Observations générales
La couleur locale chez les écrivains d'autres écoles et chez le-s romantiques. — Par ses vues esthétiques et historiques, le Romantisme apporta aussi une révolution dans la forme de l'historiographie.
Les historiens du moyen âge ne s'étaient pas fait scrupule de représenter les événements du passé sous les costumes du temps présent. En coloriant les récits de leurs sources, ils étaient toujours
1. Tenir le milieu entre les recherches savantes et les considérations spéculatives sur l'histoire.
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partis (.le lasupposition que les conditions de la vie dans les anciens temps étaient identiques à celles des temps modernes.
L'humanisme avait écarté cette naïve manière d'écrire, mais pour y substituer quelque chose qui n'était pas moins étranger à la réalité historique. Il n'abolit le costume moyenâgeux que pour introduire les vêtements somptueux de la rhétorique romaine. 11 exposa l'histoire du moyen âge et l'histoire moderne comme si elle avait eu pour théâtre la , scène artificielle que supposent, par exemple, les tragédies de Senèque.
Le Rationalisme, pour la première fois, avait volontairement rompu avec ce faux déguisement. Son chef, Voltaire au moins avait, dans ses derniers ouvrages, détruit jusqu'aux derniers restes du style de la réthorique ancienne.
Mais ses historiens n'avaient pas encore songea rechercher systématiquement la couleur de l'époque. Ils ne faisaient plus de leurs héros des vieux Romains. Mais ils en faisaient des types généraux de l'humanité. Demandant à l'histoire des preuves et des instigations pour leurs études historiques et sociologiques, ils mettaient la narration à l'arrière-plan et n'arrêtaient leur attention que sur l'essentiel, sur les traits principaux qui se prêtaient à des conclusions par analogie. Ils aimaient mieux analyser que décrire. L'historiographie humaniste avait montré ce qui se passait en avant des coulisses, le Rationalisme chercha à projeter la lumière sur la machinerie derrière la scène. Il lui paraissait indifférent de savoir de quel costume on affublait les marionnettes qui se démenaient devant le public. Il écarta la toge du Romain, et il mit à la place un costume non pas franchement moderne, mais sans époque déterminée. Il était cosmopolite jusque dans le style.
Ce qui manquait aux romantiques dans ce style, c'est d'abordle respect de l'histoire. Depuis qu'on avait reconnu à l'histoire comme telle une valeur jadis ignorée, on devait s'interdire de la résumer irrespectueusement à la façon des rationalistes. L'historiographie de ceux-ci manquait en outre, à leurs yeux, de vie. Ils partaient (comme l'école de Rousseau et l'humanisme) de la supposition curieuse que l'histoire n'avait pas à analyser froidement, mais, comme la poésie, à émouvoir, à entraîner. Comme l'histoire ne peut en général atteindre ce but qu'en racontant largement, les roman-
tiques mirent la narration au premier plan. Les exagérés prétendaient même que l'histoire ressuscitât le passé, c'est-à-dire exposât les événements de telle sorte que le lecteur crût les voir présents devant lui. L'histoire cependant devrait précisément rendre possible dediscerner des enchaînements plus profonds que ce qui est visible à l'expérience restreinte d'une seule génération (celle des contemporains). Mais il voulaient tellement rapprocher le passé que la perspective historique disparaissait.
Il est caractéristique que le modèle des historiens romantiques fut un ROMANCIER, Waltcr Scott. Les romans historiques de cet enchanteur du Nord furent jusqu'au milieu du xix" siècle l'idéal auquel auteurs et lecteurs mesuraient, consciemment ou non, les productions historiques. Non pas le roman historique en général, comme on l'a dit. Il existait depuis longtemps (on peut le faire commencer âveclesGueiTas civiles de Granada, de Uitâ, lo9o). C'est depuis Walter Scott seulement qu'il influa sur l'historiographie. C'est à lui, c'est aux romans de l'auteur de Waverley que l'historiographie romantique doit son mot d'ordre , la couleur locale.
Influence de Chateaubriand et de "Walter Scott. — Le style nouveau, d'ailleurs, n'avait pas été inventé par le poète écossais. Il a été appelé à la vie par le plus grand théoricien de l'esthétique romantique, par Chateaubriand.
