux dissertations critiques imprimées dans les Œuvres (l'» édition complète, Kehl, 1785 à 1789) il faut ajouter encore les Remarques autographes de Voltaire en marge d'un livre anonyme du P. Daniel. Elles concernent les observations de celui-ci sur Mézeray publiées chez Bavoux, Voltaire à Ferney, 1860. — Une esquisse antérieure des parties de l'Essai traitant de la poésie, des arts et des sciences a été publié par F. Cussy en 1913 dans la Revue des Deux Mondes, III, 103 ss.
Littérature. — Voltaire historien n'a pas été encore scientifiquement étudié à fond. On n'a pas systématiquement examiné ses rapports avec ses devanciers, ni l'étendue que prit chez lui l'utilisation des sources. Ses vues sur l'histoire de la philosophie ont fait l'objet d'un bon travail d'ensemble : Voltaire-Studien de Richard Mayr, dans les procès- verbaux des séances de l'Académie de Vienne, 95 (1880) ; cf. en outre M. Ritter dans la Histor. Zeitschrift 112 (1913), 54 ss. On n'a jusqu'ici étudié à fond que l'Histoire de Charles XII, qui n'a pour notre sujet que peu d'importance (cf. la dissert. d'Helsingfors de J. R. Danielsen 1878 et Geoffroy Le Charles XII de Voltaire et le Charles XII de l'histoire, dans la Revue des Deux-Mondes, 84 [1869] 378 ss.). J.-G. Hagmann, Uber V^ : Essai sur les mœurs, 1883, est insuffisant.
Articles plus courts : H. Morf, Bossuet und V. als Universalhistoriker dans le recueil Aus Dichtung und Sprache der Romanen (1903) ; E. Fueter, V. als Historicker dans Beilage zu Allg. Zeitung des 12 et 13 sept. 1905 ; P. Sakmann, Die Problème der historischen Methodik und der Geschichtsphilosophie bei V. {Hist. Ztschr. 97 [1906], 327 ss.),et autres travaux (énumérés dans Sakmann, Voltaires Geistesart und Gedankenwelt [1910]). En outre les chapitres spéciaux dans les ouvrages généraux sur Voltaire : cf. particulièrement G. Lanson (1906) ^
L'historiographie du Rationalisme a été fondée par Voltaire. Le grand publiciste qui employa ses forces à une réforme de l'État français — une réforme venant d'en haut, et Bornée à ce qui était accessible — fut aussi l'homme qui appela à la vie l'histoire conçue dans le nouveau style.
Le point de départ : tendances politiques et religieuses de Voltaire.
1 . Un mémoire de Roger sur « Voltaire et Henri IV, étude d'un chapitre de l'Essai sur les M. » a été présenté en 1906 à la Faculté des Lettres de Paris. II ne parait pas avoir été publié.
— C'est avec Machiavel qu'on peut le mieux comparer Voltaire pour sa position dans riiistoire de l'historiographie. Comme le grand l'iorenlin, il aborda Ihistoire avec un programme de réformes (politiques) ; il demanda au passé et A l'étranger des matériaux et des arguments pour ses théories. Seulement ses plans étaient plus larges, son esprit plus mobile, ses connaissances plus étendues.
Voltaire n'avait pas comme Machiavel à s'inquiéter de ce problème : comment assurer pour le mieux l'existence d'un Etat. La France n'était pas comme Florence menacée dans son indépendance. Ce qui était le but rêvé par les StatisH florentins était pour Voltaire une réalité : une communauté indépendante et puissante. Il ne s'agissait que de fortifier intérieurement cette communauté, c'est-àdire avant tout de l'afl'ermir financièrement. Le gouvernement devait considérer comme son devoir de relever par une administration rationnelle la population et la prospérité du pays. L'Angleterre (qui était le modèle contemplé par Voltaire, ainsi que Ferdinand d'Aragon et Louis XI par Machiavel), comme organisation militaire, était à peine supérieure à la France. Mais elle l'était par son systèm.e d'administration moderne, tolérant, raisonnable, qui ne mettait pas K d'entraves à l'esprit commercial de ses citoyens. Ecarter tous les obstacles qui faisaient que la France était en arrière sur l'Angleterre, tel était le but de Voltaire; ce fut aussi le programme de son historiographie.
