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LA EHILOSOPHIE DE HEGEL

en prenant partout le présent pour point final et pour but du développement. On peut dire que, malgré toute son intelligence, il est^ pour les principes de philosophie de l'histoire, au-dessous de la théorie chrétienne, au-dessous même de Herder. La doctrine des anciens théoriciens reposait sur un fondement imaginaire, sur l'identification avec l'histoire universelle de la petite tranche qu'on en connaissait alors. Mais une fois qu'on tenait pour vraie la foi de l'Église chrétienne^ cette thèse formait un système bien clos, d'un esprit universaliste. Son commencement et sa fin étaient donnés et gardaient toujours leur validité : le paradis et le jugement dernier limitaient dans tous les temps les destinées des hommes. Une philosophie de l'histoire qui s'appuyait sur ces hypothèses, était digne de ce nom. Les rationalistes n'avaient pas abandonné eux-mêmes cette pensée fondamentale, juste à sa manière. Quand Herder plaçait Vhumanité à la tête du développement, quand Lessing et d'autres parlaient d'une éducation du genre humain, ils voulaient parler dun terme dans l'avenir, dont le présent constituait bien un degré, mais dont il ne pouvait être encore conçu comme l'achèvement.

C'est Hegel qui a le premier introduit dans la philosophie de l'histoire l'idée antiphilosophique qui met le présent accidentel au terme de l'histoire. Il a eu le premier l'audace d'imaginer un système qui soumet bien tout le passé à la loi du développement, mais contrairement à toute expérience considère l'avenir comme une masse immobile. Il a, il est vrai, fait cette concession à la science historique moderne d'écarter complètement le paradis du début (conception qui survit encore chez Herder sous la forme du pacifique sauvage rempli de sentiments humanitaires). Mais il est en arrière de tous ses devanciers, en ce qu'il a cherché à expliquer non l'histoire, mais uniquement le présent.

Les nouvelles idées sur l'importance de la tradition. — L'immense mérite de Hegel, c'est d'avoir reconnu bien plus clairement et montré avec plus de perspicacité que les romantiques l'importance de la tradition (spirituelle).

Les romantiques avaient, en opposition avec les rationalistes, attiré l'attention sur la valeur de la tradition. Mais ils avaient divinisé certaines opinions traditionnelles et dans un esprit contraire à l'histoire.

postulé rinvariabilité des grandeurs traditionnelles. Hegel écarta ces assortions arbitraires et superficielles. Il fut plus impartial que les romantiques. Il ne repoussa pas l'époque de l'absolulismc en faveur du moyen âge (mal compris), ne releva pas les époques de foi religieuse aux dépens des périodes de rationalisme. Il opéra d'une façon beaucoup plus habile et plus moderne que les politiciens romantiques. Avant .tout, il fut le premier penseur capable de mettre le doigt sur linlluence de la tradition, même quand les mots d'ordre et les formules avaient changé, même quand les tendances paraissaient s'opposer directement l'une à l'autre. Il vit la tradition non seulement où il y avaitrelation évidentede disciple à maître, oîi un système accepté en principe était perfectionné et continué, mais là encore où l'étroitesse d'une théorie donnait lieu à des étroitesses dans le sens opposé, à des « imitations dans le changement de front», et où deux systèmes hostiles se combinaient en un système nouveau supérieur. Vraiment l'homme qui savait amalgamer des ensembles d'idées anciens et nouveaux, la théologie et le rationalisme, en des synthèses éblouissantes, n'avait pas à chercher loin le modèle de sa théorie historique. Il transporta sa propre méthode dans l'histoire et fit travailler l'Esprit du monde d'après ses règles. Ce que Winckelmann avait pressenti et appliqué seulement à l'histoire des styles artistiques, Hegel l'élargit en un système général de philosophie de l'histoire.

Les constructions de Hegel. — Les vues de Hegel sur l'impor- ■ tance de la tradition spirituelle constituent à peu près tout le fruit que la science historique doit à ses inspirations. Il ne se contenta malheureusement pas de construire avec ses vues une formule de développement qui, dans des circonstances normales, devait régler le cours de l'histoire; il voulut voir son plan idéal partout et toujours réalisé dans l'histoire. Le progrès de la pensée philosophique aboutissant par la thèse et l'antithèse à la synthèse, devait s'être accompli toujours aussi dans la réalité empirique.

Hegel tomba ainsi dans des constructions tout à fait en dehors de l'histoire. Son schéma lui-même n'est pas démontré, il est faux. Même dans le cas presque irréalisable par la pensée, qu'un développement spirituel s'accomplisse dans l'espace isolé, — sans chocs du

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dehors, soit par suite de changements politiques et sociaux imprévus, soit par l'effet d'idées étrangères nées ailleurs, — d'après la loi de la persistance il y aurait dans des circonstances normales non pas développement, mais stagnation. 11 peut y avoir des personnalités marquantes, qui poussent sur de nouvelles voies ; la grande masse, qui pourtant historiquement et surtout pour la philosophie de l'histoire, entre seuleen ligne décompte, est inébranlablement attachée, quand des circonstances extérieures ne la forcent pas d'en changer, aux opinions traditionnelles. Mais cette hypothèse de Hegel fùt-elle vraie, il ne saurait être admissible que le développement de concepts de l'esprit s'accomplisse toujours d'après son schéma dialectique. L'esprit du monde ne procède pas d'une façon aussi simple, aussi logique. Des brillantes constructions de Hegel on n'a qu'à porter rapidement son regard sur l'histoire empirique pour que sa théorie en tant que loi s'effondre. Même si l'on voulait exclure le hasard dans le sens ordinaire du mot et l'influence imprévisible de certaines personnalités, le fait subsisterait que toutes les relations humaines (physiologiques, politiques, intellectuelles, économiques, etc.) sont trop interdépendantes, et se croisent beaucoup trop souvent dans leurs effets pour qu'on puisse admettre la validité normative d'une formule quelconque du développement, qui ne prend son point de départ que dans un seul besoin et ramasse en un mot d'ordre les efforts pour le satisfaire.

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