Ce n'est pas par hasard que la couleur locale fut surtout demandée aux exposés de l'histoire du moyen âge. C'est dans cette matière qu'éclatait le mieux le contraste avec les pastiches de l'antiquité qu'on avait aimés jusqu'alors. L'exigence de la couleur locale faisait partie de la réaction romantique et chrétienne delà culture moderne contre le paganisme des humanistes, réaction qui caractérise toute l'œuvre de Chateaubriand.
L'esthétique du classicisme n'avait pas connu un art chrétien. Elle avait établi des règles dogmatiques généralement empruntées à l'antiquité et qui devaient être valables pour l'art de tous les peuples et de toutes les rehgions. Ses législateurs avaient ou bien (comme Boileau) banni de l'art sérieux les sujets chrétiens, ou ne les avait tolérés que revêtus de la forme antique. Ils avaient aussi demandé
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que l'histoire médiévale et moderne fût exposée d'après le canon antique.
Chateaubriand survint. Il cherciia dans son Génie du christianisme (1802) à démontrer que l'art chrétien, le culte chrétien, la foi chrétienne, etc., pouvaient tout aussi bien prétendre à la beauté que l'art et la mythologie antiques, et même qu'ils avaient des beautés que l'antiquité n'avait pas connues (Cf. ci-dessus, p. 535). L'art, selon lui, est étroitement allié à la religion, et l'artiste moderne, n'obtiendra des effets puissants que s'il fait appel à des idées vivantes, chrétiennes et modernes au lieu des idées mortes de l'antiquité. Tout naturellement les historiens en concluaient que l'histoire moderne, en particulier celle du pieux moyejî âge, devait être exposée dans les formes de l'art chrétien, c'est-à-dire leurs propres formes.
On repoussait à présent les exposés du moyen âge dont le style rappelait Tite-Live ou même Virgile. La narration ne pouvait passer pour véridique que si elle ressuscitait le style des chroniqueurs médiévaux. Elle atteignait son but suprême quand le lecteur croyait lire non un auteur moderne, iriais une vieille légende ou une romance.
Une fois qu'on en était là, il n'y avait plus qu'un pas à faire pour demander que chaque époque fût décrite d'après son caractère, c'està-dire dans le style de sa littérature.
On aperçoit les racines d'où est sortie la doctrine de la couleur locale. C'est d'un côté le sentiment nouveau de l'unité organique de l'art, de la religion etde la nationalité, de l'autre la nouvelle religiosité esthétique. Cette dernière surtout. Peuples et pays n'ont un attrait romanesque que contemplés à distance. On n'a de sens pour la belle patine des siècles que lorsqu'on est resté étranger aux forces vives du présent.
Chateaubriand n'a pas seulement formulé théoriquement la doctrine de la couleur locale, il a donné le premier et le plus brillant exemple de son application. Les Martyrs (1807) sont la première narration historique où le contraste des deux civilisations soit conçu nonau point de vue moral, politique ou sociologique, mais au point de vue de l'art. La célèbre description d'une bataille entre les Romains et les Francs au sixième livre est le premier tableau d'une
action historique où la fidélité des costumes soit le point capital. On peut dire que les Récits des temps mérovingiens d'Augustin Thierry sont contenus en germe dans ces pages.
Cependant ce moyen d'expression ne devint populaire que par les romans de Walter Scott. .Scott développa systématiquement les indications du romantique français. Il entra bien plus dans les détails. Il ne se contenta pas d'opposer de grandes époques l'une à l'autre, il se plongea avec amour dans les particularités nationales et locales. Les figures du passé qui avaient été enregistrées par les nationalistes en des formules incolores, semblèrent revivre d'une vie riche et brillante. Quel historien avait esquissé des Puritains anglais une image aussi vigoureuse, et su marquer d'une empreinte aussi pittoresque l'opposition politique et religieuse entre Cavaliers et Tètes-rondes, que Scott dans PeDeril of ihe Peak? Comment n'aurait-il pas écrasé les raisonnements politiques de Clarendon et les froides épigrammes de Hume!