Non pas exclusivement. Chez Voltaire deux tendances différentes s'unissaient d'une façon originale. Il était dun côté le représentant typique de la bourgeoisie française, laborieuse et ^sensée, du tiers ^c état commerçant qui allait dans la Révolution conquérir le pouvoir, îl lui arrivait de s'exprimer comme si l'élan donné à la prospérité matérielle était le seul devoir de l'homme d'État, comme si un roi du type du futur Louis-Philippe était l'idéal d'un souverain. Mais il était trop jouisseur intellectuel, trop Épicurien avide de plaisirs esthétiques pour avoir pu se plaire dans un État de gens du commun. Un gouvernement qui ne prenait pas soin des arts et des siences ne trouvait pas grâce à ses yeux. Le grossier matériahsme qui fait consister le bonheur uniquement dans le bien-être extérieur et dans un train de vie confortable ne lui suffisait pas. Surtout dans sa jeunesse." Son Siècle de Louis XIV, sous sa forme primitive, paraît
avoir eu surtout pour but d'opposer le Mécénat du Roi-Soleil à l'attitude peu aimable que le gouvernement de Louis XV adopta envers les poètes et les artistes de son temps. Dans sa vieillesse, les conditions changèrent. Il ne cultivait plus la poésie pour elle-même : il attachait aussi moins de prix à la satisfaction des besoins esthétiques qu'à celle des intérêts sociaux. Ses écrits-programmes des dernières années réclament avant tout des recherches d'histoire économique.
Les deux grands ouvrages d'histoire qui reçurent dans son âge mûr leur forme définitive, ont à cet égard une attitude flottante. Dans le Siècle de Louis XIV, les deux tendances divergentes tiennent à peu près la balance égale. Dans V Essai sur les mœurs il y a des mots durs contre l'habitude de juger les hommes et les siècles sur l'éclat de leurs beaux-arts. Voltaire trouve que le titre de Père des Muses donné à Laurent de Médicis ne vaut pas l'autre, celui de Père de la Patrie ; il loue comme l'homme le plus méritant du moyen âge un prêtre, le pape Alexandre III ; car beaucoup de villes durent leur splendeur à ce représentant du système ecclésiastique (qui certainement n'a pas favorisé les arts), etc. Mais il n'abandonna pas complètement le point de vue de l'esthète ami du plaisir. Les ^ périodes qu'il plaçait le plus haut sont celles où les besoins artistiques et matériels étaient également satisfaits, comme l'époque àe J la contre-réformation en Italie, où le calme et la paix régnaient à l'intérieur et où la religion fit ériger des temples digiies de V antiquité.
On voit bien les vœux qu'il met au premier plan. Plutôt supporter la domination cléricale, si le bon fonctionnement de son administration est assuré et si elle ne met pas d'entraves à la culture esthétique, que la pleine liberté spirituelle, si elle devait être achetée par un état politique incertain et des mœurs barbares.
Voltaire voit dans le despotisme éclairé une panacée pour les malaises politiques. Il faut entendre ce mot dans le sens le plus large. Monarchie ou république, cela ne fait aucune différence ; Voltaire était trop pratique pour attacher comme quelques contemporains beaucoup de prix à la forme des constitutions. L'important est que le gouvernement ne tombe pas aux mains du vulgaire, qui j restera toujours fanatique (c'est-à-dire intolérant en religion), mais qu'il appartienne aux classes éclairées. Des États aristocratiques,
comme la Hollande cl l'Angleterre, peuvent réaliser cet idéal aussi bien que des Etats absolutistes. La tâche du gouvernement consiste avant tout à procurer le calme et la sécurité des finances bien ordonnées, une bonne justice, etc. Il doit aussi prendre soin des arts et des sciences; mais cela est moins important. Pour que l'ordre ne soit pas troublé à l'intérieur, il est nécessaire que le gouvernement pratique la tolérance religieuse et tienne en bride le clergé et les masses fanatiques.
