Moser
Justus MôsER, né 1720 à Osnabrùck, mort 1794, fonctionnaire, a occupé divers postes judiciaires dans son évêché natal. Son Osnabrûckische Geschichte est inachevée. VAllgemeineEinleitiing parut à Osnabrùck 1768 ; dans une édition nouvelle et augmentée, comme première et deuxième parties. Berlin 1780. La troisième partie (1193 à 1256) ne fut publiée qu'après la mort de l'auteur par C. Stuve 1824; mais bien des morceaux avaient paru de son vivant dans les Westphàlische Beitrage. — Môser écrivit en outre de nombreux articles historiques, qui parurent en grande partie dans les Patnotische Phantasien (Berlin 1774 à 1778). Cf. Sammtliche Werke (Berlin et Stettin, 1798 et 1842 s.).
Cf. J. Krevssig- J. Moser l8o7 ; puis, Hatzig, J. M. als Staalsmann und Publizist i909 [Quellen und Darstellungen zur Geschichte Niedersachsens Bd. 27).
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M. Ritter dans la Histor. Zeitschnft, CXII (1914). 109 ff. Je ne puis naturellement à cette place, parler que de Môser historien, auteur de l'Osnabrûckische Geschichte . Môser le publiciste suit souvent d'autres voies. L importance de l'historiographie de Môser réside en grande partie dans le fait qu'elle a été fécondée mais non commandée par sa carrière de publiciste.
Opposition à l'historiographie de Voltaire. — Winckelmann se trouvait en dehors des courants intellectuels de son temps, Môser en opposilion avec eux.
Il était d'accord avec Voltaire et d'autres rationalistes en ce qu'il cherchait par son histoire à promouvoir le bien de l'État et voulait enseigner les meilleurs moyens de l'atteindre. Mais c'est dans les moyens proposés qu'il se séparait d'eux complètement. Voltaire et son école voyaient le salut de l'État dans le despotisme éclairé. Le peuple était pour eux une multitude à jamais condamnée à l'ignorance et au fanatisme. Les droits particuliers étaient le refuge d'aspirations et d'opinions périmées ; ils devaient tomber devant le niveau de l'absolutisme, pour faire la place nette à ses réformes. Môser embrassa le point de vue directement opposé. La prospérité de l'État ne repose pas selon lui sur l'existence d'un gouvernement fortement centralisé, mais sur la liberté et la sécurité des propriétaires ordinaires du sol {Gemeine Landeigentûmer). Il ne se représente pas comme son élève le despote éclairé, mais l'homme du peuple aisé ; il veut, comme il le dit dans la préface de la seconde édition de la première partie àeVOsnabrûckische Geschichte, « insbesondere den Bûrger und den Laridmann lehren wie er ïn den mancherlei Regierungsformen und deren sich immer verdndernden Spannungen Freiheitund Eigentum am sichersten erhalten kônne^ ». Ce but est-il atteint, l'État sera prospère. Car le peuple reconnaît mieux que les bureaucrates ce qui lui est utile. Les innovations qui en valent la peine, il les accepte de lui-même; les inutiles seules lui sont imposées d'en haut. Ich bemerke, dit-il une fois (2. Abschnitt, I 4) dass der Bauer nûtzliche Neuerungen geschwind genug fasse, und dass man mit Unrecht ilber ihn klage, wenn er langjàhrige Erfahrungen unsichereii Vorschlàgen vorzieht. Die niUzlichen Kar-
1. Enseigner au bourgeois et au paysan comment il peut le plus sûrement conserver sa liberté et sa propriété sous les diverses formes de gouvernement et au milieu de leurs tensions toujours renouvelées.
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toffeln hahen sich geschwmder ausgeb7-eitet als die Maulbeerbâume, und Solange ihm das Flachsbauen giUes Brot gibl, wird er nicht ivûnschen, Seide zu bauen um Kastanien zu essen^. L'apparition de la souveraineté territoriale était sympathique aux rationalistes parce qu'ils y voyaient la garantie d'une adnfiinistration rationnelle. Môser y voyait une décadence de la liberté ancienne, haïssait les villes et regrettait le temps où les gouvernements n'avaient pas encore levé d'impôts et vivaient uniquement du produit de leurs droits régaliens. (Cf. ses déclarations dans la vie de l'évêque Conrad I" [1227 à 1238], Osnabrûckische Geschichte.) Son idéal était la vieille administration autonome, fondée sur le principe de la communauté paysanne.
Ce n'est pas ici le lieu de critiquer ces théories. Notre histoire n'a qu'à se demander quel parti Moser a tiré de ses idées pour l'histoire. Si son Osnabrûckische Geschichte n'avait eu d'autre but que de combattre la doctrine des bienfaits du despotisme éclairé, elle mériterait à peine d'être mentionnée ici.