Le succès énorme des romans de l'auteur de Waverlerj entraîna presque tous les historiens. On sait ce que llanke doit — positivement et négativement — à Walter Scott (voir ci-dessous, p. 5o9) et c'est mieux qu'une hypothèse d'affirmer que sans Ivanhoe (1820) la Conquête de V Angleterre par les Normands d'xVugustin Thierry (1823) ou n'aurait pas été écrite, ou aurait pris une tout autre forme.
La doctrine de la couleur locale fut élevée à la hauteur d'un dogme. Garder fidèlement les costumes, ce fut le premier devoir de l'historien. On ne fit pas de plus grave reproche à l'ancienne école que d'avoir négligé la couleur locale. C'est presque exclusivement à ce point de vue que Thierry, dans ses Lettres sur t histoire de France, critique les historiens antérieurs. Contre l'introduction à VHistoire de Charles-Quint de Robertson, le chef-d'œuvre peutêtre de l'historiographie rationaliste, Villemain souleva l'objection qu'elle heurtait la vérité locale et pittoresque ; cav elle avait exclu de la narration les détails originaux et caractéristiques et les avait rejetés dans les notes. {Tableau du XV IIP siècle, 2^ partie, 4*= leçon.)
Défauts de la doctrine de la couleur locale. — Elle avait ses avan-
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tages. Elle souli.t^nail la dépendance où sont les hommes du lieu et du temps. Elle diminuait le penchant à faire des personnages historiques des types sans date. Mais elle avait des inconvénients graves.
L'attention fut détournée des grands problèmes historiques pour se porter sur des détails extérieurs. Les liisloriens négligèrent de reclierclier les besoins réels des organismes politiques ; ils s'amusèrent à la mascarade du devant de la scène . Ils remirent à l'histoire ses vêtements d'enfant. La grande majorité des anciens chroniqueurs, par incapacité ou parti-pris, n'avaient décrit que les côtés extérieurs des événements : on procéda maintenant comme s'ils avaient seuls de l'importance.
En outre, les historiens entendaient souvent mal la couleur locale. Des détails de costume, des formes originales du droit, des expressions populaires, etc., peuvent être d'une grande valeur historique comme symptômes de certaines situations économiques, de certains états de civilisation. C'est le devoir de l'historien de découvrir quels besoins les ont fait naître et se répandre. Mais précisément les historiens romantiques esquivèrent ce devoir. Ils s'abandonnèrent naïvement aux associations de sentiments qu'éveille chez les hommes modernes l'observation des vieilles institutions. Trouvant poétiques des expressions archaïques et exotiques, ils s'imaginèrent qu'elles avaient dû produire le même effet sur les contemporains. Ils ne réfléchissaient pas que les institutions qui leur faisaient seii- ' tir le frisson de la vénération, ne paraissaient, au temps où elles naquirent, ni étranges ni solennelles.
A ce défaut s'en rattachait un autre qui eut des conséquences plus mauvaises encore. Les historiens romantiques renoncèrent au schéma fécond qu'avait tracé Voltaire dans son Siècle de Louis XIV. Ils dédaignèrent de suivre le Rationalisme dans la voie de l'analyse et redevinrent de purs narrateurs. Ils omirent presque complètement l'histoire de l'administration, du commerce et des finances. C'était justement écarter les parties de l'histoire qui auraient pu atténuer l'emploi exclusif de la couleur locale.
Ses partisans. — Cette doctrine s'associe à toutes les tendances de l'historiographie. Elle fut inventée, il est vrai, par deux roman-
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tiques et cultivée particulièrement par les historiens romantiques; mais elle fut accueillie aussi par des historiens que leurs opinions politiques rangent au nombre des libéraux. C'est en France qu'elle fut le plus en vigueur, tant dans les belles-lettres que dans l'iiistoriographie. En Allemagne le caractère spéculatif de l'historiographie fit obstacle à son développement ; en Angleterre ce fut son cachet de politique de parti. Sans doute, en France aussi, elle se mêle à des tendances politiques et spéculatives ; mais celles-ci étaient moins saillantes que chez les successeurs de Walter Scott en d'autres contrées.
Les historiens dont nous allons nous occuper sont du nombre de ceux qui présentent le caractère romantique dans sa plus grande pureté. Nous renvoyons à un autre groupement ceux qui, comme Ranke, Macaulay, etc., se sontbien inspirés delà doctrine de la couleur locale, mais l'ont subordonnée à d'autres tendances.