^ Voltaire ne prêche pas la tolérance en vertu de principes, mais
j^par des considérations politiques, pratiques. L'État doit réfréner les disputes religieuses^ parce qu'elles produisent facilement des troubles intérieurs qui mènent à la guerre civile, à la dépopulation, au bouleversement de la prospérité matérielle. Aussi la protection publique ne s'étend-elle pas à des doctrines qui offrent un danger pour l'Etat : il ne faudrait pas souffrir la prédication de l'athéisme, parce que, sans la croyance en Dieu, il est impossible de gouverner les masses.
r* La théorie politique de Voltaire n'est donc pas étroitement liée à son rationalisme philosophique. La foi de l'Église, sans doute, est une
^bsurdité. Mais l'homme d'État doit compter avec les circonstances. Il doit considérer que les masses sont attachées à cette foi et qu'on ne les convertira pas. Qu'il veille seulement à ce qu'elle ne puisse faire de mal. Et cela, quand même il serait croyant. L'intolérance est un fléau politique, quelque croyance que l'on ait. Et le remède doit venir d'en haut, non d'en bas. Comme Erasme, Voltaire s'adresse aux classes dirigeantes. Il ne veut pas émanciper intellectuellement le peuple et amener par là une révolution.
L application de ces théories àlhistoire. Le «Siècle de Louis XIV». — Ce qui donne pour nous de l'importance à cette théorie, c'est que Voltaire lui a fait produire tous ses fruits pour l'histoire.
Bien des contemporains pensaient peut-être comme Voltaire. Mais il fut le premier à en tirer les conséquences en historiographie. La matière historique et la forme de l'exposition furent foncièrement modifiées. Qu'importaient au lecteur les détails de campagnes et d'intrigues politiques qui avaient fait jusqu'alors presque tout le contenu des livres d'histoire ? Qu'est-ce que cet amas de notices décou-
LA CRÉATION DE l'hISTORIOGRAPHIE 439
sues pouvait apprendre à un ami des réformes ? Pourquoi les historiens lui refusaient-ils ce qu'il désirait le plus savoir, l'histoire de l'administration intérieure, des finances, des affaires ecclésiastiques,j de la civilisation ? Pourquoi les historiens recouraient-ils à de vulgaires inventions sensationnelles plutôt que de raconter sobrement et véridiquement les choses, de façon que leurs récits puissent apprendre quelque chose à l'homme d'État ? Pourquoi même mettaient-ils la narration au premier plan et ne cherchaient-ils pas à analyser les faits et à en relever les traits essentiels ?
Voltaire a professé toute sa vie ces principes ; c'est dans son Siècle de Louis XIV qu'il les a suivis avec la plus grande continuité.
Il débuta dans l'histoire par un ouvrage qui appartient encore essentiellement à l'historiographie galante. Son Histoire de Charles XII est déjà plus solidement établie que les travaux d'un Saint- Réal et il avait jugé nécessaire déjà, avant de la rédiger, de s'enquérir exactement de la situation économique de la Suède. Pour le style et la composition aussi, son travail est supérieur à tous les précédents. Mais l'intérêt romanesque prédomine encore sur l'intérêt historique et politique. Cette œuvre de jeunesse n'eut au fond pour Voltaire que le mérite de lui faire reconnaître l'insuffisance de l'historiographie antérieure ; il avait vu par ses études préliminaires que même un historien considéré comme Pufendorf était nul pour un chercheur qui désirait être informé des ressources financières d'un pays.
Ce qui lui avait manqué chez d'autres, il le fournit lui-même dans son Siècle de Louis XIV.
C'est le premier livre d'histoire moderne, Voltaire rompit le premier résolument avec la forme classique des annales, qui était née presque accidentellement de l'histoire d'une guerre (par Thucydide et Xénophon) et par Tite-Live était devenue canonique pour les temps modernes, Son Siècle est le premier ouvrage qui abandonne 1 l'ordonnance par annales et même tout à fait le cadre chronologique. . Pour la première fois on essaye de ranger les événements historiques d'après leur enchaînement interne, et non d'après le moment où ils se sont passés. Pour la première fois la vie entière d'un Etatj^^ est décrite.
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La NOUVELLE FOiiME ciiiployôc par Vollairc a souvent éL6 sévèrement blàmôc. On l'a accablée du surnom de système des tiroirs. Les parties dontse composaitla vie publique, disait-on (politique extérieure, finance, religion, art, etc.), sont bien proprement rangées en rayons, mais Voltaire a oublié d'en montrer les relations organiques, et, en négligeant l'ordre chronologique, il a traité des causes de maint événement plus tard que de cet événement même, de la politique commerciale de Colbert, par exemple, après les guerres auxquelles elle a donné lieu.
