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IV. — L'union d'idées bom.\ntiques avec la méthode

DE CRITIQUE PHILOLOGIQUE, ET l'hISTORIOGRAPHIE SCIENTIFIQUE

La nature de cette méthode et son application. — Depuis qu'était née avec Blondus l'historiographie par les antiquités, tout historien savant qui se respectait avait cherché à se donner l'air d'établir sa narration sur les sources. Dans la plupart des cas, ce n'avait été que pure hâblerie. Mais il y avait eu aussi, surtout parmi les Bénédictins de Saint-Maur et leurs élèves, nombre d'historiens dont les œuvres avaient réellement des sources pour fondement. Un chercheur comme Tillemont s'était appuyé presque exclusivement sur des relations antiques, relativement originaires.

Aucun d'entre eux n'avait songé à demander aux sources, comme telles, des preuves de la confiance qu'elles inspiraient. On avait bien, à l'occasion, remarqué que les données des Eloges ne pouvaient être prises d'emblée comme faits historiques certains, et l'on avait taxé quelques historiens de partialité. Mais on n'avait pas réduit ces observations en système. Pour des raisons politiques ou confessionnelles, on rectifiait arbitrairement certaines données des autorités qui semblaient extravagantes ou tendancieuses. Mais on

n'en tirait pas la conséquence, et Ion ne faisait pas de difficulté à d'autres données des mêmes sources.

Les anciens historiens avaient en outre l'habitude, qu'il s'agît d'une source ou d'un écrit de seconde main, de considérer tout écrit historique comme un bloc. Ils pensaient que celui qui était bien renseigné sur un sujet, devait l'être sur tous. Ils ne se donnaient pas la peine do rechercher d'où l'auteur avait pu tirer ses matériaux. Ils savaient bien en gros que des récits rapprochés du temps où les événements s'étaient passés, étaient plus sûrs que d'autres, plus récents. Mais il ne leur venait pas à l'esprit, dans les cas où Ion n'en avait que de récents, de se demander jusqu'à quel point ils pouvaient passer pour des reproductions d'anciens et bons rapports.

C'est ici qu'intervint la nouvelle méthode de critique philologique.

Elle se caractérise en ceci, que l'historien, avant de se mettre à rédiger sa narration, examine les sources comme telles et, éventuellement, les décompose.

Deux opérations sont surtout à considérer ici. L'une, le travail philologique proprement dit, consiste à décomposer la source en ses éléments utilisables et non utilisables, soit les anciens (contemporains) et les nouveaux, soit les récits de première et de seconde main. La seconde s'occupe de la critique interne. Elle cherche à découvrir la tendance qui a guidé l'auteur dans sa composition et à établir la conception qui dominait sa pensée. Elle veut expliquer la source par la situation de son auteur, et en même temps la critique. L'historien a-t-il reconnu le but que cet auteur avait devant les yeux? Il est sur la voie pour savoir sous quel rapport il a pu s'écarter le plus de la vérité.

Les deux opérations sont de la même importance, et les maîtres de la méthode, un Ranke, un Baur, les ont pratiquées toutes deux avec le même soin. Seulement, par suite du caractère différent de la tradition historique, selon le sujet traité par l'historien, l'un des deux procédés l'emportait sur l'autre.

Il est clair que le premier est absolument nécessaire pour les parties de l'histoire sur lesquelles nous n'avons que des sources peu abondantes et souvent de seconde main, pour presque toute l'histoire ancienne et pour la plus grande partie du moyen âge,

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quand les sources (lilléraires) sont perdues ou que leur date et leur dépendance réciproque ne sont pas établies, la méthode de dissertation philologique a la préséance. Pour l'histoire moderne et en général pour tous les domaines où les sources originales abondent, cUo est moins importante.

