‹ Histoire de l'historiographie moderneChapitre 214 sur 341 · E. — L'HISTORIOGRAPHIE DU RATIONALISME EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

E. — L'HISTORIOGRAPHIE DU RATIONALISME EN ALLEMAGNE

sous L'INFLUENCE DE ROUSSEAU

On connaît la puissante influence qu'exerça Rousseau sur les belles-lettres classiques en Allemagne. Il n'en fut pas autrement pour l'historiographie. La jeune génération des historiens rationalistes passa dans le camp de Rousseau. Elle se sépara de l'ancienne tendance autant que les poètes du Stui'm und Drang se séparèrent de Lessing et deNicolai.

Rousseau. — L'école de Voltaire avait soutenu les principes du despotisme éclairé. Elle avait tenté de regarder le monde avec les yeux de l'homme d'État. Elle avait recommandé des réformes dans le sens du Rationalisme, parce qu'elle espérait relever de cette façon la prospérité, la population, la puissance militaire de l'État. Elle s'était mise au point de vue de la bourgeoisie aisée ; l'existence d'un tiers-état industriel lui paraissait la condition la plus importante pour le bien-être de l'État, et elle tenait la populace pour incapable de prendre part au gouvernement. On sait que Rousseau rompit complètement avec ces opinions. Il considéra l'Etat du point de vue du peuple, des sujets opprimés, il partit de l'idée que. V homme est né libre et partout il est dans les fers. Le despotisme lui parut mépriser les droits de l'homme, détruire la dignité humaine, qu'une bonne constitution devrait avant tout protéger.

Les dures nécessités de l'organisation politique semblent, il est vrai, contredire ce jugement. Elles semblent seulement. Rousseau s'en accommode, grâce à son optimisme. On n'a selon lui qu'à

laisser agir les hommes dans leur liberté naturelle pour qu'ils agissent bien : si cela n'a pas toujours lieu, c'est parce qu'ils sont corrompus par une éducation artificielle {la Société). L'éducation une fois réformée, les hommes reviendront au stade de l'homme naturel non corrompu.

Il est facile de voir en quoi ces propositions bien connues, dont nous ne pouvions donner ici que le ^queleUe, se distinguent des ^ doctrines de Voltaire et de Montesquieu. Elles partent d'un point de vue radicalement différent. Voltaire et son école voulaient écarter les abus qui s'opposaient à une administration rationnelle de l'État. Chez Rousseau, le mobile, c'est le sentiment de dignité froissée du sujet, c'est la colère exaspérée contre la domination de personnages dissolus, c'est la compassion pour les victimes de l'injustice. Rousseau ne se demande pas si les souffrances dont il se plaint sont inséparables de la nature de l'État. La nature est bonne, et pourquoi un peuple naturellement libre ne pourrait-il mener une vie paradisiaque ?

Rousseau exprimait des sentiments qui ne pouvaient trouver absolument aucune satisfaction sous l'ancien régime. Sentiments, à vrai dire, qui faisaient abstraction complète des conditions réelles des organisations humaines. Les partisans du despotisme éclairé comptaient souvent trop peu avec le temps, avec la résistance naturelle de la tradition. Leur allure était trop accélérée. Les disciples de Rousseau étaient des utopistes. Dans leurs œuvres la déclamation tient plus de place que le raisonnement.

C'est précisément à cela qu'ils durent une influence beaucoup plus grande. Us faisaient appel à la passion et non à la réflexion calme. Ils trouvèrent des adhérents surtout dans les classes qui étaient tenues à l'écart du gouvernement et qui avaient à souffrir des caprices du despotisme. Non seulement Voltaire lui-même, mais quelques-uns de ses disciples allemands, comme Spittler, étaient en contact étroit avec les cercles gouvernementaux. Le bohème Rousseau se tenait à l'écart des despotes qu'il combattait. Il ne trouva guère parmi les souverains de son temps un seul partisan véritable. Il put amener de grandes dames à une pitié sentimentale pour les victimes de l'injustice sociale. Mais ces émotions n'eurent pas de conséquences sérieuses. 11 ne gagna de vrais

Page 1