Ces reproches ne manquent pas de justesse, mais ils sont fort exagérés. Gomme tous les rationalistes, Voltaire n'a suivi que les connexions immédiates, qui apparaissent au dehors et matériellement. Mais l'influence de la situation financière et du système commercial de Colbert sur la politique extérieure de Louis XIV est traitée assez clairement et si dans les premiers chapitres, consacrés aux guerres du Roi, Voltaire doit remettre à plus tard de donner les raisons qui les ont fait éclater, il n'y a guère là de sa faute. N'est-ce pas une nécessité de l'historiographie de ne pouvoir raconter que l'un après l'autre des événements qui se sont déroulés simultanément ? Il faut reconnaître d'ailleurs que Voltaire n'a jamais sondé les relations intimes qui existent entre l'état politique et la civilisation. Il ne s'est jamais demandé si l'architecture des jardins de Versailles ou celle des tragédies classiques et le régime gouvernemental du Roi-Soleil ne procédaient pas du même esprit. Et peut-être n'avait-il pas si tort : sa tête lucide ne s'est au moins pas perdue dans les constructions fantaisistes auxquelles le xix^ siècle ne 5'est que trop livré depuis sur la civilisation.
r Deux autres points sont plus importants. Premièrement il était de la plus haute importance que l'administration de I'Etat fût conçue comme un tout et que la politique extérieure ne fût plus séparée de
^l'intérieur, des finances, du commerce et de l'industrie. Il faut remonter à Machiavel pour trouver pareille chose. Et encore V Histoire Florentine ne donne que des indications occasionnelles. Deuxièmement, le développement ultérieur de l'historiographie a montré qu'il n'est pas si facile, malgré les défauts du cadre de Voltaire, de lui en substituer un autre. Une des plus grandes œuvres historiques du xix^ siècle, \ Histoire romaine de Mommsen,
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n'a-t-elle pas entièrement adopté ce cadre créé par Voltaire ? v
On peut blâmer plus sévèrement les concessions faites par l'auteur, dans l'ordonnance du sujet, aux tendances rationalistes.
L'ouvrage, sous sa première forme (1739), manifestait déjà par sa disposition son programme politique et historique. Après une introduction qui illustrait par Texemple de la Fronde l'état d'anarchie féodale du royaume avant le régime absolu, il décrivait dabord les guerres et le gouvernement intérieur de Louis XIV, l'histoire du commerce, des finances et des affaires ecclésiastiques. Il y rattachait comme suite naturelle, en quelque sorte, de ce régime absolu, un brillant tableau de l'état florissant dont jouissaient les lettres et les arts sous Louis XIV. Des chapitres étaient insérés qui traitaient de la vie privée du roi, des mœurs, des costumes, etc. La théorie^ de Voltaire était exposée dans un modèle exemplaire : le début montrait la réforme de l'État par le despote ; la fin, les heureux résultats.
Quand, douze ans plus tard il remania son ouvrage des tendances ' anti-religieuses s'y mêlèrent. Les chapitres sur les arts et les sciences furent abrégés, ceux des affaires ecclésiastiques augmentés. Les disputes religieuses furent placées à la fin. Elles devaient montrer que Louis XIV n'était pas le type du despote éclairé ; il était intolérant et croyant; il n'agissait pas comme l'empereur de la Chine, lej meilleur des princes, qui bannit les missionnaires chrétiens comme auteurs de rébellions, ainsi que le raconte l'étrange chapitre final. La structure organique de l'ouvrage fut détruite dans un intérêt de polémique : le Siècle de Louis XIV déjà devait rendre dans la lutte contre le fanatisme et la superstition les services qui constituèrent plus tard la tâche presque exclusive de l'Essai sur les mœurs.
Impartialité nationale et politique de Voltaire. — Peu d'ouvrages historiques, du reste, sont aussi exempts de préjugés nationaux et politiques que le Siècle de Louis XIV. Des contemporains étrangers, comme Chesterfield, lui ont reconnu ce mérite. Voltaire ne loue '' Louis XIV et ses ministres qu'autant qu'ils répondent par leurs actes à l'idéal du despotisme éclairé. Nulle part l'avantage de son pays ne J se confond pour lui avec la cause de la justice ou de la civilisation.
