GIBBON
Gibbon se trouva bien d'avoir eu la main heureuse dans le choix du sujet. L'histoire de l'ancienne Rome avait été de tout temps un sujet favori de l'humanisme, et en décrivant le déclin et la chiUe de Vempire romain, on éveillait par le son même de ces mots des associations d'idées puissantes. Le lecteur voyait s'élever devant lui l'image d'une grandeur majestueuse. Et puis la narration se mouvait dans les limites géographiques connues; on n'était pas, comme dans l'Essai sur les mœurs, entraîné jusqu'aux Indes et à la Chine'. Le lecteur rencontrait toujours de temps à autre des noms connus. Chose plus importante encore : un des plus graves problèmes historiques du Rationalisme, la question des circonstances qui favorisèrent et accompagnèrent la naissance et la propagation du christianisme, fut traité par Gibbon pour la première fois non pas en courant et par épigrammes, mais en détail et ex-officio. Et l'on sait que ce sont <:es chapitres-là qui ont fait la célébrité de Gibbon.
Sa manière de voir n'était pas profonde, et on ne saurait prétendre qu'il fût spécialement qualifié pour des problèmes de psychologie religieuse. Mais il importait- à l'historiographie scientifique que la cognée fût mis-e à la racine et que l'histoire des origines du christianisme, laissée jusqu'alors dans l'ombre^ fût éclaircie par une main sceptique plutôt qu'hostile, comme une question d'histoire profane. D'autant plus que les adversaires ne pouvaient reprocher à Gibbon comme à son maître la futilité des études ni une haine déclarée.
Gibbon sut^tout autrement que Voltaire^ garder l'apparence de l'impartialité. Voltaire demandait des réformes pratiques et son tempérament le poussait à désirer que le Ecrasez Vinfâme fût bientôt mis à exécution. Gibbon était un savant bien rente, vivant dans une agréable retraite et n'aspirant pas à un autre succès que la gloire littéraire. Cela lui rendait plus facile d'être juste, ou du moins de le paraître ; c'était une nature froide et sans passion, et il ne se laissait guère aller à des jugements sommaires et dénigrants. Il sut aussi délimiter sagement son sujet. Il n'était pas assez vaste pour que, vu les exigences d'alors, il n'ait pu le maîtriser. Il pouvait lire une bonne partie des sources dans l'original. Il disposait de tout son temps; il apportait à son travail le loisir qui avait toujours manqué à Voltaire au milieu de ses occupations de publiciste. Son œuvre pouvait jusqu'à un certain point prétendre à être rap-
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prochée comme travail d'érudition des écrits des Bénédictins. Il ne faut ])as conclure de tout cela que Gibbon ait été dans ses vues historiques au delà de Voltaire. Il a au contraire considérablement rétjici la méthode historique du rationaliste français. L'histoire économique et financière est tout à fait négligée chez lui. Sa connaissance du monde est beaucoup plus restreinte. Son sens critique est moins développé. Il peut bien critiquer avec un scepticisme d'homme du monde des légendes et des auteurs ecclésiastiques ; mais vis-à-vis de l'histoire profane de l'antiquité, sa critique est presque aussi embarrassée que celle deTillemont. Son style est plus uni, plus uniformément travaillé que celui de Voltaire, il est moins prompt aux sorties et aux bons mots déplacés. Mais ses expressions sont pâles, ses réflexions souvent banales, sa psychologie superficielle. Il ne s'est qu'à moitié affranchi de la manière du classicisme. 11 tenta un compromis entre le style pathétique de la rhétorique ancienne et le style léger et épigrammatique de Voltaire-: 11 a parfaitement satisfait ainsi le goût du grand public : mais quiconque attache du prix à l'originalité de l'expression, trouvera peu de plaisir à ce style sans vigueur, d'une clarté excessfeive, qui n'est ni français ni anglais, ni antique ni moderne.