Elle ne la pas toujours été. Quand Ranke en son ouvrage de début dans la critique, montra que Guichardin ne devait pas être considéré comme une vraie source, il procéda comme les philologues ; il décomposa VIsloria (Tllalia. Mais il avait l'avantage, au lieu dètre réduit à des hypothèses sur ses sources, de pouvoir les comparer directement avec la narration qui en dérivait. La conséquence fut que non seulement le triage philologique des matériaux fut rapide et simple à faire, mais que dans la plupart des cas il ne fut plus nécessaire. On avait vu que les connaissances historiques ne pouvaient s'acquérir que par les sources premières. Elles étaient en grande partie conservées. Il allait de soi, dans ces circonstances, que l'on mit tacitement de côté, comme sources, les narrations de seconde main.

D'un autre côté, l'historien qui emploie la méthode de critique ancienne pour des sources d'histoire moderne, se meut sur un terrain plus solide que le chercheur qui examine des auteurs anciens ou médiévaux. L'abondance des témoignages pour les temps modernes lui permet de préciser tout autrement la situation dans laquelle l'écrit a été rédigé. Il est moins réduit à des conclusions tirées de l'ouvrage même; il peut souvent établir les tendances de la source par des données indépendantes.

Tendance primitive delà méthode. — La méthode de critique philologique (qui était appelée par ses adhérents méthode de critique historique) n'est pas née de la réflexion scientifique. Elle a surtout ses racines, semble-t-il, dans l'opposition anglaise qui se manifesta au xviu^ siècle contre le classicisme (humaniste) des épigones de la poésie française. Chez Wolf encore, qui pour la position des problèmes se rattacha complètement aux Anglais, il est facile de reconnaître comment la méthode philologique devait montrer le chemin de la poésie artificielle à la poésie populaire. En distinguant dans Viliade des « chants populaires », on pensait démontrer que

les épopées homériques qui jusqu'alors avaient passé, comme les poèmes de Virgile et du Tasse, pour les créations artificielles et conscientes d'un seul homme, avaient pris naissance dans le peuple. Des motifs semblables agirent lorsque la méthode philologique fut transportée sur le terrain de la tradition historique. On sait que Niebuhr voulait découvrir dans Tite-Live les restes d'une grande épopée nationale, qu'il opposait à la rhétorique artificielle de l'époque classique.

La méthode philologique en soi n'a rien à voir avec ces tendances esthétiques et nationalistes. Chez Ranke déjà elle en est complètement dégagée. Elle sert, chez lui, à faire prévaloir la véritable et naturelle psychologie historique sur le pragmatisme artificiel du Rationalisme. Plus tard, en principe au moins, elle a effacé cette intention. Cependant elle a toujours gardé un reste de l'esprit d'opposition contre le dogme des puissances immuables. L'histoire des religions et de l'Eglise s'est volontiers servie d'elle pour présenter des sources qui, dans la croyance officielle, contenaient des prescriptions canoniques, comme des témoignages d'une piété libre originelle et pour les opposer aux formes ecclésiastiques figées. Mais la méthode philologique n'en est pas responsable. Elle est par ellemême essentiellement neutre. Elle peut se mettre au service de certaines tendances, elle n'y est pas forcée. Elle n'a qu'à préparer les matériaux, non à les critiquer.

La méthode de critique philologique et l'histoire de la civilisation.

— Longtemps l'historiographie n'a usé que très inégalement de cette méthode. Elle ne fut d'abord employée que par l'histoire savante et il s'ensuivit qu'on l'apphqua principalement aux domaines sur lesquels jadis (en Allemagne) avaient travaillé les chercheurs érudits, savoir l'histoire politique, ecclésiastique et peut-être encore l'histoire du droit.

