L ECOLE DE MONTESQUIEU
Son influence sur l'historiographie. — Aussi ne fut-il pas toujours avantageux aux historiens de se mettre à son école. L'idée que certains concepts moraux seraient inhérents aux différentes formes de gouvernement a particulièrement troublé l'historiographie. Ses idées fantaisistes sur l'effet du climat étaient d'une commodité dangereuse pour les esprits paresseux; l'ignorance de la météorologie accompagnait souvent celle de l'histoire.
Il serait injuste toutefois de n'apprécier l'influence de Montesquieu sur l'historiographie que d'après le mal qu'il a fait.
D'abord ce ne fut pas peu de chose que l'appui de son nom donné à bien des innovations rationalistes apportées par Voltaire dans l'histoire. Telle l'extension à la terre entière de l'horizon historique. Tel surtout l'abandon de la conception théologique sous toutes ses formes. Montesquieu et Voltaire se séparèrent sur bien des points; mais ils furent d'accord pour expliquer les événements exclusivement par des causes naturelles.
Ce n'est pas tout. Ce qui n'existait que faiblement chez Voltaire, Montesquieu en possédait une pleine mesure : l'aptitude aux spéculations de la pensée. Il était plus exposé à l'erreur que celui-là, parce qu'il visait à construire un système sociologique, tandis que l'autre se contentait de remarques isolées. Sa synthèse reposait souvent sur des informations inexactes ou des informations superficielles, ses déductions se contredisent entre elles, ses remarques sont d'un esprit brillant plutôt que juste; mais au moins il tenta une synthèse. Ses instigations étaient extrêmement dangereuses pour les têtes faibles, mais elles pouvaient amener des esprits solides à des résultats que la méthode correcte de Voltaire n'aurait pas permis d'atteindre. L'école de Voltaire, au fond n'a jamais dépassé le maître ; les historiens qu'on peut désigner comme des disciples de Montesquieu ont fait de meilleure besogne que l'auteur de \ Esprit des lois. Une indication féconde pour l'historiographie, fut l'idée de l'importance du commerce pour la propriété des États. Le bourgeois qu'était Voltaire donna aussi une grande attention aux affaires commerciales. Mais Montesquieu entra bien davantage dans le détail; grâce sans doute à son éducation juridique, il exposa avec beaucoup d'ampleur la corrélation entre les rapports commerciaux et politiques, entre le commerce et la législation.
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Ajoutons qii'à un certain égare! Montesquieu avait moins de prévention que Voltaire. Il était aussi incrédule que lui, mais pas aussi hostile à l'Église. Il n'avait rion d'un révolutionnaire; si l'Église le laissait en repos, il ne s'opposait pas à son existence, La doctrine chrétienne était pour lui non avenue ; il ne la combattait pas. Sous ce rapport encore il appartenait plus à l'humanisme qu'au rationalisme. C'est justement ce qui assure à ses récits leur autorité et leur vogue auprès du public sérieux et cultivé. Sa raillerie même conservait une dignité apprêtée; il ne heurtait pas de front les personnes respectables, savantes ou ignorantes, par une polémique anti-religieuse déplacée.
L'influence de Montesquieu sur l'historiographie se combina souvent, surtout en Allemagne, avec celle de Voltaire et plus tard celle de Rousseau, de manière qu'on ne peut regarder qu'un petit nombre d historiens comme ses élevés. Le disciple le plus authentique fut le Genevois Jean Louis Delolme (vers 1740 à 1807) qui dans sa Constitution de l'Angleterre (Amsterdam 1771; édition anglaise augmentée Londres 1775) traita brièvement I'histoire de cette constitution modèle. Les disciples Anglais se contentèrent en général de recherches théoriques : Adam Fergcson (1723 à 1816), Essay on the History of Civil Society 1767 et History of the Progress. and Termination of the Roman Republic 1782; Joseph Priestley (1733 à 18G4), Essay on the first Principks of G-overnment 17^8, etc. Seuls les professeurs allemands qui se rattachèrent à Montesquieu se lancèrent de préférence dans l'histoire; ils évitaient ainsi de touctier directement à des problèmes politiques actuels. La plupart cultivèrent en même temps, à l'exemple de Voltaire, l'histoire de la civilisation dans le sens de VAufklàruiig et l'histoire des savants dans l'esprit de la polyhistoire très pratiquée en Allemagne au XYiii"-' siècle. Le type de ces vulgarisateurs peu originaux est le polygraphe Christoph Meixers (1747 à 1810), professeur de philosophie à Gœttingue, qui composa entre autres une Geschichte der Ungleichheit der Stdnde unter den vornehmsten europàischen Vôlkern (Hanovre 1792) et une Historische Vergleichtmgder Sittenund Verfassungen, der Gesetze und Gewerhe, desHandelsund der Religion, der Wissenschaften und Lehranstalten desMîttelalters mit denen unseres Jahrhunderts in Rûcksicht auf die Vortei le und Nachteile der Aufkldrung (Haiiovre 1793 ss.)
Les historiens de l'école de Rousseau tels que Herder, que nous groupons ensemble plus loin, doivent aussi beaucoup à Montesquieu. Mais c'est Heeren qui a le mieux profité de ses inspirations.