L'originalité de Môser tient à ce que son ouvrage était plus qu'un traité polémique contre les tendances politiques de VAufkldrung. Il a créé quelque chose de nouveau. Ses jugements étaient aussi unilatéraux dans son histoire que dans ses écrits de publiciste. Mais la doctrine n'avait pas troublé la clarté de son regard pour les réalités de la vie. 11 décrivait des événements comme le développement de la souveraineté territoriale avec le même calme, la même objectivité que s'il lui avait été sympathique. On s aperçoit bien qu'il ne s'était pas fait ses opinions par la voie de la spéculation, mais dans l'activité pratique et qu'il y avait appris à connaître la façon de penser des deux partis. Il jugeait les mesures administratives d'après le profit qu'elles apportaient au propriétaire rural; mais il avait été assez fonctionnaire lui-même pour pouvoir exposer en connaissance de cause les motifs des gouvernements. Il ne donnait ni caricatures ni constructions dans les nuages. C'était un conservateur, mais non un romantique, ni dans le sens général ni dans le sens spécial du mot. Il demandait qu'on conservât aux unions forestières (Mark-
1. Je remarque que le paysan saisit assez vite les inovations utiles et qu'on a tort de l'accuser quand il préfère des expériences consacrées par les années à des propositions incertaines. Lutile pomme de terre s'est répandue plus rapidement que le mûrier: et tant que la culture du lin lui donnera du pain, il n'aura pas envie de cultiver la soie pour manger des châtaignes.
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genossensehaften) les restes de leur autonomie administrative, non pas en vertu du droit historique, mais parce qu'il croyait que les paysans entendaient mieux leurs affaires que les bureaucrates. Il était utilitaire comme les Rationalistes, seulement d'une autre manière. Il n'a pas glorifié le moyen âge comme la mode en est venue bientôt après ; le haat moyen âge représentait déjà à ses yeux une époque de décadence. Le côté religieux de l'histoire médiévale lui était totalement étranger. 11 n'avait aucune vénération pour les formes pittoresques du vieux droit coutumier. Il ne songeait pas à s'enthousiasmer pour les temps nobles et croyants de la chevalerie. C'était un froid réaliste, qui n'éprouvait aucun respect pour les hommes du passé ; ses seigneurs ecclésiastiques et laïques du moyen âge sont des politiciens égoïstes et sans-gêne.
Môser et l'histoire sociale. — Moser a écrit la première histoire constitutionnelle et administrative qui mérite ce nom. Le premier il donna plus qu'un recueil de précédents juridiques et d'antiquités sur l'histoire du droit, le premier il établit un enchaînement fixe de causes et d'effets. Il fit plus ; il introduisit dans l'historiographie une partie toute nouvelle : l'histoire sociale. Même Voltaire, le plus universel des historiens antérieurs, avait bien traité les finances publiques, le commerce et l'industrie, mais n'avait pas abordé les divisions sociales de la population. Môser montra le premier dans l'histoire les rapports entre l'organisation économique et l'organisation politique d'un peuple. Et non pas entre elles seulement. Môser n'avait pas l'universalité des autres rationalistes, vu qu'il n'attribuait à la culture intellectuelle aucune valeur indépendante. L'histoire des arts et des sciences — en opposition voulue avec Voltaire — n'avait d'importance pour lui que par l'influence immédiate qu'elle pouvait avoir sur le développement de la constitution. Mais il n'en a pas moins, comme historien politique, un horizon aussi vaste que pas un, ni avant ni peut-être après lui. Les affaires économiques ne lui font pas perdre de vue les choses militaires. 11 n'isole jamais son sujet, il n'oublie jamais qu'il n'a pas à écrire une histoire générale de l'empire, et pourtant il fait appel à l'histoire de l'empire quand elle est indispensable à l'intelligence de la sienne. 11 connaît les besoins techniques de l'administration publique ;
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m;iis il connaît aussi les besoins plus généraux de la population, qui se trouvent souvent en contradiction avec l'exigence d'une prompte expédition des affaires.
MOser a eu bien des successeurs au xix* siècle. Mais, comparés à lui, ce sont tous des spécialistes. C'est Niebuhr qui a peut-être le plus appris de lui. Les autres ne lui ont emprunté que des vues particulières, qu'ils ont isolées arbitrairement et matérialisées. Gomme on trouve resserré l'horizon politique et historique de Riehl, qui se prétendait pourtant disciple de Môser, quand on compare ses ouvrages à V Osnabruckische Ge^chichte ! Môser est le Voltaire de l'histoire constitutionnelle et administrative ; on a dû renverser quelques-unes de ses thèses ; des choses qu'il n'a fait qu'effleurer ont été examinées et critiquées plus à fond par d'autres; mais aucun n'a montré la même étendue d'esprit. Aucun n'a partagé aussi également son attention entre les problèmes politiques, militaires et sociaux.