A propos des prétentions juridiques dont Louis XIV appuyait ses enquêtes, le gallophobe le plus envenimé n'aurait pu s'exprimer plus sarcasliquement que Voltaire. Il reconnaissait le bien, c'est-à-dire ce qui était conforme h ses aspirations politiques, partout où il le trouvait. Son prince idéal est moins le Roi-Soleil que le duc de Lorraine Léopold, qui repeupla et enrichit son pays (chap. xvii). Et comme il loue en bourgeois bien rangé l'ordre des finances ^hollandaises ! Il se garde sciemment de généralisations haineuses, Ipe péché mignon des historiens. Il évite de rendre toute une nation responsable des excès d'une certaine classe de la population, qui d'ailleurs se sont produits dans un moment de surexcitation. La populace est partout la même : les désordres qu'elle peut commettre ne donnent pas le droit de taxer un peuple de barbarie.
II n'est pas davantage courtisan. On se tromperait fort en prenant son livre d'après son titre, pour un panégyrique de Louis XIV. Il est vrai que, par opposition contre les nouvelles alarmantes et les noirceurs invraisemblables de pamphlétaires ignorants, il a employé dans sa peinture des touches plus légères que ne les comportait la vérité historique. Il se sentait trop obligé au gouvernement de Louis XIV à cause de la protection accordée aux arts et aux sciences, pour se servir du pinceau réaliste d'un Saint-Simon. Mais il n'a pas imité les scribes officieux qui écrasent les mérites des subordonnés sous ceux du monarque. Il savait garder, même vis-à-vis de Louis XIV, les droits d'une libre critique. Il fît fortement ressortir tout ce que la France ne devait qu'aux ministres et aux généraux du roi, à Colbert, à Vauban, à Louvois et à Turenne. 11 ne rejeta pas aussi résolument que dans ses œuvres ultérieures la fiction qui exigeait que l'histoire ne fût racontée qu'en style soutenu et dans la langue d'une rhétorique pompeuse. Mais il s'abstint au moins de l'ornementation conventionnelle du classicisme. Il n'inséra pas de discours ni de lieux communs de morale, il n'essaya pas de calquer son style sur celui de l'Antiquité.
Si Voltaire évita des généralisations haineuses d'incidents isolés, cela tient en grande partie à ce qu'il chercha le premier à dégager des circonstances accidentelles qui entouraient les événements his-
toriques ce que ceux-ci contenaient de typique. Le siècle de . Louis XIV n'est pas seulement le premier livre d'histoire qui entreprit de relever dans la masse de la tradition les traits importants pour Ihistoire ; c'est aussi le premier où l'auteur cherche à démêler dans chaque renseignement si le fait qu'il rapporte est nouveau ou s'éloigne du cours ordinaire des choses. Si l'on met à part quelques historiens de la Renaissance, tels que Guichardin et Nerli, on peut dire que l'ouvrage de Voltaire est le premier qui ait complètementj . \
écarté la méthode de compilation.
L'«Essai sur les mœurs». — Le Siècle de Louis XIV est l'œuvre historique classique de Voltaire. Le plan et l'exécution correspondent parfaitement. Il connaissait à fond son sujet et pouvait y puiser à pleines mains. Les matériaux sont également répartis, les sections bien proportionnées. Les vues universalistes du Rationalisme français sont soutenues jusqu'au bout.
Dans l'histoire universelle intitulée Essai sur les mœurs, il y a un abîme entre l'intention et l'œuvre accomplie. Voltaire, tout d'abord, n'avait qu'une connaissance insuffisante du sujet. Principalement de l'histoire de la civilisation, sur laquelle le titre de son ouvrage l'obligeait à porter avant tout son attention. Il n'en avait pas fait l'objet d'une étude personnelle j il n'en savait que ce que lui apprenaient les renseignements donnés çà et là par l'historiographie traditionnelle. Il les a souvent critiqués avec une grande sagacité et utilisés avec esprit. Mais il ne les a pas complétés, et il s'ensuit que ses données sur l'histoire de la civilisation manquent de cohésion. Les chapitres sur les arts et les sciences ou sur les mœurs et les usages ne forment pas plus corps entre eux qu'avec l'histoire politique. Il manque des parties essentielles. La scolastique, par exemple, n'est pas du tout traitée ; sa méthode, sans que Voltaire en ait conscience, estmentionnée à propos de Pic de la Mirandole. L'origine et l'expansion des ordres monastiques ne sont racontées que lorsqu'on en est venu à parler du moine augustin Luther, c'est-à-dire lorsque l'histoire politique aussi était amenée à s'occuper des moines mendiants.