Ce ne fut pas à l'avantage de la science que s'élargit ainsi énormément l'écart entre ces domaines et ceux qu'on abandonnait aux dilettantes. Ce qu'on appelle l'histoire de la civilisation fut presque mis au ban de la science. Il se forma le singulier préjugé que l'historien de la civilisation pouvait échapper à la critique historique. L'historien politique, pensait-on, était bien obligé de rechercher si une

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histoire s'était bien passée comme les sources le rapportent ; pour l'historien de la civilisation, le récit de la source conservait en tout cas sa valeur comme témoignag'e de la manière de penser de l'époque.

Nous n'avons pas besoin d'expliquer combien cette opinion est erronée. Quand on veut citer une anecdote ou une parole comme caractérisant l'état économique ou l'histoire de l'esprit, il faut s'informer de son origine aussi exactement que quand on lui fait place dans le récit d'événements politiques. En appliquant la méthode rigoureusement, on arrivera le plus souvent à cette conclusion, que de pareilles sources, par exemple les notices empruntées à des sermons, à des chroniques scandaleuses, à des romans ou à des satires, sont aussi peu utilisables pour la science que les descriptions de batailles des bulletins officiels. Mais cela ne prouve rien contre la méthode. Si la plupart des historiens de la civilisation au xix^ siècle en ont agi autrement, ils ont discrédité par là leur genre. C'était une trop forte naïveté, de traiter comme probants des (j^i^ renseignements intentionnellement controuvés, qui ne pouvaient passer pour vrais même relativement ou pour l'histoire de la civilisation. Janssen servait un parti, mais quant à la méthode, il ne travaillait pas beaucoup plus mal que beaucoup d'autres historiens de la civilisation de l'ancien temps.

Les suites en sont encore sensibles aujourd'hui. Quand des médecins et des ethnographes modernes considèrent des prescriptions du Lévitique ou de la soi-disant constitution de Lycurgue, qui n'ont jamais été suivies, comme des ordonnances qui auraient été en vigueur, le manque de critique des anciens historiens de la civilisation n'en est pas tout à fait innocent. Un code de lois non plus ne peut être interprété convenablement que quand le chercheur est au clair sur son caractère.

La diffusion de la méthode. — La méthode critique philologique est, par son origine, un produit purement allemand. Elle partage cette particularité avec la linguistique scientifique moderne, qui l'a beaucoup fécondée. Elle était à sa naissance quelque chose de tout nouveau pour l'Allemagne elle-même et elle y rencontra dans les premiers temps bien des résistances. Mais elle triompha dans son pays natal plus rapidement qu'ailleurs. Elle ne s'est répandue que

très lentement dans les autres pays. En Angleterre elle n'a été entièrement admise que dans ces tout derniers temps, et en France des savants tels que Taine et Fustel de Coulanges l'ont à peu près ignorée.

Cette avance chronologique fut de grande importance. G "est à cet accueil précoce fait à la critique historique que l'Allemagne doit la supériorité qu'on lui assigne faussement pour d'autres époques. En réalité, les recherches historiques savantes n'étaient chez elle dans les siècles précédents, pas au-dessus, mais au-dessous de la moyenne européenne. Leibniz et Mascov peuvent être mis à côté, mais non au-dessus, de savants comme Mabillon, Tillemont, Muratori etTiraboschi. Actuellement cette méthode n'est plus le privilège d'un pays ; l'histoire sérieuse s'en sert partout également.

Objections contre la méthode. — Deux reproches principalement

lui ont été adressés.

L'un touche, plutôt que la méthode elle-même, à la mauvaise application qu'on en fait. 11 s'agit des nombreux historiens qui négligèrent les problèmes proprement historiques pour s'occuper exclusivement de la critique philologique des textes. Gela s'est rencontré souvent dès le début. Hegel déjà, dans sa Philosophie de l'histoire, signalait comme une particularité des historiens allemands modernes qu'ils ne sortaient pas des études préliminaires ; on s'est plaint encore récemment, non sans raison, que l'histoire littéraire de l'Ancien Testament fût beaucoup plus activement traitée que l'histoire de l'ancienne religion d'Israël. Il est vrai aussi que, parmi les élèves de Ranke, plusieurs s'occupèrent d'histoire qui pouvaient être d'excellents philologues, mais n'avaient pas de dispositions pour l'histoire. Il est vrai encore qu'en intercalant des digressions sur la critique des sources, bien des historiens ont fait de leurs ouvrages un conglomérat peu attrayant d'exposition et de recherches.

