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Herder

Johann Gottfried Herder, le célèbre théologien et écrivain, né 1744 à Mohrungen dans la Prusse orientale, mort 1803 à Weimar, n'appartient guère à l'historiographie que par ses Ideen zur Philosophie der Geschichte der Menschheit (Riga 1784 à 1791 ; inachevé et amené seulement jusqu'au milieu du xnr' siècle). Les réflexions qui suivent ne s'occuperont presque exclusivement que de cet ouvrage.

Ce n'est pas le lieu d'insister ici sur les variations dans les vuesde Herder touchant la philosophie de l'histoire que marquent ses ouvrages antérieurs : Versucheiner Geschichte der Dichtkunst (écrit 1765 ; imprimé d'abord dans Herders Lebensbild (184(3) ; Von Eiitstehung und Fortpflanzung der ersten Religionsbegriffe (1768); Auc/t eine Philosophie der Geschichte zur Bildung der Menschheit (1774) ; Die dlteste Urkunde des Menschengeschlechta (1774 à 1776); Vom Geist der ebrdischen Poésie (1782 s.), etc. Cf. aussi Adrastea und das 18. Jahrhundert (1801). Comp. sur ce développement de la philosophie de l'histoire de Herder, avant tout R. Fester, Rousseau und die deutsche Geschiehtsphilosophie (1890), 45 ss. : H. Stephan, H. in Biickeburg und seine Bedeutung fiir die Kircheageschichte (1905), 157 ss. ; Buchholz, Ursprung und Wesen der rnodernen Geschichtsauffassung, dans Quiddes Zeitschrift II (1889), 17 ss.; J. Grundmann, Die geographischen und vôlkerkundlichen Quellen und Anschauungen in Herders « Ideen » 1900 (Diss. de Leipzig) : Th. Genthe, Der KuUurbegriff bei H. 1902 (Diss. d'iéna); F. M. Bruntsch, Die Idée der Entwicklung H. 1904 (Diss. de Leipzig); (i. E. Burckhandt. Die Anfdnge einer geschichtlichen Fundamentierung der Religionsphilosophie (1908) ; A. Farinelli, L'umanità di H. e ilconcetto délia « razza » nella storia evolutiva del spirito, 1908 {Studi di fdologia moderna). Otto Braun in der Histor. Zeitschrift, €X (1913), 292 ff. ; M. Ritter, ibid., CXII (19l4), 90 ff. Et puis les ouvrages généraux sur Herder : R. Haym, H. nach seinern Leben und seinen Werken dargestellt 1877 à 1885 ; L. Kûhnemann, Herders Leben, 1895 (2^ éd. 1912); R. Bûrkner, H. 1903, etc.

Rapports de Herder avec Rousseau ; lidée d'humanité. — L'historiographie et la spéculation historique de Herder étaient sous l'in-

fluence de Rousseau et des problèmes soulevés par lui. Le théologien allemand emprunta au Genevois son enthousiasme pour l'état de nature et sa haine du despotisme. Comme lui, il aimait à opposer l'innocent sauvage ;\ l'Européen corrompu. Sehet jene wilden Stàmme au, loie unioilde sie unter sich leben ! Da neidel keiner den anderen, da erwirbt sich und geniesst jeder das Seine in Frieden. — Der Wilde ist ein ivahreres Wese7i ah der gehildete Schatte — Nicht Krieg, sondern Friede ist der Naturzustand des unbedr'àngten menschlichen GeschlechtsK {Ideen liv. VIII, ch. iv, § 2 s. et ch. v, | 3). Herder lit un pas sur Rousseau en ce que, à un présent dégénéré il ne prêcha pas un simple retour à la nature, mais une marche en avant sur le chemin de l'humanité. Il nourrit en outre la spéculation idéologique de Rousseau d'idées historiques positives qu'il puisait chez Montesquieu et chez Voltaire. Il développa la doctrine de Y Esprit des lois sur l'influence du climat, rendit attentif à la configuration du sol, et insista comme Voltaire sur l'invariabilité du caractère national.

