MULLER
Un souffle puissant d'amour pour la liberté parcourt toute la narration. Elle fait partout appel, comme celle de Schiller, à la sympathie du lecteur. Muller accompagne chaque phrase de réflexions pathétiques et sentimentales. Il n'est pas surprenant que pour son dernier drame l'auteur de Guillaume Tell ait puisé son inspiration chez l'historien animé du même esprit que lui.
Style et méthode. — Même le stvle maniéré fit du bien à l'ouvrage, grâce au goût « Empire » qui régnait alors. Muller n'était pas aé artiste, comme Schiller. Son style est un produit de sa volonté. II voulait, comme les humanistes, imiter le pathos des historiens romains. Gomme Bembo ou Mendoza, il s'efforça de hisser sa langue nationale à la hauteur du style de Tite Live. Schiller opposait aux périodes du latin son style allemand plein de souffle : Muller s'appliquait en écolier à reproduire le color latinus. Son allemand se lit souvenv comme une mauvaise traduction de Salluste ou de Tacite. Il fallait lout l'engouement de l'époque pour la dignité antique, pour qu'on ait trouvé une beauté artistique au style de V Histoire Suisse. C'est une caractéristique de Muller, de n'avoir jamais su raconter. Ce don de nature ne s'acquiert pas de force.
Si comme styliste Muller revenait à la manière des humanistes, il chercha comme savant à se rattacher aux Bénédictins de Saint- Maur. il commençait par rassembler tous ses matériaux, et y comprenait des documents en abondance à côté des narrations d'auteurs. Mais il manquait de patience et de conscience. Il voulut être plus que les Muratori ou les Tiraboschi, c'est pourquoi il leur resta inférieur. Il rassemble les relations des sources, il nen fait pas le triage critique. Récits anciens ou nouveaux, documents et tradition (par exemple de soi-disants chants populaires très anciens) sont pour lui d'une valeur égale.
Et il ne les emploie pas avec impartialité. Il ne rejette aucune des légendes patriotiques, même quand elles sont en contradiction directe avec la tradition avérée. C'est un indice peu favorable à son honnêteté qu'il ait, dans la première rédaction de son Histoire Suisse, omis la légende du chapeau de Gessler et de la pomme, et qu'il l'ait accueillie plus tard, évidemment pour contenter le public (Cf. HenkingI,24o).
PiOG HISTOIRE DE L HISTORIOGRAPHIE MODERNE
Les Geschichten Schweizerischer Eidgenossenchaft resteront malgré tout l'œuvre principale de MuUer, à côté de laquelle les 24. Bûcher allgemeiner Geschichten n'occupent qu'une place modeste. On a dit quelquefois à leur louange qu'elles avaient réhabilité le moyen âge. Sous cette forme générale, l'assertion est certainement inexacte. Comme les humanistes italiens, Muller n'a choisi son sujet dans l'histoire du moyen âge que parce que l'histoire de sa sa patrie, qu'il voulait glorifier, appartient par hasard au moyen âge. Il n'a pas plus opposé le moyen âge à l'histoire moderne que Brun; ou Merula ne l'ont opposé à l'histoire ancienne. Ce qui est vrai, c'est qu'il a exposé l'histoire médiévale d'une toute nouvelle manière II s'est écarté sinon de ses modèles antiques, du moins des hu;nanistes, en faisant de l'archaïsme voulu, et de l'archaïsme suisse. Il croyait avoir découvert dans les chroniques suisses une langue naïve et sans apprêt, et en disciple de Rousseau il cherchait à faire parler aux vieux Confédérés ce prétendu langage sincère de la nature. Avant les romantiques, il visait à la couleur locale. Il était guidé en cela par des motifs tout autres que l'école de Chateaubriand et de Walter Scott. Mais son honnête moyen âge en estampes a gardé longtemps son influence à côté de la nouvelle école (et à côté de Spittler).
Pas précisément à l'avantage des connaissances historiques. Des expressions auxquelles le cours du temps a donné un air vénérable ou poétique, rendent plus difficile, quand on les emploie sans autre explication, l'intelligence de la réalité. Elles ne révèlent leur vrai sens qu'une fois traduites dans le langage irrespectueux du présent. Voltaire en avait donné des exemples éclatants, et en Allemagne aussi ses disciples l'avaient suivi. Muller opéra une réaction en faveur du faux pathos humaniste. Il aimait à envelopper l'histoire de sa patrie d'un nuage d'enthousiasme patriotique ; il trouva à sa disposition pour cela des expressions d'une solennité vieillotte qui ne répondaient à aucune idée précise. En lisant son histoire, on croit avoir devant soi des figures d'une taille que ne peut plus produire la race dégénérée d'aujourd'hui. Muller a donné à l'histoire ancienne de la Suisse le même faux lustre poétique que Tite-Live à l'histoire romaine.
La qualité la plus admirable de Muller est son inébranlable énergie.
L INFLUENCE DE ROUSSEAU (hERDER) 507
11 n'éprouvait pas au fond un grand intérêt pour les problèmes historiques. Mais il était animé d'un ardent désir de gloire. Il voulait, comme les humanistes, par la seule force de sa volonté devenir un grand historien, créer une œuvre qui, comme celles des anciens, ferait encore vivre son nom au bout de deux mille ans. Ses efforts n'ont pas été vains. lia dès sa jeunesse suggestionné son entourage. Pour la postérité aussi le nom de Thistorien (pas celui de l'homme toutefois) a gardé quelque chose de l'auréole monumentale qui ne revêtait jadis que les écrivains de l'antiquité classique.