LE ROMANTISME ET LA LITTÉRATURE
tendus liistoriques dont furent victimes les auteurs romantiques qui firent la philosophie de l'art. C'est à l'histoire moderne de la littérature de montrer la fausseté des hypothèses de l'esthéthique nationaliste des Romantiques. Ceux qui, en Allemagne, par opposition contre la poésie d'imitation classique des xvii" et xviii^ siècles (qu'ils tenaient à tort pour un produit spécialement français), se tournaient vers la littérature et Vavi classiques du moyen âge, mettaient au premier rang des créations qui étaient bien autrement encore sous la dépendance de l'art français que les œuvres contre lesquelles ils se mettaient sur la défensive. La littérature et l'art du moyen âge ne peuvent même en général que dans un sens restreint passer pour exclusivement chrétiens et européens. Nous n'avons dû mentionner ici les vues du Romantisme sur la littérature et l'art que parce que plus encore que les théories politiques elles ont laissé des traces profondes dans l'historiographie.
On ne peut non plus qu'indiquer ici combien toutes ces théories romantiques dépendent de Rousseau. L'optimisme de Rousseau, d'après lequel l'homme abandonné à ses instincts naturels fait spontanément le Bien, est tacitement supposé par la doctrine romantique que seul le développement naturel laissé à lui-même mène au Bien dans la vie de la politique et du droit. Seulement les romantiques ont limité à la nation les idées de Rousseau : rien n'est bien que ce qui vient de la nation et s'accorde avec sa nature.
Ouvrages particuliers. — Les vues romantiques sur les liens entre la nation, la religion et la littérature ont trouvé leur expression principale dans l'historiographie française.
C'est sans doute Chateaubriand (ci-dessous p. 553) qui a, pour la première fois, cherché a établir en détail l'influence des idées religieuses sur le caractère d'une littérature. Son Génie du christianisme (1802) n'est pas un livre d'histoire, cest un ouvrage tendancieux. Mais les remarques qu'on y trouve sur la différence entre l'art ancien et l'art moderne ouvrent quand même une nouvelle époque de la critique historique et esthétique.
Chateaubriand rompit avec le dogmatisme de l'esthétique classique. Non seulement il mit la littérature moderne au-dessus de l'antique, mais jil s'efforça de motiver historiquement les différences de principe qui les séparent. Selon lui, les modernes surpassent les anciens dans la peinture des caractères, parce que, contrairement au polythéisme, le christianisme est en même temps une religion et une morale, qu'il pénètre les secrets des passions et possède une partie dogmatique
morale inconnue à l'anliquité (p. II, 1. II, ch. i). La mythologie antique rapetissait la nature et rendait impossibles de grands tableaux de cette nature (1. IV, ch. i, ibid.).
De cette opinion à la règle que le poète moderne ne doive plus traiter que des sujets chrétiens, il n'y avait qu'un pas.
Madame de Staei, (1766 à 1817) chercha pour la première fois à démontrer par un exemple développe les rapports de la littérature avec la nationalité. Son livre célèbre De V Allemagne (1813) était aussi au service d'une tendance, mais la façon dont il établissait les relations entre la littérature et l'état social en Allemagne était d'une portée historique générale. Madame de Staël avait d'ailleurs longtemps auparavant exposé son programme dans son écrit De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (an VIII, 1800).
C'est à elle que se rattache Abel-François Villemain (1790 à 1870), nommé 1815 professeur d'éloquence française, sous Louis-Philippe député et Pair de France, deux fois ministre de l'instruction publique, élu (1834) Secrétaire perpétuel de l'Académie française. Son principal ouvrage d'histoire littéraire, le Tableau du XV IW siècle (cours professé dans les années 1827 à 1829) s'est donné pour tâche surtout d'exposer l'influence du Rationalisme et de l'état politique sur la littérature du xvin*' siècle en Angleterre, en France et en Italie. Son travail est estimé au-dessous de sa valeur parce que bien des choses qu'il disait alors pour la première fois sont devenues des liens communs, et il faut avouer qu'il ne creuse pas jusqu'aux racines profondes du Rationalisme. Mais on lui rendra justice si on le compare à ses devanciers. Il fit le premier essai d'une véritable histoire de la littérature au xviii^ siècle. Les œuvres littéraires, chez lui, ne sont pas isolées; elles sont autant que possible mises en rapport entre elles et avec la situation politique où elles ont vu le jour.
Malheureusement il a, comme Guizot, détruit le bon effet de ses pensées par des allusions politiques et des concessions déplacées à la rhétorique universitaire. Il était aussi trop près des célébrités du wiii"^ siècle pour pouvoir déjà leur appliquer une critique impartiale. Il apporta souvent aux jugements traditionnels des corrections décisives ; mais il n'osa pas les renverser tout à fait.
Villemain avait choisi presque trop habilement son sujet. On le vit bien lorsque plus tard (1830) il essaya de traiter d'après sa méthode la Littérature du moyen âge. En face de ce sujet-là, l'élégant orateur fut impuissant. Pour faire sa place dans l'histoire à la littérature médiévale, il faut une toute autre culture philosophique et historique que pour reconnaître les relations entre la littérature et la philosophie au xvin® siècle. Cf. Rrunetière, L'évolution de la critique 1890. G. Vauthier, Villemain. Essai sur sa vie, son rôle et ses ouvrages 1913.
Le successeur le plus remarquable de Villemain fut Gervinus (v. cidessous).
Les trois écrivains nommés ne sont au reste pas donnés ici — remarquons-le expressément — comme les représentants du point de vue strictement romantique et national dans l'histoire de la littérature.