Tous ces défauts d'exécution ne prouvent rien contre l'essence de la méthode.

Pour ce qui regarde le dernier reproche, Ranke lui-même et divers savants encore en vie ont montré que les recherches préliminaires et l'exposition se laissent très bien séparer. Il en est de même des autres objections. Le danger que l'intérêt du travailleur

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se porte exclusivement sur des problèmes philologiques, subsiste, mais n'est pas insurmontable. La vérité est que la nouvelle méthode a rendu l'historiographie plus difficile. Elle suppose deux qualités tout à fait différentes qui ne se rencontrent pas souvent ensemble chez un même auteur : ses disciples doivent posséder en môme temps l'aptitude à la synthèse historique et l'amour du menu et pédantesque travail philologique. Le temps n'est plus où un penseur pouvait espérer de grands succès comme historien grâce à son don de divination historique. Ces difficultés ne réfutent pas la méthode. Un édifice même conçu d'une façon géniale est condamné à la ruine s'il est construit avec des matériaux friables.

On a en second lieu reproché à la méthode critique un scepti cisme exagéré. Ce reproche est encore moins justifié que le premier. Cette méthode n'est pas hypercritique, elle n'est pas assez critique.

La supposition, qu'on peut se fiera un rapport quand il provient de première main et ne porte pas des signes visibles d'une invention tendancieuse, est insoutenable — même abstraction faite de cette considération que la seconde condition n'est, à vrai dire, pas réalisable, car on ne saurait reconstruire sûrement les tendances conscientes et inconscientes qui doivent se manifester dans la rédaction de chaque rapport. Réussît-on même à prouver que le récit que nous prenons pour base de notre exposition a été rédigé sur l'heure par des témoins impartiaux et capables, il contiendrait nécessairement des fautes d'observation en masse. Toutes les données de détails sont suspectes, même si elles se trouvent dans de bonnes sources.

Et pourtant ce serait là le cas le plus favorable. Combien peu de relations historiques ont été consignées par écrit uniquement pour conserver à la postérité le souvenir fidèle des événements de son propre temps ! Combien de diplomates (les témoins favoris de l'école de Ranke) ont pensé à mettre en belle lumière leurs propres capacités plutôt qu'à informer consciencieusement leurs mandants! Si la méthode de critique philologique peut enseigner un scepticisme inexorable, elle n'a vraiment pas rendu un mauvais service à l'histoire.

NIËBUHR 581

jL — Niehuhr.

Barthold, Georges Niebuhr, fils du célèbre voyageur Karsten Niebuhr né 1776 à Copenhague, 1796 secrétaire privé du ministre des finances danois Schimmelmann, 1800 assesseur dans le Collège commercial pour le bureau des Indes Orientales, 1804 directeur de la banque des Indes Orientales à Copenhague, 1806 attiré à Berlin par Stein et appelé dans le ministère des finances, 1810 congédié du service prussien et nommé historiographe royal, 1816 envoyé à Rome comme chargé d'affaires prussien auprès de la Curie, 1823 nommé professeur d'histoire ancienne à Bonn, où il meurt 1831. Son principal ouvrage est la Rômische Geschichte. Les deux premiers volumes (jusqu'à la première guerre samnite) parurent 1811 s. (dans les éditions suivantes fortement modifiés; nous citons d'après la 1''^ édit.) ; le troisième (jusqu'aux guerres puniques) ne fut publié qu'en 1832, après la mort de l'auteur. Elle fut complétée par la publication, d'après des cahiers de cours de Bonn, de : Vortr'àge ûber rômische Geschichte (1846-1848), Rômische Alertûmer (1858) et Alte Geschichte (1847 à 1851). C'est aussi un cours académique que Geschichte des Zeitalters der Révolution (1885). Cf. en outre Nachgelas sene Schriften nicht philologischen Inhalts (1842) et la Biographie de son père (1817).