Il faudra toujours admirer la manière dont Môser a su joindre l'histoire individuelle à l'histoire collective. Il ne fait pas naître et croître d'elles-mêmes, d'après une formule, les organisations politiques et militaires, comme Winckelmann l'avait fait pour l'art antique. Mais il fait tout aussi peu sortir du néant les institutions à l'appel de sages législateurs et de despotes éclairés. Il maintient le droit des individus; mais ils n'agissent chez lui qu'en deçà des limites que leur impose la situation générale; ils modifient le développement, ils ne le créent pas. Pour bien apprécier Moser, il faut se rappeler quelle solution peu satisfaisante les historiens antérieurs avaient donnée à ce problème. Combien Machiavel, dans son Histoire florentine, avait eu de peine à triompher de la conception individualiste, et dans quel langage obscur et contraditoire Voltaire avait répondu à la question de savoir si de petites causes personnelles peuvent sortir de grands effets ! Môser s'est tenu également éloigné des exagérations de la doctrine politique du classicisme et des spéculations sur la philosophie de l'histoire. Il n'était pas indifférent qu'il partît de la science sociale. Les institutions, le commerce, l'industrie, on pouvait se les représenter provoqués par un despote (qu'on songe à l'activité de Colbert, glorifié par Voltaire dans son Siècle de Louis XIV) : mais une fois qu'on a reconnu les relations de
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l'économie avec la politique, on est peu enclin à rapporter les formes du gouvernement et de l'administration aux décrets arbitraires d'un monarque absolu. Car l'état économique et social qui a déterminé le développement politique a été manifestement constitué par des forces qu'un individu était impuissant à diriger.
Méthode de travail et exposition. — Comme Winckelmann, Môser était supérieur aux Aufkldrer non seulement par ses principes historiques, mais aussi par sa méthode de travail.
Déjà les Bénédictins et les publicistes impériaux avaient largement usé de documents pour éclaircir et confirmer l'histoire. Mais personne n'avait comme Môser écrit l'histoire par les documents. Il fut le premier historien pour qui ils furent autre chose que des preuves à l'appui d'une recherche généalogique ou archéologique. Ils étaient pour lui un morceau d'histoire vivante. Il sut avec leur seul secours reconstruire des personnalités et des luttes sociales, précisément parce qu'il n'admettait pas aussi docilement leur témoignage que les Bénédictins avaient coutume de le faire. Ceux-ci s'étaient uniquement demandé : tel document est-il authentique ou faux ? Môser eut en outre recours à la critique interne, sans tomber dans la légèreté des Rationalistes. Ces derniers par exemple (comme les anciens historiens protestants) avaient pris pour bon argent un document parlant de la réforme morale qu'un prince ecclésiastique ou laïque du moyen âge voulait introduire dans son clergé. La corruption du clergé au moyen âge pouvait-elle être mieux démontrée que par de pareils témoignages officiels ? Môser était, par son expérience pratique déjà, cuirassé contre cette argumentation commode. Il raconte quelque part que l'évêque Gerhard réforma le couvent de Herssebrock (1208), que ce soit pour tel ou tel motif, ou aussi parce que die Klosterzucht, wie es hiess und allemal heisst, wenn man reformieren will, loirklich zerfallen loar (§ 7 dans la vie de l'évêque [1193 à 1216]) ^
Pour la forme de l'exposition, Môser est tout à fait original. Il ne pactisa pas plus que Winckelmann avec la conception esthétique de l'histoire. Il écrivait un ouvrage scientifique, et il ne cachait pas au
1. Parce que la discipline du couvent, comme on le disait, comme on le dit toujours quand on veut réformer, était réellement en baisse.
lecteur ses études préliminaires et ses pièces à l'appui. Il disposa sa narration exclusivement par des principes objectifs. Il évita autant qu'il put les raisonnements directs : l'histoire doit parler par ellemême. Il tenait plus à comprendre les événements qu'à les critiquer. Encore moins avait-il envie de faire de la morale. La proportion entre l'histoire extérieure et intérieure, contrairement à Voltaire, est retournée au profit de la dernière : le récit des faits politiques extérieurs n'est guère qu'une introduction à l'histoire des institutions et de l'administration. Il n'exposait que Thistoire d'un petit pays et ne cherchait pas à en faire un type. Mais sa narration, parce qu'elle mettait l'accent principal sur les grands traits du développement, devint par soi-même un type d'histoire du moyen âge. Son livre s'appuie sur une thèse. Mais il semble que pendant son travail, les tendances dupubliciste politique aient cédé au pur intérêt historique. Il finit par travailler tout à fait en savant ; le sujet s'était emparé de lui ; il n'a envie que de savoir comment cela s'est passé.
Il est injuste de faire la guerre à Môser à cause de ses essais d'explication étymologique. Ses excursions dans la philologie sont certes aussi peu réussies que possible. Il se mêlait d'une matière où il n'entendait rien. Mais il partageait cette faiblesse avec plus d'un grand penseur, et son absence de critique in philologicis ne caractérise pas du tout sa méthode historique.