V idéologie historique
Origines de Tidéologie historique. — Cette théorie formulée pour la première fois par Guillaume de Humboldt était aussi dans une étroite dépendance des expériences fournies par la Révolution française. Cependant sa valeur scientifique était supérieure à celle de la théorie proprement romantique. Elle aussi généralisait d'une façon inacceptable d'après un cas spécial. Mais elle sortait dune observation plus profonde et plus exacte et s'abstenait de jugements de valeur dogmatiques trop commodes à porter. Elle ne prétendait
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rien prescrire à l'histoire. Elle cherchait à la comprendre, à reconnaître les idées qui la dominaient, mais non à les censurer.
II ne faut pas confondre l'idéologie historique, dont le plus grand adhérent a été, comme on sait, Ranke, avec l'idéologie téléologiquc de Hegel, avec laquelle elle n'a de commun que le nom. Elle ne repose pas comme celle-ci sur des hypothèses théologiques peu claires. Elle a son origine dans des relations réelles, dans une observation bien faite, quoique unilatérale.
L'hisloriograpiiie politique s'était à peine doutée jusqu'alors que des puissances purement spirituelles pussent agir sur la constitution des Etats. Elle avait cru pouvoir se passer de la spéculation politique. Elle n'avait traité les systèmes politiques et religieux que quand ils avaient pris une forme concrète, quand s'étaient formés des partis bien délimités, des Églises dogmatiquement organisées. Des élucubrations spéculatives qui ne s'étaient pas matérialisées de la sorte, avaient été laissées de côté par elle comme sans portée politique. Cette méthode échouait manifestement dès que l'historien se trouvait en face des événements de la Révolution française et plus encore des luttes de l'époque de la Restauration dans les Etats non constitutionnels.
Aucune révolution, en apparence au moins, n'était aussi dépendante que la Révolution française des spéculations antérieures. Aucune n'avait aussi consciemment professé un système de philosophie politique. Aucune n'avait été soutenue comme elle par des idées douées d'une vie autonome et résistante, aucune n'avait été d'une Ejortée aussi universelle et n'avait semé des principes qui, en dépit des échecs et des folies, semblaient partout, positivement ou négativement, dominer la vie politique.
Et tout cela sans que le mouvement nouveau (au temps de la Restauration du moins) fût fixé par uneforte organisation extérieure, sans qu'il représentât une puissance achevée. Si l'on n'a pas eu tort d'appeler les Prmcipes de la Révolution une religion, on aurait tort de ne pas ajouter qu'ils n'ont pas fondé d'Église. Leurs adhérents n'étaient unis, en général, que par le lien de Vidée, la même, perisait-on, qui avait déterminé le cours de la Révolution.
L'idéologie historique consiste dans la généralisation de cette observation. On se mit à ramener des mouvements d'autrefois à des
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idées, on se mit à découvrir le fond spirituel, les racines théoriques de grandes transformations historiques. On se complut surtout à dériver de certaines idées les changements dans l'essence de l'Église chrétienne. L'histoire de la Réforme luthérienne, il est vrai, offrait tant d'analogies avec la Révolution française, et le christianisme conçu comme religion dogmatique semblait offrir à une diffusion d'Idées un terrain si favorable, qu'il eût été surprenant qu'on n'eût pas porté son attention sur ce sujet. La langue fut enrichie de nombre d'expressions nouvelles. Le mot de Protestantisme eut cours dès ce moment ; les périodes antérieures avaient parlé de Luthérianisme ou de Calvinisme, c'est-à-dire des systèmes dogmatiques concrets des Eglises luthérienne et calviniste. L'expression à peine existante alors en anglais et en français de contre-réformation, ne prit en Allemagne que sous l'influence du mot très usité de contrerévolution, la signification moderne qui s'y attache. Elle ramassait après coup en une doctrine, en une Idée, les efforts convergents de la réaction catholique.
L'idéologie historique et le romantisme. — On voit aisément que cette doctrine est plus scientifique que la théorie politique du Romantisme. Elle reconnaissait en principe la légitimité de toutes les Idées. L'historien n'avait pas à rechercher si leur action avait été selon lui bienfaisante ou non ; il devait se borner à les reconnaître comme des puissances historiques. Les Idées de la Révolution française n'étaient rien moins que sympathiques à la plupart des historiens de celte tendance, mais il ne leur venait pas à l'esprit de nier leur influence.
