C. — L'ÉCOLE DE MONTESQUIEU
Les écrits de Montesquieu ne peuvent prendre place dans une histoire de l'historiog-raphie, pas plus que le Discorsi de Machiavel sur Tite-Live. Ils appartiennent à l'histoire des sciences politiques. On, peut cependant désigner par son nom une tendance de l'historiographie, h' Esprit des lois (1748) surtout eut sur beaucoup d'historiens une telle influence qu'elle effaça presque celle des principes de Voltaire.
Il ne saurait être question ici mênsie d'esquisser une caractéristique des théories politiques et historiques de Montesquieu. Il faut nous bornera relever les traits par lesquels sa doctrine se distingue le plus nettement de celle de Voltaire.
Théories politiques et historiques de Montesquieu. — C'est une originalité de Montesquieu que sa théorie du climat. Des changements qu'un peuple éprouve dans le cours de son histoire, Voltaire concluait que la nature du sol n'a qu'une faible influence sur le caractère des États et des nations : il donnait surtout comme exemple la Grèce et l'Italie. Montesquieu, ainsi que plusieurs théoriciens grecs déjà, établissait entre le climat et la constitution politique une étroite concordance. Une seconde différence gît dans la foi à l'efficacité des lois et des constitutions. Voltaire évitait, autant que possible, les clichés traditionnels des publicistes classiques. Il s'inquiétait peu de la forme extérieure de l'organisme politique; il tenait davantage à l'essence, à la répartitiion effective du pouvoir pohtique. Jurisconsulte, Montesquieu croyait à l'effet de dispositions législatives artificiellement calculées,, de constitutions sagement fabriquées. 11 tenait les catégories de la politique d'Aristote pour des
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forces indépendantes. En théorie, il soutenait la thèse que les lois devaient cMre en harmonie avec le climat, les mœurs, la situation commerciale, etc. Mais il croyait tout de môme qu'un législateur pouvait donner arbitrairement une autre direction au développement d'un ])ays. Il pensai-t que les forces naturelles des hommes, que des groupes fortement organisés pouvaient être tenus en bride par des lois habilement combinées.
On le voit, Montesquieu appartient beaucoup plus que Voltaire à l'ancienne école. Sa doctrine du climat est de source antique : son optimisme politique provient en grande partie de la philosophie populaire de l'antiquité qui, depuis l'avènement de l'humanisme, avait été mise à la base de l'enseignement supérieur. Les appels qu'il fait à l'antiquité sont tout à fait du style classique que Voltaire évitait. Et, chose plus grave encore, il en restait pour la critique au point de vue des Bénédictins.
Son manque de critique. — Montesquieu était dépourvu de sens critique. Il lisait ses auteurs comme les juristes leurs codes : il ne visait qu'à trouver un texte qui pût s'appliquer à la chose. Les livres d'histoire et les descriptions de voyages qu'il connaissait, formaient pour lui comme un code dont toutes les parties ont également force de loi. Il procédait comme le juge, qui n'a pas à critiquer les textes, mais à les invoquer à propos et à les interpréter exactement. Voltaire regardait en principe avec méfiance les renseignements venus d'époques obscures et de pays exotiques : Montesquieu acceptait les fables les plus extravagantes, dès quelles étaient imprimées quelque part. Ses Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains (1734) reposent sur l'hypothèse que les récits de Tite-Live seraient vérité historique. Maints chapitres de \ Esprit des lois n'ont pas d'autre fondement qu'une frivole relation de vova2:e.
Ce manque de critique eut un effet d'autant plus fâcheux que Montesquieu utilisait ses matériaux fragmentaires pour en tirer des conséquences risquées et des généralisations hâtives. Il était capable de construire une théorie générale sur un fait qui, même en le supposant vrai, ne constituerait qu'un cas exceptionnel.