Herder ne saurait être proprement rangé parmi les historiens. Son ouvrage principal, les Idées sur la philosophie de Vhistoire de Vhumanité, ne donne pas de l'histoire, mais des considérations sur l'histoire. Cependant nous ne pouvons ici le passer complètement sous silence. On pouvait le faire pour les Discours sur Tite-Live, parce qu'ils n'ont pas eu grande influence sur l'historiographie. Herder a trop puissamment agi sur les spéculations historiques et l'historiographie du romantisme pour que nous ne soyons pas tenu d'apprécier son système en quelques mots.

Les prémisses sur lesquelles Herder bâtit ses théories sont souvent obscures et contradictoires. Le trait principal de sa spéculation est un optimisme rationaliste prononcé, qui détourne volontiers les regards des besoins réels de l'homme et se complaît dans le rêve que le genre humain est destiné à être humain vraiment. Et pourtant on ne peut pas dire que comme historien il ait fait complètement abstraction des conditions géographiques et physiologiques

1. Voyez ces tribus sauvages, comme elles vivent peu sauvagement entre elles! Là, pas d'envie de l'un contre lautre; chacun acquiert et goûte ses biens en paix. Le sauvage est un être plus vrai que le civilisé, cette ombre. Ce n'est pas la guerre, c'est la paix, qui est l'état de nature du genre humain laissé à luimême.

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delà vie des groupes humains. Il mêle des observations à la manière de Montesquieu et de Voltaire à des fantaisies dans le style de Rousseau.

Influence de son éducation théologique. — C'est à elle surtout que tient le caractère contradictoire des Idées. Herder était un ecclésiastique très avancé. Il allait jusqu'à prendre la défense de Gibbon contre la critique anglaise et à trouver que l'historien anglais avait traité le christianisme très doucement (Ideen liv. XVII, ch. m). Il était familier avec le rationalisme ennemi de l'Eglise et ne reculait pas devant le sacrifice des ouvrages extérieurs quand il s'agissait de sauver l'essence de la religion. Mais avec tout cela Herder ne s'est jamais affranchi de la théologie chrétienne. Il l'a dégagée des formules dogmatiques traditionnelles, il l'a modernisée, mais il n'en a pas libéré son esprit.

Le plan même des Idées remonte à des modèles théologiques et est une contradiction en soi. Herder voit dans l'histoire une éducation du genre humain, conduite par une Puissance supérieure. En d'autres termes il lui donne pour base un plan divin de salut. Cette conception se justifiait parfaitement à l'ancien point de vue théolooTj gique. Tant qu'on s'en tenait à la donnée d'une religion qui seule ^^v^c^Jc:^ peut sauver et qu'on identifiait l'histoire universelle avec l'histoire des croyants, c'est-à-dire des peuples chrétiens en Asie Mineure et en Europe, on avait bien le droit d'orienter l'histoire universelle sur le christianisme. Mais à la fin du xvm^ siècle, comment un historien qui traitait de la Chine et du Japon, qui avait pour devanciers Voltaire \. et Schlôzer, pouvait-il encore partir de la fiction que le genre humain parcourait une évolution collective ? Herder est pris dans une alternative. Tantôt il veut reconnaître à chaque nation une valeur indépendante et parle de lois naturelles de l'histoire politique, donc d'enchaînements de causes qui interviennent toujours sous certaines conditions, tantôt (surtout dans les derniers livres) il ne pense qu'à l'Europe et abandonne l'idée de l'humanité. Sa réflexion historique est orientée théologiquement. Son homme idéal, en qui s'incarne l'humanité, est une création de la spéculation abstraite aussi bien que l'homme sans péché (avant la chute) des théologiens. Son apologie de la Providence et son habitude de s'en