La biographie intitulée Lehensnachrichten (1838-39) ne mérite pas grande confiance. Beaucoup de lettres imprimées là sont arbitrairement altérées et mutilées , quelques-unes ne sont pas de Niebuhr. Cf. E. Rosenstock dans la Historische Zeitschrift CX (1912), 566 ss. H. Dreyhaus, ibid., 9 s. ff. Exposé et critique de ses travaux historiques chez J. Classen iV. 1876 et surtout chez F. Eyssenhardt, JV., eiii biographischer Versiich 1886. Cf. en outre sur Niebuhr et ses élèves parmi les historiens de l'antiquité J. Karst Die Geschichte des Altertums im Zusammenhange der allgemeinen EntwicMung der modernen historischen Forschung. dans Neue Jahrbiicher fiir das klassische Altcrtum IX (1912) 32 ss. et K. J. Neumann, Entivickluug und Aufgabcn der Alten Geschichte 1910, 40 ss. Dilthey, Anf'dnge der historischen Weltanschauung Niebuhrs in seiner Jugendzeit, travail lu le 16 février 1911 à l'Académie de Berlin, touche à peineNiebuhr, historien.

Niebuhr critique destructeur. — Quoi qu'on puisse objecter contre ses recherches, Barthold Georges Niebuhr devra toujours être nommé comme le fondateur de la méthode de critique philologique en histoire. Il a le premier, en traitant les périodes « obscures », mis fin à la transcription rationaliste et à l'interprétation pragmatique des récits légendaires, et indiqué la voie par laquelle le chercheur, en se basant sur le matériel authentique conservé sans être compris par la tradition, pouvait mettre à la place du récit légendaire un exposé historique positif.

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11 faut laisser ce mérite intact à Niebuhr, quelles que soient ses erreurs dans l'application.

Un curieux hasard amena Niebuhr à traiter le sujet sur lequel il ne restait presque plus rien à faire pour la critique négative. L'insuffisance historique de la tradition sur les premiers siècles de l'histoire romaine avait été classiquement démontrée dans les Considérations de Beaufort (ci-dessus p. 405 s.). On avait même découvert en grande partie les sources impures où avaient puisé Tite-Live et ses devanciers. Ceux qui n'estiment de la critique que son côté destructeur constateront dans VHistoire romaine de Niebuhr non pas un progrès, mais un recul. La sobre intelligence du Huguenot hollandais a vu souvent plus juste que l'imagination de Niebuhr enveloppée de nuages romantiques. Il est incontestable que c'est par Niebuhr que l'autorité de Tite-Live a été définitivement renversée ; Beaufort avait encore prêché dans le désert. Mais ce n'était pas la faute de ses Considérations. Sa critique très nette n'était pas très profonde ; mais au moins elle ne cherchait pas, en suivant des hypothèses romantiques indémontrées, à restituer par les premiers livres de Tite-Live l'épopée populaire qui était censée en faire le fond.

Mais la critique dans le vieux sens du mot n'était qu'un côté, et le côté le plus faible peut-être, de Niebuhr. 11 inaugura une nouvelle époque dans l'historiographie en ce qu'il ne se contenta pas, comme Beaufort, de rejeter en bloc la tradition légendaire, mais chercha à y substituer une conception positive. Une intuition historique primesautière s'unissait chez lui à des idées romantiques tendancieuses.

