L ÉCOLE DE VOLTAIRE EN ANGLETERRE
raient pas à une réforme de la constitution de l'État ou de l'Eglise. Ce que les Français espéraient obtenir, ils le possédaient déjà. Aussi leurs œuvres n'ont-elles pas un caractère- polémique. Un incrédule même comme Gibbon parle avec tiédeur, mais sans animosité, de la naissance du christianisme : pourquoi se serait-il échauffé sur une institution qui le laissait parfaitement en repos? Rarement la narration historique est interrompue par des épigrammes hors du sujet et des applications pratiques prématurées. Les adversaires du Rationalisme voltairien, tels que Herder, avaient raison, à leur point de vue, de préférer les historiens anglais aux français.
Nous sommes disposés aujourd'hui à juger différemment. L'élan vers une réforme générale qui animait Voltaire et Montesquieu, poussait les Français à rechercher les causes profondes des phénomènes historiques. Ils posaient des problèmes d'histoire scientifique. Tandis que le contentement d'eux-mêmes où se complaisaient les Anglais ne voyait habituellement dans les faits historiques que des choses toutes naturelles, les Français sympathisaient avec les oppri- 1^ mes. Il,s£o 1.1 il laie aL dans l'histoire des matériaux pour instruire et éclairer ; les Anglais se croyaient déjà en pleine possession de la vérité. Robertson seul, aui se rattacha directement et volontairement à Voltaire, a tiré profit des idées sur la philosophie de l'histoire qui inspiraient les Français ; ni Hume, ni Gibbon, ni surtout leurs élèves (Watson, Roscoe, etc.), n'ont montré autant d'intelligence des grands problèmes historiques ou de liberté d'esprit en politique que Voltaire. Les ouvrages des Anglais sont plus égalenq^nt, parfois (Gibbon) plus solidement travailj.es que ceux des Français. Us font , moins de concessions aux tendances de l'époque. Mais leurs raisonnements sont plus superficiels. Ils emploient dans une plus grande mesure la méthode pragmatique. Ils se sont moins affranchis que les Français des préceptes des humanistes. La narration Ijem- ^^-^ EO£tÊL-.âur l'analyse. Les définitions réalistes de Voltaire sont remplacées par des expressions d'une élégance incolore. On cultive de nouveau avec prédilection les anecdotes, bonnes ou mauvaises, parées des ornements de la rhétorique. On veut que l'exposition donne une satisfaction esthétique. On n'imite que partiellement l'extension du terrain de l'histoire ; les Anglais s'en tiennent en général à sa limitation antique (celle de Thucydide). Les partisans du clas-
sicisme les proférèrent naturellement aux Français. Parce qu'ils étaient moins modernes, ils trouvaient meilleur accueil auprès des lecteurs dont Ïite-Live avait formé le goût historique.
Le Romantisme seul a mis dans l'ombre Hume et Robertson. En Angleterre même moins qu'ailleurs. L'historiographie purement empirique du libéralisme anglais n'a jamais renié ses origines en Hume et en Gibbon. Mais en France, les libéraux, quelque autorité qu'ait prise d'ailleurs sur eux la dogmatique politique anglo-saxonne, n'ont jamais renoncé complètement à la synthèse historique. Ils n'ont jamais oublié les inspirations qui leur venaient de Montesquieu et de Voltaire.
' 2. — Hume.
David Hume, le célèbre philosophe (né en 1711 à Edimbourg, morl ibid. 1776) composa The History of England fromthe invasion of Julius Caesar to the révolution of 1688. La dernière partie, l'histoire de l'Angleterre sous les SLuarts, parut d'abord 1754-57 à Edimbourg et à Londres sous le titre de T/ie History of Great-Britain. Puis la partie du milieu, l'histoire d'Angleterre sous les Tudors [History of England, 1759). Et enfin le Moyen âge (1761). L'ouvrage entier fut publié pour la première fois en 1763. Continué souvent depuis (par T. SmoUett jusqu'à 1760). Hume ne commença la rédaction qu'en 1752, c'est-à dire après l'apparition du Siècle de Louis XIV.
-, La littérature sur Hume philosophe contient peu de chose sur l'historien qui vaille d'être relevé. C'est spécialement de l'histoire d'Angleterre que s'occupent H. Gôbel Dus philosophische in H^ Geschichte von England iS91 (Diss. de Goeltingue);J. Goldstein, Die empiristische Geschichtsaiiffassung D. Humes 1903 ; Daiches, Das Verhàltniss der Geschichtschreibung Humes zu seiner praktiscken Philosophie 1903 (Diss.).
Rapports de Hume avec Voltaire. — 11 n'est pas facile de déterminer la position de Hume vis-à-vis de Voltaire.