En second lieu, VEssai sur les mœurs est appelé à servir la propa- "* gande rationaliste dans une beaucoup plus large mesure que le J
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Siècle de Louis A'/K. Ecrit pour une amie incrédule et versée dans les sciences naturelles (la marquise du Gliàtelet), conçue comme une contre-partie du Discours do Bossuet (ci-dessus, p. 359), il a moins pour but de donner une exposition nouvelle et scientifique
Tde l'histoire que de montrer l'absurdité de la conception théologique, de l'idée qu'une Providence divine conduit vers le bien les destinées
[des hommes. L'Essai sur les mœurs devait être une arme pour la lutte contre le fanatisme, il ne devait pas précisément servir à une connaissance de l'histoire sans prévention.
Il serait quand même injuste de lui refuser toute valeur historique. Même si l'on voulait faire abstraction des immenses services que Voltaire a rendus par sa critique de la tradition.
L Essai sur les mœurs est d'abord la première histoire universelle, le premier livre d'histoire qui ait pris au sérieux le point de vue universel dans l'histoire. Voltaire n'a pas seulement écarté l'interprétation théologique. Mais aussi la conception européocentrique qui lui
^servait de base. Sans doute l'histoire européenne prend encore la plus grande place. Mais c'est parce que le savoir de Voltaire était plus grand sur les peuples de l'Europe, ce n'est pas qu'il leur ait reconnu une prééminence, surtout sur les peuples de l'Asie Orientale. Il ne craignait pas de comparer les nations exotiques aux européennes, et pas toujours à l'avantage de celles-ci. Non pas comme le fit plus tard Rousseau. Il avait trop d'esprit pour croire aux images qu'on pouvait se faire d'innocents enfants de la nature. Il n'opposait pas le noble sauvage à l'enfant corrompu de la civilisation, mais il ne se faisait pas scrupule de blesser les Européens dans ce dont ils étaient le plus fiers, dans leur orgueil de civilisés. Il fut peut-être le premier à indiquer tout ce que doit aux Arabes la culture du moyen âge. Il n'hésite pas à comparer les exécutions nombreuses qui eurent lieu en Angleterre sous Henri VIII aux immolations dans les temples mexicains. Il ose dire que nous ressemblions au moyen âge aux Chinois, en ce que nous nous croyions le seul peuple raisonnable. L'Inde, selon lui, était gouvernée au xvii^ siècle comme l'Europe au temps des grands États féodaux. Un soulèvement contre le Grand Mogol a des analogies manifestes avec les luttes entre Louis le Débonnaire et ses fils.^L'histoire du xvii^ siècle est divisée tout à fait géographiquement et le
regard de Voltaire s'étend de la France jusqu'à la Chine et au Japon.
Ensuite, l'histoire d'Europe elle-même lui doit beaucoup. Le pre- » mier il entreprit de résumer l'histoire du moyen âge, de la ramener à quelques grandes lignes. Il chercha ici encore à mettre l'histoire politique en relation avec l'histoire économique et financière. Il est vrai, d'une façon légère et bien peu satisfaisante. Mais il a émis une quantité d'idées dont se sont inspirés déjà les historiens du Rationalisme. Son ouvrage comme le titre l'indiquait, était un simple essai, souvent prématuré, plus souvent tout à fait insuffisant. Mais il mettait en œuvre pour la première fois des principes qui, soigneusement et prudemment appliqués, ont fait faire à l'histoire d'énormes pro- j grès.
La critique historique de Voltaire. — Comme narrateur, Voltaire a été souvent dépassé par ses successeurs. Bien que son style n'ait son pareil chez aucun des historiens du Rationalisme, pour la composition et l'équilibre dans l'ordonnance du sujet, les œuvres des trois grands historiens anglais sont supérieures, par exemple, à V Essai sur les mœurs. Mais comme critique il laisse tous les autres bien loin derrière lui.
