Frédéric le Grand
Frédéric II, le célèbre roi (né 1712, mort 1786, roi de Prusse depuis 1740) a écrit : 1° Mémoires pour servir à V histoire de la maison de Brandebourg (1415 à 1740), Berlin 1751. — 2° Histoire de mon temps (1740 à 1745). d'abord comptée comme deuxième et troisième parties des Mémoires (f'^p.). Deux rédactions : la première (pub. par M. Posner, 1879, dans les Publikationen ans den preussischen Staatsarchiven v. Cf. H. Droysen, Beitrâge zu einer Bibliographie der prosaischen Schriften Fr. des Gr. 1905, Programm des Kônigstàdter Gymnasiums) fut terminée en 1746, la seconde en 1775. Première édition dans les Œuvres posthumes 1788. Sont des suites de VHistoire de mon temps : ÏHistoire de la guerre de Sept ans (écrite 1763-64) et les Mémoires depuis la paix de Hubertsbourg jusqu'à la fin du partage de la Pologne (plus tard jusqu'à la paix de Teschen 1779), écrits 1775 et 1779 : tous les deux édités pour la première fois 1788. Nouvelle édition dans les OEutres de Frédéric le Grand 1 à 7 (1846 ss.) Là aussi quelques petits écrits non cités par nous. Voir Max Lehmann dans Hist. Zschr. 60 (1888), 255 ss.
Cf. W. Wiegand, Die Vorredenzur histoire de mon temps 1875 {Quellenund
l'école de voltaire (FRÉDÉRIC LE GRAND) 473
Forschiingen V) ; Ranke dans Abhandlungen und Versuche I (1877), ilo ss. ; M. Posner, Miscellaneen zur Geschichte Fr. d. Gr. 1878; H. Disselnkôtter, Beitràge zur Kritik der hist. de mon temps 1885 (dans les Histor. Studien) ; Meusel dans Hist. Ztschr. 96 (1906) 434, 98 (1907) 560 ss. (où l'on trouve le reste de la littérature) et dans Hislor. Vierteljahrschrift XVIII, I. Arthur Ritter, ûber die Zùverlassigkeit der Ort^z, ahl-ii. Zeitangahen in den Kriegsgeschiehtlichen WerkenFriedrichs des Grossen (dissert, de Berlin 1911). Pour la Dissertation sur les raisons d'établir ou d'abréger les lois (1748-49), comp. E. V. Môller dans Forschungen zur brandenburg . und preuss. Gesch. XXI, 2.
Frédéric le Grand est tout à fait à part des autres disciples de Voltaire. Ses oeuvres historiques ont bien été inspirées par Voltaire et on ne les imaginerait pas sans le Siècle de Louis XIV (qui était achevé dès 1739 dans la première rédaction, cf. ci-dessus p. 349). Mais Frédéric historien nourrissait des intentions si différentes de celles de son maître qu'en fin de compte il ne se rattache à lui que par les dehors. Ce qui fait la valeur de ses œuvres historiques s'est produit indépendamment de Voltaire.
Pour l'historiographie proprement dite, le roi de Prusse manquait de savoir et aussi d'intérêt primordial. Il n'avait pas de la matière une connaissance aussi complète que Voltaire dans toutes les partics. Comme écrivain mihtaire il était naturellement bien supérieur au pubhciste français ; on trouvera à peine mentionnés chez Voltaire les problèmes techniques de tactique et de stratégie que Frédéric traite de préférence. Mais s'il est spécialiste sur un terrain, il est d'autant moins maître des autres. Quand il en vient à parler de grands enchaînements, il n'est pas seulement moins soigné, il est plus superficiel que Voltaire; il simplifie l'histoire beaucoup plus que lui ; ses sentences sont plus péremptoires, mais aussi plus unilatérales et moins réfléchies. Les chapitres qui touchent à la philosophie de l'histoire n'ont rien de remarquable ni d'original.
On peut le dire presque uniquement des parties qui ont le caractère de Mémoires, et qui d'ailleurs prennent la plus grande place. Frédéric s'y rattache à un genre d'historiographie français, celui des Mémorialistes (ci-dessus p. 181 ss.). Si l'on prend VHistoire de mon temps et VHistoire de la guerre de Sept A7is pour des représentants du genre semi-historique des Mémoires inauguré par Commines, on ne saurait leur refuser les plus grands éloges.
Ils ont les défauts naturels du genre : la matière est inégalement
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traitée, le réciit a une tournure apologétique, le jugement est troublé par des passions personnelles (Frédéric ne se faisait pas scrupule de changer le texte des lettres et des discours qu'il insérait, ni de retoucher à son avantage' le compte de ses pertes). Mais ils ont à côté de cela des qualités dont peu d'ouvrages semblables peuvent se vanter. Les situations sont exposées de main de maftre, les facteurs importants au point de vue militaire et politique sont excellemment mis en relief, les considérations morales sont absentes. Ce sont comme les mémoires de Gommines des livres d'un hoimne d'iîtat pour d.es hommes d'I'^tat. Les raisonnements de rauteur n'ont de valeur que lorsqu'ils s'appliquent à un cas déterminé.
Si Frédéric ne s'est approprié qii'en partie les principes de l'historiographie rationaliste,, cela tenait beaucoup à sa positioni. Un roi ne pouvait consentir à contempler Thistoire du point de vue du tiers-état. Il se trouve dans ses œuvres liistoriques des observations qui peuvent s'interpréter dans le sens de la nouvelle tendance. Mais ces fioritures emprantées à Voltaire sont, restées sans, influence sur son jugement historLq,ue. Gomme les anciens lùstoriographes, il parle au point de vue des gouvernants. Les gouvernements sont de nouveau chez lui presque les seul^ acteurs du drame de l'histoire Aussi est-il beaucoup plus pragmatique que Voltaire. Les petites causes produisant de grands effets,, c'est la devise qui caractérise son histoire. Et cela est bien natureL L'homme d'action a en général affaire à des personnes ooncrètea et à des passions mesquines ; il n'est pas disposé à reconnaître une grande influence à des principes généraux, à des puissances inconscientes. Il a bonne vue de près:, mais il n'est pas capable de découvrir les causes historiques profondes.
Dans la disposition de ses ouvrag-es, Frédéric suit, en général l'ancienne école. Le style seul est bien, à lui. On peut faire, remonten à Voltaire l'abondance d'épigrammes dont il épice sa narration. Mais il est plus méchant que le Français. La gaie raillerie de Voltaire n'exclut pas une certaine sympathie luunaine pour sa victime- Frédéric est froid et sans cœur, lia renchéri sur le cynisme de Voltaire.. Souvent il tombe à pic.Mais bien des jugements impitoyables ont été inspirés plus que de raison par des rancunes personnelles.