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référer à ses motifs insondables pour l'homme, c'est une nouvelle édition de l'apologie de Dieu parles théologiens. L'iiistoire biblique de la création (qu'il rationalise et modernise autant que possible), n'est plus défendue chez lui au nom du dogme de l'inspiration ; mais il veut que die mosaische Urkunde représente la plus ancienne tradition de l'humanité. Il s'étend sur la parenté physique des hommes avec les animaux, mais trace une séparation aussi arbitrairement marquée entre les singes et les hommes que le premier théologien venu. Voltaire, dans son Essai sur les mœurs, le pendant historique de Candide, avait à chaque instant montré combien d'événements historiques sont dus au hasard, à une erreur ou à la sottise humaine et combien intenable est la croyance que l'histoire est dirigée par une Providence divine : Herder fournit une apologie en règle de la Providence, qui à l'occasion se rapproche du ton assez désagréable d'une polémique officieuse. Herder creuse bien des problêmes plus à fond que Voltaire. Il se contente moins facilement de l plates explications. Mais son appel aux décrets insondables de la Providence est, au point de vue de la méthode, un recul.

La doctrine du caractère national invariable. — On reconnaît aisément les fils qui de la philosophie de l'histoire de Herder mènent à celle de Hegel. Herder a sous un autre rapport encore exercé sur le Romantisme une énorme influence. Par ses idées sur l'indestructibilité des caractères spirituels des races, il a, le premier, conçu la civiHsation d'un peuple comme une unité organique. Il soutenait que les coutumes, les formes d'art, les règles du droit ne peuvent être tout simplement transplantées d'un peuple à un autre, mais qu'elles ne se développent que là où elles sont genetisch ou organisch, selon ses deux expressions favorites. Il faisait ressortir qu'à côté de productions remarquables dans un domaine devaient se montrer des dispositions inférieures dans un autre.

C'étaient là certainement des idées fécondes et inspiratrices. Herder dépassait de beaucoup Voltaire, qui avait, le premier, posé le principe des qualités nationales invariables. Mais il a formulé cette théorie aussi confusément et l'a soutenue avec aussi peu de suite que la plupart de ses autres idées. Il sait d'une part combien des circonstances extérieures telles que la situation insulaire, les

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relations avec de puissants voisins, etc., peuvent agir sur la formation d'un caractère national, et d'autre part il parle comme si ce caractère national devait subsister éternellement pareil. Il a émis par exemple cette sentence imprudente, que Sinesen immer Sinesen bleiben werden^. II ne sait ce que c'est que le développement du caractère d'un peuple. 11 est tombé lui aussi dans ce cercle vicieux, consistant à tirer des particularités dune littérature ou d'un système de droit (qui ne sont peut-être que des caractéristiques de certaines situations sociales ou de certains degrés de culture) la conséquence d'un caractère national particulier, et puis d'expliquer par celui-ci la littérature et le droit de la nation. Il a bien, à l'occasion, avec une sagacité extraordinaire, dérivé d'un caractère national supposé les moeurs et l'histoire d'un peuple. Mais il n'a jamais essayé de montrer en détail comment ce caractère national s'est formé et modifié. Il travaillait ici encore avec des idées préconçues et invariables, comme lorsqu'il attribuait à l'homme primitif des sentiments d'humanité.

Herder n'a d'ailleurs pas l'impartialité qu'on lui a souvent attribuée de reconnaître à chaque civihsation sa place légitime. Il élève bien quelquefois, comme Rousseau, le paisible sauvage au-dessus de l'Européen moderne, das verschwemmle Herz des mùssigen Kosmopoliten- [Ideen VIII, 5 | 3). Il est exact encore qu'il n'accorde pas à la civilisation antique la même valeur canonique que beaucoup de ses contemporains allemands. Mais en général il prend pour étalon .ji^^^^J^-. historique un idéal bien déterminé. Il juge les mœurs des peuples étrangers du point de vue humanitaire d'un petit bourgeois de "Weimar (il hait les guerres de conquêtes et les gouvernements despotiques), et son idéal de beauté lui est en général donné par la littérature et l'art de l'ancienne Grèce. Il ne comprend rien à une civilisation comme celle de la Chine. Il s'est partout efforcé de franchir les bornes de l'historiographie rationaliste et il a eu diverses initiatives heureuses ; mais on ne saurait dire qu'il se soit affranchi de YAufklàrung ni qu'il ait fait faire un progrès positif à l'histoire.

Eichhorn .

C'est dans un sens analogue, mais en s'appuyant d'une érudition

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