Il y a encore une chose à considérer.
Les partisans de l'idéologie historique approchaient plus que les vrais romantiques d'une méthode scientifique en ce qu'ils admettaient consciemment le point de vue de I'immanence. Ils ne reconnaissaient pas de puissances mystiques indémontrables, telles que le génie national, le génie de l'espèce, qui auraient dirigé du dehors les destinées des hommes et des États. Leurs idées n'étaient pas des créations supraterrestres, mais des instincts concrets de l'action desquels les hommes avaient conscience. Die Idée kann nur in und an den Begebenheiten selbst erkannt werden. (L'idée ne peut être
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reconnue que clans et par les événements eux-mêmes) Cf. Haym, W. V. Humboldt 465 s.
Les partisans de ridéologie historique avaient bien des choses en commun avec les Romantiques. Comme ceux-ci, ils faisaient peu de cas de l'inlluencG des individus, ils mesuraient les personnalités sur leur valeur typique dans Ihistoire des idées. Ils mettaient au premier plan les ligures qui semblaient incarner le plus purement les tendances dominantes d'une époque. Ils croyaient que les idées dun temps pouvaient prendre une telle force que l'individu se trouve impuissant vis-à-vis d'elles. Mais ils cherchaient à considérer objectivement ces idées et n'étaient pas aussi dogmatiques dans leurs jugements que les romantiques. Ils ne condamnaient pas d'emblée l'individu qui s'opposait aux tendances régnantes — tandis que les romantiques signalaient comme un péché contre l'esprit de l'histoire une intervention violente dans le développement qui était censé s'accomplir de lui-même. Gela les mettait à même d'apprécier le despotisme éclairé. Ils ne prenaient pas parti contre lui quand, sans respect pour la sacro-sainte tradition, il meLtait fm à des institutions vermoulues au nom de l'idée moderne de l'État.
L'idéologie historique prit naissance et acquit son plus grand développement en Prusse, c'est-à-dire dans le pays où jusque vers 1840 la lutte entre le principe consermteur Qi le principe libéral ou révolutionnaire ne fut engagée que dans le domaine spirituel. Elle arriva moins à prédominer dans les États constitutionnels de l'Europe Occidentale, où combattaient entre eux des partis organisés et non pas seulement des publicistes et des professeurs.
Défauts de ridéologie historique. — H y a surtout deux reproches à lui faire.
Premièrement, elle généralisait une connexion causale qui était loin d'être aussi sûre qu'on se l'imaginait alors. Le problème de la Révolution française n'est pas aussi simple à résoudre que le croyaient les historiens de cette école. 11 y a sans nul doute un rapport entre les systèmes politiques du Rationalisme et les fondations d'États de la Révolution. Mais jusqu'à quel degré la philosophie rationaliste influa-t-elle sur le cours de la Révolution, c'est aujourd'hui encore une question controversée. Pour l'examiner, les histo-
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riens du temps de la Restauration n'avaient pas les ressources suffisantes. Avant de parler de l'influence des idées dans l'histoire, ils auraient dû établir d'abord si peut-être les Idées de la Révolution française, n'étaient pas un produit des mêmes circonstances qui provoquèrent la révolution, si par conséquent elles n'étaient pas un symptôme plutôt qu'une cause. Il était aussi de leur devoir de rechercher ce qui, dans les idées constitutionnelles de leur temps, méritait le nom d'Idée, et ce qui au contraire, plus ou moins inconsciemment, ne servait qu'à déguiser des questions de pouvoir et d'intérêt.
Si les adhérents de l'idéologie historique ont négligé cette question préalable, cela se rattache étroitement au second défaut qu'on peut leur reprocher.
