La philosophie de l'histoire et l'idéologie de Hegel
La doctrine historico-politique du Romantisme sous sa forme pure ne pouvait guère rendre service à l'histoire. Une école qui proclamait son respect absolu pour le droit historique, prenait pour mot d'ordre la légitimité et essayait de mettre en œuvre une restauration des sciences politiques et des institutions politiques pouvait bien avoir à la bouche les mots de développement, de formation progressive, elle n'était pas capable de prendre ces notions au sérieux. Elle était essentiellement dogmatique. Elle ne pouvait naturellement pas nier qu'il n'y eût eu, qu'il ne se produisît encore des infractions à l'orthodoxie ; mais ces hérésies étaient pour elle des péchés. Elle travaillait avec des grandeurs invariables telles que le génie national et n'expHquait pas pourquoi l'ordre des choses voulu de Dieu avait dû se modifier dans le cours des âges. Toute l'histoire moderne se présentait comme une chute.
Le magicien qui entreprit de concilier les théories romantiques du génie national et du développement organique inconscient avec les diversités de la vie historique, ce fut Hegel.
Hegel se servit d'une manière originale de la vieille théorie théologique de l'histoire. Il la rationalisa et la modernisa tant qu'elle redevint acceptable pour la science, et sous cette forme l'appliqua à tous les domaines de l'histoire.
Le Rationalisme allemand, à l'opposé du français et de l'anglais, avait toujours gardé une forte empreinte théologique. 11 n'avait pas absolument écarté, mais transformé à sa façon la vieille doctrine chrétienne d'après laquelle Yhistoire universelle se déroulait sur un plan divin de salut. Il avait rejeté les formules bibliques et dogmatiques, mais avait maintenu la fiction d'une éducation du genre humain et de l'unité organique de l'histoire universelle. C'est Her-
538 HISTOIRE DE h HISTORIOGRAPHIE MODERNE
tlor qui av.ait le plus caressé cette théorie ; il avait seulement remplacé la notion du salut par celle de l'humanité (ci-dessus p. 507 ss.) Hegel se rattacha à lui. Il supposa comme ses devanciers que le développement historique montrait toujours un progrès vers le mieux. 11 alla plus loin qu'eux en ce qu'il schématisa ce développement et voulut en même temps trouver une marche régulière non seulement dans l'histoire du monde, f"nais dans les différents domaines de l'histoire, notamment l'histoire de l'esprit humain.
Hegel donnait ainsi satisfaction aux deux parlis : aux romantiques, en adoptant leur dogme du développement organique, aux adversaires du quiétisme étranger à l'histoire vraie en montrant qu'en deçà des limites tracées par le génie national, des transformations historiques non seulement pouvaient, mais devaient avoirlieu, d'après les dispositions prises par l'esprit du monde. C'était une prévenance v^ pour les pieux romantiques, de restaurer, extérieurement au moins, " dans sa GeschichtsphUosophie, une partie de la dogmatique chrétienne ; une prévenance pour les rationalistes, d'éviter les formules théologiques et de mettre à la place des formules d'allure moderne et scientifique. Ilsemblaitavoir, dans l'histoire aussi, triomphé du désaccord entre la foi et la science, entre la croyance à des puissances morales dans l'histoire, à un développement de l'humanité dirigé par un esprit supérieur, et la constatation qu'il ne s'y montrait qu'une multitude de phénomènes contradictoires et de forces irrationnelles.
Hegel adopta toutes les hypothèses du Romantisme contraires à l'histoire et les poussa jusqu'à rextrème. Il exagéra le dogme du développement organique, en excluant de violentes interventions irrationnelles dans le cours de l'histoire et l'influence du hasard non seulement en général, mais jusque dans les détails, jusque dans la formation d'enchaînements de pensées individuels (comme par exemple maints systèmes philosophiques). L'individu chez lui est bien plus impuissant encore que chez les romantiques. Pour ceux-ci, il peut au moins déployer quelque activité en deçà des limites tracées par la nationalité et les puissances historiques ; pour Hegel, il se fond tout entier dans l'esprit de l'univers.
Le présent, point d'arrivée de la philosophie de l'histoire. — Hegel fait pis, il commet un vrai péché contre toute spéculation historique,