Il n'est guère douteux que pour Hume l'incitation à écrire l'histoire ne soit venue du Siècle de Louis XIV. La chronologie porte à l'admettre. Mais à quel degré l'auteur français a-t-il agi sur l'anglais, cela est malaisé à établir. Hume n'était guère plus jeune que Voltaire, et quand le Siècle parut, son système sceptique s'était affirmé déjà. C'était d'ailleurs un penseur trop indépendant pour avoir pu se subordonner sans réserve à un rival. S'il se rencontre. comme historien avec Voltaire, cela s'explique par leurs prémisses com-
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munes. Mais on peut tenir pour vraisemblable qu'il doit à Voltaire l'initiative de son œuvre. L'analogie de celle-ci avec son modèle saute aux yeux quand on considère qu'elle ne traitait originairement que le xvii^ siècle et complétait ainsi, en quelque sorte, le Siècle de Louis XIV àw côté anglais.
Hume resta comme historien un représentant typique de l'ancien Rationalisme anglais. (Cf. ci-dessus, p. 4l6j. L'histoire, selon lui, n'offre pas un enseignement, mais un divertissement^ant tout pour l'esprit tourné à la philosophie, qui veut se récréer au spectacle changeant de l'ambition et des passions humaines. L'histoire n'a pas d'importance politique ni sociologique. Hume n'a jamais songé à chercher, dans le passé comme Montesquieu, des matériaux pour la meilleure forme de constitution ou de législation. Pourquoi aurait-il sérieusement souhaité des changements essentiels dans le système du gouvernement anglais? Le pouvoir d'un despote éclairé lui était sympathique comme aux Français, plus sympathique en tout cas que le gouvernement de sectaires fanatiques. Mais dans les circonstances d'alors, un triomphe du puritanisme n'était plus à craindre, et la domination d'une aristocratie éclairée paraissait assurée.
Le choix du sujet est significatif. Voltaire a écrit une histoire universelle et sa pensée embrassait bien l'universalité de l'histoire. Hume s'occupa du sujet qui tient le plus à cœur au lecteur ordinaire, l'histoire (moderne) de son propre pays. Il n'avait pas, comme le Français, l'intention de fournir une contribution à l'histoire de l'humanité. r
On ne trouve pas trace chez Hume de toutes les amorces de considérations historiques profondes qui se meurent cfcez Voltaire. Il ne connaît pas ces puissances muettes qui, àl'insu des personnages en vedette, peuvent déterminer la marche de l'histoire. 11 ne s'informe pas de l'influence du commerce, de l'industrie, ou de la situation géographique. Il reste en arrière de Guic^ardin : non seulement il fait agir les individus daprès leurs intérêts bien calculés, mais il n'a pas égard aux changements dans les relations des puissances qui seuls peuvent faire comprendre la conduite des hommes d'Etat. Il ne s'intéresse guère à la culture artistique ; ce que les temps pas^sés avaient fait pour les arts et les sciences lui était indifférent.
Sa manière de traiter l'histoire d'Angleterre. — Les trois parties dont se compose son histoire d'Anglelerre sont de valeur très différente.
L'histoire du moyen âge est la section la plus faible. Abandonner en bloc le moyen âge comme une époque de désordre et dillégali- , tés, cela allait de soi, cela se justifiait au point de vue du despotisme éclairé. Mais Hume procéda plus soiTimaùrement^l^ légèrement cpie son contemporain français. Voltaire ne démentait pas ici son caractère de penseur indépendant : il faitdeciiauds éloges d'hommes d'État ecclésiastiques du moyen âge dont les aspirations se rapprochaient de son idéal politique : Hume en reste à la caricature tracée par l'historiographie humaniste des Protestants. Il ne donne guère qu'une reproduction très superficielle de la tradition, pimentée de [^ ■• sorties monotones contre le clergé et la barbarie. Ses tirades contre ;l^ le monachisme auraient aussi bien trouvé leur place dans les Centuries. 11 n'a jamais pratiqué, comme Voltaire, la critique des sources.
Une sym.pathie naturelle l'attirait au contraire vers les Tudors. Cependant la section qui traite l'histoire du xvi^ siècle n'est pas très originale. Il ne vole de ses propres ailes qu'en combattant la légende parlementaire des Hbertés séculaires du peuple anglais ; il tente de démontrer que ces libertés prétendues n'existaient pas sous les ^ Tudors.
Nous ne trouvons Hume véritablement à son affaire que quand il traite l'histoire des Stuarts. Cette partie, lors de sa publication, souleva chez Whigs et) Tories une tempête d'indignation. Aucun pai-ti n'en était satisfait. C'est très concevable. Mais il serait faux d'en conclure que la narration de Hume soit dégagée de toute tendance. Ce qui la distingue des autres, c'est que l'auteur ne jugeait pas seloj^ le programme d'un parti parlementaire, mais exclusivement à son point de vue personnel.
Il n'était ni absolutistp ni constitutionnaliste. Mais en sa quahté de libre penseur et de philosophe sceptique, il haïssait le fanatisme et l'intolérance, et il incHnait pour cette raison à prendre parti pour Charles I" contre l'esprit sectaire et' borné des Puritains. Naturellement pour autant que le roi répondait à son idéal; quand il le voit faire cause commune avec le système épiscopal, il ne peut l'approu-