Une qualité que Voltaire apportait à la critique, c'était un manque ^ absolu, incroyable, de respect. Aucune autorité ne lui imposait. II. était homme moderne d'outre en outre. Le nimbe de l'antiquité et de l'érudition n'exerçait sur lui aucune suggestion ; il se faisait au contraire un plaisir de le dépouiller par ses sarcasmes de la patine des siècles qui l'embellissait. Avec cela il avait une connaissance pratique du monde plus étendue que presque aucun des historiens précédents. Il avait appris la diplomatie et la politique par son commerce intime avec des hommes d'État, et même en y prenant part personnellement ; il les connaissait aussi bien que les politiques de profession, et il avait sur eux cet avantage qu'il s'entendait à autre chose encore qu'aux affaires d'État. Il disposait d'un stock solide de connaissances en économie politique. Des choses de la littérature et en partie des choses de la science, il parlait en connaisseur. Surtout il avait des connaissances techniques très étendues (le Rationalisme français avait un goût particulier pour les
questions de ce genre). 11 était par conséquent à même de critiquer d'une manière toute nouvelle les témoignages historiques. r Dans la critique des sources proprement dite, il se montra plus | radical que n'importe quel historien précédent. On savait bien en général que des historiographes officieux étaient peu sûrs, et quand il s'agissait d'un point litigieux actuel, on se plaignait de leur partialité. Mais les historiens n'en tiraient pas les conséquences. Ils biffaient bien les flatteries trop manifestes, mais ils n'attaquaient pas la manière de voir officieuse. Voltaire fit à cette habitude une opposition de principe. Il connaissait les écrits de parti des "Whigs et des Tories et leurs altérations de l'histoire, et il ne voyait pas pourquoi on aurait, dans le passé, mieux respecté la vérité. Il montre dans une délicieuse parodie quel eût été le jugement des historiens si Henri V d'Angleterre, au lieu des Valois, eût gardé le pouvoir en France. Il savait aussi comment des journalistes et des pamphlétaires contemporains se procuraient des matériaux pour leurs ouvrages d'histoire, comment ils accueillaient de simples bruits, et le peu de crédit que méritent souvent les Mémoires. Il traita en conséquence les renseignements des écrivains. Il fut peut-être le premier à ne pas prendre pour bon argent les historiettes tendancieuses sur la vie privée des empereurs romains que nous ont conservées Tacite et Suétone. Toutes ces anecdotes, selon lui, n'étaient que des bruits. Il ne croyait pas, comme les classiques modernes, que, par on ne sait quel motif mystérieux, les données d'un historien ancien fussent plus sûres que celles d'un moderne. La Cyropédie de Xénophon, que l'historiographie savante avait aimé jusqu'alors à utiliser comme source historique, est appelée par lui un roman moral « à peu près semblable à notre Télémaque ».
s Voltaire usait plus volontiers encore de la critique réaliste. Il est le premier historien depuis Giustiniani qui se pose partout et toujours la question : ces choses que rapporte la tradition i\sont-elles possibles ? Ici ses connaissances techniques le servaient bien. Il critiquait intelligemment les chiffres fantastiques de la population et des armées qu'on trouve chez les anciens historiens. Il se trompait parfois, parce que son savoir ethnographique était très limité et qu'il identifiait trop les dispositions naturelles des peuples qu'il connaissait avec la nature humaine en général. Mais
LA CRÉATION DE l'hISTORIOGRAPHIE 447
sa critique trop hasardeuse a fait encore plus de bien que de mal. Elle a mis fin aux compilations ineptes d'histoires merveilleuses, et elle eût été plus bienfaisante encore si l'école critique philologique, à son détriment, n'avait pas presque entièrement négligé ce domaine de la critique historique.
