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Ranke et son Ecole

a. — Ranke.

Léopold Ranke (anobli 1865). né 1795 à Wiehe en Thuringe, 1818 professeur au gymnase de Francfort-sur-l'Oder, appelé après son premier ouvrage à l'Université de Berlin (prof, titulaire 1836), 1827-1831 à Vienne et en Italie (Venise et Rome), occupé de recherches dans les archives, 1833 à 1836 rédacteur de la Historische-politische Zeitschrift, nommé 1841 historiographe prussien, mort 1886 à Berlin. Il débuta dans l'histoire (cf. H. F. Helmolt, Ranke-Bibliographie 1910) par Geschichten der romanischen und germanischen Vôlker von 1494 bis 1535 (1824). Il n'en parut qu'un premier volume (jusqu'à 1514) : c'est pourquoi lors de la réimpression, fortement modifiée d'ailleurs dans les œuvres (1874), le titre fut changé. Ce qui fit surtout l'importance de ce travail, c'est l'appendice publié à part : Anhang : Zur Kritik neuerer Geschichtschreiber 1824 (dans la 2" édit. 1874 très remanié). Suivirent les deux ouvrages principaux : Die rômischen Pàpste , ihre Kirche und ihr Staat

SOO HISTOIRE DE l'hISTORIOGRAPHIE MODERNE

im XVI. u)id XVll Jnhrhundeyt 1834 à 1836 {dans Sâmtlic h c Wcriic, Vol. 37 à 39 intitulé Die rômischen Pàpsle in den letzten vier Jahrhundevten et enrichi (lune conclusion sur le Concile du Vatican 1878) et Deutsche Geschichte im Zeitalter der licfornwtion 1839 à 1847 (Werke 1 à 6). L'ouvrage sur les papes est compléLé par Die Osmanen und die spanische Monarchie im 16. und 17. Jahrhundert 1877) paru d'abord en partie dans Fiirsten und VÔlkervon Siidcuropa im 16. uad 17. Jahrhundert.

A l'histoire du xvi" et du xvii" siècle appartiennent également pour l'essentiel : Franzôsischc Geschichte vornehmlich im 16. und H. Jahrhundert (18,52 à 1861), Englische Geschichte vornehmlich im 17. Jahrhundert (1859 à 1868), Geschichte Wallensteins (1869) et de nombreux petits écrits : Don ' Carlos (1829, puis comme deuxième partie de Historisch-biographische Studien, Werke 40-41) ; des articles sur l'histoire de Venise ; Die Vcrschîvôrung gegen Venedig im Jahre 1618 (1831) : Venedig im 16. Jahrhundert und in der ersten Hàlfte des 17. ; Die Venezianer in Morea (1685 à 1715), We/-A-e 42); sur l'histoire de Florence : Savonarola, Filippo Strozzi et Cosimo Medici (dans Historisch-biographische Studien, qui contiennent aussi l'article sur Gonsalvi 1877) ; Zur Geschichte der italienischen Poésie 1837 (Werke 51 à 52) etc. Plusieurs de ces articles ont paru d'abord dans Hist. polit. Zeitschrift.

C'est de l'histoire du xviiï° et du xix'' siècle que s'occupent en général les travaux de Ranke sur l'histoire de Prusse : Neun Bûcher preussischer Geschichte 1847 s.; remanié plus tard en Zwôlf Bûcher preussischer Geschichte 1874 (jusqu'à la guerre de sept ans) ; Der Ursprung des Siebenjdhrigen Krieges 1871 ; Die deutschen Màchte und der Fiirstenbund 1871 s. ; Ursprung und Beginn der Revolutionskriege 1875. Puis la publication des Denkwiirdigkeiten Hardenbergs (1878 s.) et de Aus dem Briefwechsel Friedrich Wilhelms IV mit Bunsen (1873) ; (Frédéric-Guillaume a été traité aussi par Ranke dans Allg. Deutsche Biographie).

La Serbische Révolution 1829 est à part.

