‹ Histoire de l'historiographie moderneChapitre 192 sur 341 · PHILOSOPHIE DE L HISTOIRE DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE DE L HISTOIRE DE VOLTAIRE

de vue de la philosophie (rationaliste). Ses vues sur l'essence du développement historique sont remarquablement obscures et contradictoires. Il n'était conséquent que dans son rejeL.du système théologique, c'est-à-dire de l'idée qu'un plan de salut divin préside à l'histoire. Mais au reste, il n'a jamais été d'accord avec lui-même pour savoir à quelles puissances il devait assigner l'influence décisive sur le cours de l'histoire. Tantôt il faisait procéder les transfor-J mations les plus importantes de la volonté d'un seul despote et laissait supposer que les peuples ne formaient qu'une masse toute passive ; tantôt il parlait de ['Esp?'it du temps qui dirige les grands événements; tantôt il attribuait tous les progrès, comme plus tard Buckle, à l'extension des sciences naturelles. La théorie dont il se servait le plus souvent, le premier sans doute parmi les historiens, c'est celle qui au xix® siècle a eu tant de partisans chez les auteurs d'études sur les races : il expliquait les événements historiques parle génie de chaque peuple. .j

Il y mit autant de naïveté que ses disciples. Il avait pris clairement conscience des différences caractéristiques entre les nations européennes modernes, particulièrement entre les Anglais et les Français, et il s'imaginait que ces particularités nationales pouvaient être regardées comme permanentes en histoire. Sa foi était si robuste à cet égard qu'elle l'entraîna même à des prophéties. D'ailleurs avec aussi peu de bonheur que d'autres : il rapportait le crac du système de Law à cette idée, que la différence établie par la nature entre les Français et les Anglais rendait impossible l'institution en France d'une banque d'État ; un quart de siècle après sa mort, il recevait un démenti. Mais il n'a pas proprement systématisé cette doctrine.

En général il s'en tenait plutôt à des explications plus accessibles. Il écrivait en homme pratique, pour des gens pratiques, et les déductions philosophiques sur les causes profondes des événements ne leur rendent pas grands services. Pour agir, il faut prendre la situation telle qu'elle est et s'en accommoder aussi bien que possible. Voilà qui est plus important que de savoir quelles forces mystérieuses ont peut-être concouru à produire cette situation. Or Voltaire voulait écrire pour des hommes d'État. II ne faisait pas autant de cas de l'influence des actions individuelles que les courtisans et

Fleter. 29

Vk^

les littérateurs (images. 11 prit résolument position contre le raisonnement politique trop subtil qui supposait après coup un plan secret à tout succès inattendu. L'homme ne peut créer quelque chose que clans les limites d'une certaine sphère. Mais si l'histoire veut réellement enseigner, elle ne doit pas laisser ses yeux s^garer au delà du point où il peut être question de responsabilité personnelle. Au delà commence le hasard.

On voit sans peine qu'une historiogi-aphie de ce genre ne peut avoir qu'un faible penchant pour des recherches de ptiilosophie his-

Morique. On peut dire que Voltaire n'a été amené à des problèmes historiques généraux que par son opposition contre la théorie ecclésiastique. Il chercha à réfuter la conception transcendante en indiquant les forces immanentes qui peuvent avoir déterminé le cours

|de l'histoire ; quant à bâtir avec ces idées critiques un système, ce n'était pas son intention ; peut-être cela dépassait-il ses forces.

Les tragédies de Voltaire, malgré leur insuffisance, ne trouvèrent pas en France, au xvui'' siècle, de rivales sérieuses : il en fut de même de ses œuvres historiques. Aucun des historiens français du rationalisme ne mérite d'être nommé à côté de lui. Moins que tout autre l'abbé Raynal (Guillaume-Thomas Raynal, né 1713 à Saint-Geniez, quelque temps Jésuite, mort 1796 à Chaillot), dont l'Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Eurovéens dans les deux Indes (Amsterdam 1771, anonyme) jouit longtemps d'une gloire imméritée. Raynal était un habile journaliste, qui savait se plier aux courants du jour. Dans son ouvrage superficiel on trouve des notices sur l'histoire du commerce comme les aimait l'époque des théories économiques, mêlées sans être fondues avec des tirades sur le despotisme et l'état de nature dans le genre de Rousseau. Des sujets religieux il parle sur le ton d'un grossier mépris. Des emprunts sans gène au bien d'autrui sont encore le moindre défaut du livre. Raynal ne manquait pas de talent, mais il ne sortit pas d'une écrivaillerie frivole.

Page 1