Niebuhr romantique. — Son point de départ était tout à fait romantique. Sous l'influence de Herder et plus encore de romantiques contemporains comme Frédéric Schlegel, il rêvait d'une vieille épopée romaine : « die an Tiefe und Glanz der Phantasie ailes weit zicrucklâsst, ivas das spàtere Rom hervorbrachte (I, 179 i). Son but était de rétablir cette épopée et de la dégager des interprétations et des altérations rationalistes de l'historiographie antique de VAiifklàrung (cf. par exemple I, 148). Peut-être le souvenir de chants populaires historiques qu'il avait entendus dans son enfance

4. Qui par la profondeur et l'éclat de l'imagination laisse loin derrière elle tout ce que Rome a produit dans la suite.

lui fit-il supposer pour l'ancienne époque romaine un trésor de grande poésie disparue.

L'hypothèse de chants populaires sur lesquels serait fondée la tradition romaine n'était pas nouvelle. Beaufort l'avait admise. Niebuhr différa de son devancier par la curieuse vénération que, en sa qualité de romantique, il vouait à cette prétendue poésie populaire. 11 mettait ce produit fictif de l'esprit populaire de Rome audessus de l'histoire même : Die dichterische Erzàhlung [ist) etwas anderes aber auch Besseres als reine Geschichte, auf deren Boden wir nur toiederfinden, loas uns im Leben ermûdet und bekûmmert. (I, 173)^. Comme d'autres romantiques, par dégoût pour la plate poésie de salon du xvin" siècle, il avait tellement perdu le sens de la valeur d'une forme artistique, qu'il ne sentait de poésie originale que là où des sentiments n'étaient pas exprimés, mais pressentis. On n'aurait rien à y redire, si ces sentiments vagues n'étaient pas un très mauvais critérium historique. Herder avait pris la poésie artificielle dans le style mauresque qui était en vogue en Espagne au xvi^ siècle pour un produit de l'esprit populaire des Arabes; Niebuhr pensait que le récit de l'établissement des Troyens dans le Latium était une légende nationale indigène (I, 136). Il prit souvent pour de la poésie ce qui n'était que pure ornementation de rhétorique ou invention tendancieuse.

Niebuhr élève de Moser. — Ce n'est pas cet enthousiasme romantique pour la poésie populaire qui donne à ÏHistoire romaine de Niebuhr sa valeur particulière. Avec cette disposition, qui l'éloignait d'une façon inquiétante de l'histoire véritable, s'unissait une intelligence éveillée pour certains côtés de la réalité historique. Niebuhr ne se rattachait pas uniquement à Herder et à Frédéric Schlegel, mais aussi à Moser. Il jugeait comme lui l'Etat et l'histoire du point de vue du paysan libre. Ce n'était pas un esprit aussi mobile et aussi ouverfque l'auteur àeV Histoire d'Osnabrûck. Il mêlait, ce que celui-ci n'avait jamais fait, à des raisonnements politiques des réflexions morales. Eyssenhardt (| 16, p. 54 s.) a fait observer avec raison que

1. Le récit poétique est autre, mais vaut mieux que l'histoire pure et simple, sur le terrain de laquelle nous retrouvons tout ce qui nous lasse et nous chagrine dans la vie.

Niebuhr était toujours resté sous rimprcssion des phrases vertueuses du stoïcisme antique, et avait vu dans la richesse et les raflinements un éloignement du but de la nature. Mais où Niebuhr se rencontrait avec Môser, c'est que par son pays natal il avait une connaissance pratique de la vie rurale et ne commençait pas, comme la plupart des citadins, par des constructions académiques.

Quand des historiens rhéteurs comme Tite-Live discouraient sur la vie rurale des anciens temps, ils se la figuraient comme une idylle philosophique, comme une scène de théâtre touchante à la Rousseau. Niebuhr rompit complètement avec cette illusion. Livnis, dit-il, glaubt an eine loeit grôssere Ureinfalt injenen Zeiten als wir einràumen kônnen^ (I, 298). Il ne présenta pas une pastorale, mais un Etat de paysans comme il en avait connu un dans sa jeunesse dans le Dithmarschen : des paysans libres, laborieux, obstinément attachés aux vieux usages, résidant sur leurs propriétés.