Sa conception réaliste de l'histoire. — La conception de l'histoire en général se trouva modifiée par là. On avait jusqu'alors tenul'his-"^ toire ancienne et l'histoire biblique surtout, dans un claiir-obscur <Wv«'*^ vénérable ; on avait inconsciemment contemplé l'histoire grécOj romaine avec les yeux de la tradition rhétoricienne de l'Antiquité, et l'histoire biblique avec les yeux des écrivains ecclésiastiques. Sur l'histoire du moyen âge les humanistes officieux avaient projeté une fausse lueur de sentimentalité patriotique. La sobriété incolore de l'école érudite avait été une saine réaction. Mais elle avait enlevé toute vie à l'histoire. Voltaire, pour la première fois, traînait tout le passé à la pleine lumière du jour. Sa critique objective, qui montrait^ combien peu on pouvait se fier aux données techniques et statistiques des historiens de l'antiquité, mettait ceux-ci comme autorités au-dessous des écrivains modernes. Il n'y avait donc plus de raison pour taxer leurs jugements politiques à un autre taux que ceux des historiens contemporains. Voltaire jetait sans hésiter par-dessus bord les héros et les États de l'antiquité quand ils s'étaient écartés ,vmj» de l'idéal du despotisme éclairé. Naturellementil traita surtout durement les Grecs, qu'on s'était habitué d'après Plutarque à considérer comme de sages et vertueux hommes d'État. Des rapprochements hardis avec des situations modernes devaient servir à dépouiller l'histoire d'une fausse patine idéaliste. Voltaire a ouvert la voie qu'ont suivie plus tard Mommsen et Renan. « On (à Rome) les regardait (les Juifs) du même œil que nous voyons les nègres» {Essai ch. vm). « Leurs assemblées secrètes (des chrétiens se gouvernaient comme celles des Primitifs ou Quakers d'aujourd'hui » (ibid). Il n'oubhe jamais de faire remarquer combien étaient petits certains territoires, combien insignifiants tels événements que les histoires traditionnelles placent au centre de l'histoire universelle. Il aimait surtout à comparer l'étendue de la Palestine à celle des États modernes — conception assez grossière, mais supérieure à l'an-
cienne méthode, qui ne se représentait pas les événements dans leur cadre géographique.
r Voltaire pouvait d'autant mieux faire valoir cette nouvelle conception réaliste que son style s'était aussi complètement dégagé du
^classicisme. Différent en cela des historiens florentins de la Renaissance, il rompit entièrement avec le style antique. Nous l'avons indiqué déjà à propos du Siècle de Louis XIV. Dans V Essai sur les tnœitrs et dans les autres ouvrages il alla plus loin encore. Dans le Cu^ Siècle, il avait encore tenu en bride sa merveilleuse nature de vif-
^argent. Plus tard son tempérament se donna libre carrière. VEssai est plein de bouff'onneries, et de gamineries qui conviendraient mieux
Ui un feuilleton qu'à un ouvrage scientifique.
On peut en blâmer Voltaire. Mais on ne devrait pas oublier qu'il prenait quand même tout à fait au sérieux ses travaux historiques et qu'ils reposaient, sinon sur une érudition très étendue, au moins sur un respectable travail de réflexion. Il était à sa manière plus consciencieux que bien des savants qui ne faisaient que copier leurs sources ou donner à la tradition une forme littéraire. Il pesait soigneusement toutes choses. Il ne s'est pas contenté, par exemple, de répéter simplement le renseignement qu'à la bataille de Crécy on a pour la première fois employé des canons ; il s'est dit : si cette donnée est exacte, on doit pouvoir découvrir dans les batailles suivantes l'usage de cette invention. Comme ce n'est pas le cas, il y a sans doute erreur dans la tradition — raisonnement qui avait son importance comme pouvant acheminer à une idée plus exacte du peu d'influence de la poudre à canon sur l'art de la guerre en campagne vers la fin du moyen âge.
^ La philosophie de l'histoire de Voltaire. — Les chapitres les moins satisfaisants des œuvres historiques de Voltaire sont ceux qui con- I tiennent les germes d'une philosophie de l'histoire.
Voltaire n'était pas un grand métaphysicien et sa spéculation historique est à J'avenant. Il a frappé lui-même l'expression de philosophie de l'histoire, et l'a placée en tête des esquisses sur l'histoire y^ ancienne qui servent d'introduction à son Essai sur les mœurs. Mais il n'entendait pas par ce mot ce qu'en a fait plus tard la spéculation allemande ; il n'a guère dautre sens que celui-ci : Histoire au point