FROUDE
Cela venait pour une bonne part de ce que Fronde s'était imposé une tâche impossible à réaliser.
Ce n'est pas un mauvais instinct qui le guidait quand sa vénération pour les hommes forts l'amena à justifier les représentants de la monarchie protestante des Tudors des accusations portées contre eux par des historiens sentimentaux et les néo-catholiques de VOxford Movement. Mais il était, comme Carlyle, trop imprégné de préjugés de morale puritaine pour pouvoir exécuter courageusement jusqu'au bout cet essai de réhabilitation. Il n'entreprit pas de défendre Henri VIII, encore moins ses ministres, en évoquant l'état politique, social et religieux du temps et du pays. Il dédaigna de les faire comprendre au point de vue du réalisme politique, comme Machiavel ou Guichardin l'aurait fait. Il avait d'ailleurs aussi peu que Carlyle une intelligence suffisante des nécessités politiques et économiques d'un État ; il ne connaissait même pas, à vrai dire, les besoins religieux de la masse.
Il ne lui suffisait pas de prouver qu'Henri VIII et ses hommes d'Etat avaient soutenu sagement et vigoureusement les intérêts de l'Angleterre. La morale anglo-saxonne exigeait davantage. Il fallait que les Tudors et leurs ministres eussent toujours agi correctement ; qu'ils se fussent conduits de manière à permettre à un clubman du xix^ siècle de les fréquenter sans scandale. Thèse absolument insoutenable. Ce n'est que par des ruses d'avocat misérables, mais capables d'éblouir le lecteur peu expert, que Froude peut prouver que les Tudors, dans leurs efforts pour séparer de Rome l'Eglise d'Angleterre ont constamment procédé selon les formes les plus strictes du droit et en observant toutes les convenances.
Les adversaires de ses héros s'en tirent d'autant plus mal. Comme Carlyle, Froude trace une ligne de séparation rigoureuse entre la lumière et les ténèbres. Il n'a jamais reconnu que des mouvements qui ne lui étaient pas sympathiques, pussent être historiquement justifiés. Il poursuit d'une haine aveugle la contre-réformation ; ses Jésuites sont des traîtres de mélodrame.
Il lui manquait l'éducation pratique de Macaulay. Il ne savait pas manier des documents politiques. L'historiographie du continent connaît bien des cas où des savants novices dans les affaires ont mal compris des pièces diplomatiques. Mais le plus mauvais cas est
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celui de cet historien anglais déclarant que, pour être au clair sur les tendances des législateurs anglais du xvi^ siècle, il n'y avait qu'à s'en tenir aux préambules de leurs décrets. Voilà qui est certain : un gentleman ne ment pas ; donc le gouvernement anglais, dans ses arrêtés, a toujours dû dire la vérité.
Froude a contesté en jirincipc qu'on eût le droit de poser à Ihistoriographie des exigences scientifiques (sociologiques). 11 était d'avis que le drame de Macbeth, s'il était vrai, serait une histoire parfaite {Macbeth, ivere il lUerally true, would be perfect hislory). 11 mettait l'historien en concurrence avec le dramaturge. Conception dangereuse : elle conduit plus facilement à procéder par contrastes forcés que la théorie qui veut rapprocher l'histoire du roman. Pour la philosophie de l'histoire, elle mène à une commode glorification du succès.