MuUer
.lohannes Mùller (anobli 1793), né 1752 à Schaffhouse où il fut professeur de grec de 1771 à 1773, vil ensuite chez des amis dans la Suisse française, à partir de 1780 en Allemagne (avec des interruptions), 1782 bibliothécaire à Cassel, 1786 à 1793 au service de l'électorat de Mayence, puis, après la prise de Mayence par les Français, dans le service de l'empereur à Vienne, 1804 dans celui de la Prusse (1806, Historiographie de la Maison de Brandebourg), passe 1807 au service de Napoléon, nommé par le roi Jérôme, conseiller d'Etat et directeur général des études du royaume de Westphalie, mort 1809 à Cassel. II se mit de bonne heure à travailler à son ouvrage principal, Geschichten der schweizeriscken Eidgenosscnschaft. Un premier volume parut 1780 à Berne [Boston] sous le titre Die Geschichten der Schweizer (jusqu'à la bataille de Naefels, 1388). Mais cette première ébauche ne fut pas continuée; Muller remania plus tard la matière traitée sous une forme entièrement nouvelle et fort agrandie dans les premiers volumes de ses Geschichten schweizerischer Eidgenosscnschaft (jusqu'à 1489) qui turent d'abord imprimés à Leipzig, 1786 à 1808.
La Schweizer g eschichte fut accompagnée de nombreux petits écrits historiques : Essais historiques (1781), Reisen der Pàpste (1782), Darstellung des Fûrstenbundes (1787), etc. Cf. Sammtliche Werke 1810 à 1819 et 1831 à 1835. Le second grand ouvrage de Muller. les 24 Biicher allgemeiner Geschichten, besonders der europàischen Menschheit, qui eut pour origine des conférences données à Genève en 1779, ne fut publié qu'après sa mort 1811 par son frère J. G. Muller. La narration en est conduite jusqu'à 1783.
Comp. pour la littérature ancienne la bibliographie chez G. v. Wyss, Historiographie in der Schweiz (1895) et les observations critiques de E. Guglia dans Euphorion XVII (1910), 396 ss. Depuis, indépendamment de quelques lettres publiées à nouveau, a paru le premier volume d'une biographie : K. Henking, J. v. M., 1909. 11 y a peu de chose à tirer des Studien iiber Joh. v. Muller de Karl Schûck 1912 (dissert, de Fribourg).
L'histoire de la Suisse fut continuée par U. R. Glutz-Blotzheim jusqu'à 1516 (1876), par J. J. Hottingen jusqu'à 1531 (1825 à 1829), par L. Vulliemin jusqu'à 1718 (1840 à 1842) et par Ch. Monnard jusqu'à 1815 (1844 à 1851). Ces deux derniers ont écrit en français.
Il y a chez peu d'historiens un aussi grand contraste que chez Muller entre l'autorité dont ils ont joui parmi leurs contemporains et leur valeur véritable. Longtemps il passa pour le plus grand historien allemand et il était aussi populaire que pas un de ses rivaux : la science actuelle peut à peine le prendre au sérieux comme historien.
l'influence de ROUSSEAU (mcller) 503
11 n'est pas facile de tirer au clair sa valeur historiographique. Le lecteur de la Schioeizergeschichte se croit en présence non seulement d'un grand savant, mais aussi d'un riche esprit, d'un grand penseur en histoire. Il lui faut quelque temps pour s'apercevoir que l'auteur n'est ni l'un ni l'autre.
Nature réceptive de Muller. — Il n était que cela. Mais il avait une réceptivité et une mémoire sans pareille. Il n'existe guère d'auteur ni de document que Muller n'ait lu ni cité ; guère d'idées de l'historiographie rationaliste française et anglaise qui n'ait laissé de traces chez lui. Mais la matière qu'il recueillait de sources innombrables n'est pas passée au crible ni méthodiquement travaillée ; les pensées des genres les plus différents qu'il empruntait à des historiens antérieurs, ne sont pas mûries, pas même suivies jusqu'au bout; elles sont reproduites avec le clinquant de la rhétorique, sans que les contradictions soient résolues.