Plus encore que Moser il consacra ce type comme un dogme. Il n'idéalisa pas son Etat agricole, mais il ne souffrit rien à côté. « Nur als Roms Biirger Bauern waren und ihren Acker selbst bestellten, verkôrperte sich in ihre7n Staate das Idéal, von dem er sich so weit entfernt hat -. » Tout ce qui favorise l'existence de libres paysans lui paraît bon. Malgré ses sentiments conservateurs, il haïssait les Patriciens tout comme un libéral. Ils sont à ses yeux des propriétaires sans égards, qui frustrent les paysans du produit de leurs sueurs. Leur politique égoïste mettait l'Etat en danger : s'ils avaient pu faire entrer de force le peuple dans leur clientèle, l'infanterie de ligne, qui futlaforce de Rome, n'aurait pu se former (cf. I, 253). Une chose tout à fait funeste fut la soif des conquêtes. L'extension de l'empire romain a entraîné sa décadence non seulement politique, mais morale.

Ce n'est pas un hasard, que Niebuhr n'ait pas poussé son histoire romaine au delà des plus anciens temps : c'est à eux seulement que son talent s'appropriait. Les problèmes politiques et sociaux des premiers siècles (la situation agraire, les rapports de la constitution

1. Tite-Live croit à une simplicité primitive de ces temps-là plus grande que nous ne pouvons l'accorder.

2. C'est seulement quand les citoyens de Rome étaient des paysans cultivant eux-mêmes leurs champs que s'incarna dans leur Etat l'idéal dont il s'est si fort éloigné.

avec la distribution de la propriété et avec le service militaire, etc.), n'avaient pas été élucidés depuis Môser avec autant de sagacité et de sens pratique. Il n'aurait pas été à même — ses cours le montrent — de juger sainement la politique d'expansion des périodes suivantes. C'était un caractère fermé, confiné de bonne heure dans la solitude intellectuelle ; il ne ressemblait que trop aux paysans de son pays. (1 exigeait des autres comme de lui-même une stricte loyauté ; il ne pouvait comprendre une conception plus légère de la vie. Il n'a saisi ni la transformation qui a fait de Rome un grandEtat, ni la naissance de sa civilisation de grande ville. Il repoussait rudement ce qui ne s'accordait pas avec son idéal paysanesque. L'époque qui a suivi la guerre d'Hannibal lui paraît eine gdnzUche Ausartung '■ (Vortrdge II, 187). Il ne chercha pas, comme c'eût été son devoir, à découvrir les raisons historiques qui avaient amené ce développement (heureux ou malheureux). Et puis il sacrifiait trop à des vues dogmatiques et morales : So gelangten vor mehreren Jahren die Dithmarschen schnell zu grossen Reichlûmern, und sogleich entstand ein krasses Verzehren, bis sie sofort wieder herunterkameii-. Des ligures comme César ou Horace sont étrangement déformées. Ce qui caractérise César c'est grosse Offenheit, grosse Befreundung^, c'était ein sehr herzlicher Mensch'' (III, 30). Il fait cette remarque sur ce feuilletoniste blasé de grande ville qu'était Horace (III, 135 s.) : ^07-^3 wollte sein Herz nicht bluten lassen und setzt uns dadurch in eine Gemûtsverfassung die uns um so weher tut... Er ist immer edel und liehenswûrdig, er hat nur eine unglûckliche Zeit falsch aufgefasst •".

Mais en dépit de ses préjugés de caste, Niebuhr n'a jamais complètement oublié les leçons de Mdser. Il était conservateur en politique dans le sens du Romantisme ; mais comme historien il ne s'attachait pas aux dogmes de la science politique restaurée. Il ne

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