Ils nont pas recherché comment pouvaient être nées les Idées qu'ils considéraient comme les forces motrices de l'histoire. Ils les faisaient entrer mystérieusement dans l'histoire par des causes insondables. Qu'ils aient employé pour cela des formules sentant la théologie, comme Ranke, ou celles d'un fatalisme incrédule, peu importe. L'historien, d'après eux, doit reconnaître les idées agissantes en histoire, suivre leur développement et leurs rapports mutuels ; il n'a pas à se demander comment et pourquoi elles sont nées, se sont modifiées et répandues. Il doit vénérer avec foi les dispensations de la puissance supérieure qui se manifeste dans l'histoire ; il n'a pas à s'informer de ses intentions.
Les historiens de l'école idéologique ne prenaient les idées en | (boii "-■ général que toutes faites, chez les écrivains et les hommes d'État. I. Ils ne descendaient pas volontiers dans les couches du peuple qui ne donnent pas à leurs tendances une expression littéraire, mais qui sont le plus souvent d'une bien plus grande importance pour le développement historique. Ils avaient d'ailleurs une instruction très insuffisante en économie politique. Ils n'étaient pas capables d'apercevoir les dessous économiques d'un mouvement politique,! |^| fuM:'.' à peine les dessous militaires. Ils n'écartaient pas en principe les recherches d'histoire financière, mais ils ne savaient pas les rendre fécondes pour l'histoire des idées. Ils ne cherchèrent pas plus que les romantiques à utiliser les indications économiques que leur donnait l'historiographie rationaliste. Que n'avait pas tiré Heeren des leçons d'Adam Smith ! A lire les historiens idéologues,
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on ne se doulerail pas que, depuis, Malllius et Uicardo avaient écrit. Ranke, par exemple, traitait les données des sources sur les mouvements de la population avec moins de critique et plus de naïveté que Voltaire. Dans d'autres domaines, son attitude était pareille.
Malgré tout, il ne faut pas méconnaître l'immense progrès que l'idéologie a fait faire aux connaissances historiques. C'est la première école qui ait groupé en unités de grands mouvements spirituels. Elle a écarté ourson terrain les expressions obscures et trop commodes de génie de Vépoque et même génie du peuple. Elle a souvent donné de ses Idées des définitions unilatérales et exagéré leur importance pratique. Mais elle n'a pas fait dériver le cours de l'histoire de constructions qui n'existaient que dans l'imagination de penseurs modernes. Ses Idées avaient réellement existé un jour et servi d'expression à des besoins réels. On est actuellement enclin à laisser les défauts de cette école obscurcir ses mérites. 11 faut, pour l'estimer à son prix, la mettre en parallèle avec les romantiques.
L'article de Guillaume de Humboldt »6er die Aufgabe des Geschichtschrei-
bers (1821) parut d'abord 1822 dans les Mémoires de l'Académie de Berlin et
fréquemment depuis, dans l'édition académique des OEuvres I, 4 (1905),
35 ss. édition Leitzmann. Cf. là-dessus L. Erhardt dans Hist. Ztsch. 55
(18861 etE. Spranger iftirf. 100 (1908) 541 ss. et la littérature qui y est
citée (particulièrement R. Fester, Humboldts und Rankes Ideenlehre dans
Deutsche Zeitschrift far Geschichtsinssenschaft VI). Cf. en outre 0. luttai,
W V Humboldts geschichtliche Weltaaschauung 1901 (Leipziger Studien
aus dem Gebiete der Geschichte VU, 3) ; Meinecke Weltbiirgertum und
Natiomlstaat (1908), 43 ss. L. Ehlen, Die Entwicklung der Qjschichtsphilo-
sophie W. V. Humboldts dans Archiv fiir Geschichte der Philosophie XXIV, I.
l.idéologie en général a été traitée amplement, mais pas dune manière
très satisfaisante, par J. Goldfriedrich : Die historische Ideenlehre in Dcuts-
chland 1902. E. Spranger W. v. H., und die Humanitàtsidee 1909.
3. — Les vues nouvelles sur Vimporlance nationale et politique des belles-lettres.
Importance politique des belles -lettres. — Les idées nouvelles à ce sujet sont par leur origine apparentées à l'idéologie historique. Elles sont, comme celle-ci, tirées des expériences de la littérature française. Elles ne se distinguent d'elle qu'en ce qu'elles ont un fondement philosophique plus faible et en revanche accentuent plus fortement le dogme romantique de la nationalité.