Muller avait beaucoup entendu et trop lu (ses amis déjà lui reprochaient son ardeiir de tout engloutir, Cf. Henking I, 218) ; il avait pris connaissance de tous les courants de V Aufkl'àrung ; mais il n'avait guère réfléchi sérieusement. Il ne se donnait jamais la peine de scruter les fondements de sa conception historique. Il avait parfois des idées spirituelles, mais il s'en tenait là. Comme toutes les natures réceptives, il était sous la dépendance de son entourage et des impressions du moment. Il était en général disciple de Rousseau, épris comme lui de liberté et d'égalité ; — il glorifie quelque part, en dépit de l'histoire, die schweizerischen Grundsàtze der Gleichheit (Gesch. schiveiz. Eidg. L. II, ch. 7.); son enthousiasme pour la constitution bernoise, que lui avaient suggéré ses amis aristocrates de Berne, s'accordait avec cela comme un poing sur l'œil. Il unissait sans difficultés le common sensé de Schlôzer (dont il avait suivi les cours comme étudiant) à l'enthousiasme déclamatoire de Rousseau pour la liberté. Sa vie offre de frappants contrastes entre la théorie et la pratique ; il y a dans ses lettres des tirades révolutionnaires à côté d'effusions serviles. Ses écrits historiques ne sont pas moins riches en contradictions choquantes. L'unité intérieure leur manque, beaucoup plus encore qu'à ceux de Voltaire ; le style chatoyant seul sert de lien à la Schweizergeschichte.
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Muller et Rousseau. — MuUcr dit quelque part (Gesch. Schweiz. Eidg,L. I, ch. 9 m fine) que pour l'historien la critique historique ne suffit pas, so loenig als historische Kunst, es muss eine Seele in ihm seul : il aurait mieux rendu sa conviction en disant que l'historien n'avait besoin que cfune âme. Il aurait ainsi exprimé la qualité qui distinguait ses œuvres historiques des précédentes et qui lui a surtout gagné des partisans en Allemagne et ailleurs parmi la jeune génération éprise de llousseau.
Les lecteurs qui le fêtaient comme un grand historien ne pensaient pas à la valeur historique que pouvait avoir son histoire de la Suisse. Ils étaient entraînés par le ton sentimental sur lequel Muller, comme Schiller en même temps que lui, écrivait. Muller introduisit plus complètement que ce dernier, quoiqu'avec moins de talent artistique, le style du Contrat Social dans l'histoire. Si l'on ne perd pas cela de vue, on comprendra qu'avec un sujet assez ingrat en apparence, il ait trouvé des lecteurs bien au delà du public de sa patrie. L'historien avait-il une meilleure occasion de draper des figures historiques dans le style des champions de la liberté chez Rousseau, que lorsqu'il racontait les origines de la Confédération helvétique ? La légende patriotique lui avait depuis des siècles préparé la voie ; il n'avait qu'à modifier légèrement les termes, devenus inintelligibles aux modernes, des privilèges médiévaux, pour donner à l'histoire ancienne des Suisses l'apparence d'une lutte pour les éternels droits de l'homme.
Muller n'a pas manqué de le faire. Ses connaissances juridiques étaient maigres. Il imagina sans scrupule les anciens Suisses d'après l'idéal rousseauiste de l'homme de la nature non corrompu. Unehrliche Unternehmungen dit-il par exemple. (L. II, çh. 7 au commenment) pflegen in das Dunkel des Staatsgeheimnisses verhiillet zu iverden. Aber die Schweizer, zur Verwaltung der althergebrachten Gesetze und Erhallung ihrer stillen gerechten Freiheit, brauchten wenig Geheimniss, die Sumnie ihrer Politik, « mit Ehren frei zu leben und zu stei'ben » konnte ganz Europa ivissen^.
1. Les entreprises déshonnètes sont enveloppées d'ordinaire des ténèbres du secret d'Etat. Mais les Suisses, pour l'application de leurs lois traditionnelles et le maintien de leur paisible et juste liberté, n'avaient guère besoin de secret; toute l'Europe pouvait connaître la somme de leur politique, « vivre et mourir libre avec honneur ».