Ranke termina son activité historiographique par une Weltgeschichte demeurée inachevée (jusqu'à la mort d'Otton !«"•) 1881 à 1885, les volumes VII à IX (jusqu'au milieu du xv'^ siècle) ont été composés plus tard sur des notes de Ranke (jusqu'à 1888). On lui donna comme complètement en quelque sorte les Conférences faites 1854 à Berchtesgaden devant le roi Maximilien II de Bavière sur Epochen der neueren Geschichte ( Weltgesch. 1X2. Abteil. 1888).

Ranke prit une part considérable à la fondation des Jahrbûcher des deutschen Reiches et de la Historische Cornmission de Munich (1858).

Littérature. — Elle est très abondante sur Ranke; mais 'on s'est relativement peu occupé de l'historien; on a plutôt parlé du théoricien de l'histoire. C'est une exception presque unique que la fine nécrologie de A. von Reumont dans le Historisches Jahrbuch der Gôrresgesellschaft VIII (1886), 608 ss.

Pour la biographie : Des articles de Ranke sur sa propre vie et une partie de ses lettres se trouvent, édités par A. Dove, dans les volumes 53 et 54 des Sàmmtliche Werke (1890). E. Guglia, Rs. Leben und Werke

1893: A. Dove. Rankes Leben an Umriss [AusgeivâkUe Schriften 1898. p. loO ss.). Renseig-nements partiels : Th. Tôche, L. v. fi, an seinem 90. Geburtstage 1806; C. Rethwisch, fi. als Oberlehrer in Frankfurt a, 0. 1908 ; Th. Wiedemann. 16 Jalirein cler Wcrkstdtte L. v. fi. s. dans Deutsche Revue 1891; M, Ritter dans Hist. Ztschr. 103 (1909), 276 ss. (sur sa part dans la Commission historique de Munich) ; A. Dove, fi. und Sybel in ihrem Verhdltniss zu Kônig Maa; (discours d'apparat) 1895; la biographie de son frère Ernst Konstantin R. par E. Hitzig- (1906) et Jugenderinnerungen de Heinrich Ranke (2°"' édit. 1886); des publications de lettres dans différentes Revues (à Stenzel édit. Gothein dans Beilage zur Allgem. Zeitung 22-22 mars 1892; à Gentz éd. Salzer dans Histor. Zeitschrifù CVIII (1912), 333 ss. ; lettres adressées à Ranke par d'autres historiens, édit. VarrentrappHïs^. Zeitsch. CV [1910] 10-3 ss. CVII (1911) 44 ss. etc.).

Portraits : M. Ritter, L. v. R. (discours rectoral 1896) : H^ v. Sybel, (discours commémoratif , dans Vortruge und Abhandlungen 1897, p. 290 ss.) ; R. v. Simson, fi. und seine Schule 1895; M. Lenz dans Kleine Iiistor. Schriften (1910). Sur la philosophie de l'histoire de Ranke : R. Pester, Humboldts und Rankes Ideenlehre, dans Deutsche Zeiischrift fur Geschichtsivissenschaft VI (1890), 235 ss; 0. Lorenz, Die Geschichtsivissenschaft in ihren Hauptrichtuagen und Aufgaben II (1891) ; W. Nalbandian, R. s. Bildungsjahre und Geschichtsauffassung 1902 (Leipziger Studien VIII, 2) ; R. Schmeidler, Zur Entwicklung der Geschichtschreibung Rankes, dans le Jahrbuch de Schmoller 27 (1903), 465 ss. F. .T. Schmidt, fi. und Kônig Maximilian von Bayern ûber den moralischen Fortschritt des Menschengeschlechts dans Festschritft filr Delbrùck 1908, p. 47 ss. ; H. v. Cammerer, Rankes grosse Mdchte und die Geschiichtschreibung des 18. Jahrhunderts dans Studien und Versuche zur neueren Geschichte zum 60. Geburtstage von M. Lenz 1910; W. Freytag, Ûber Rankes Geschichtsauffassung dans A7'ch. fiir systématise he Philosophie N. F. VI, 129 ss. et 311 ; 0. Diether, Ranke aïs Politiker i9li.

Sur des ouvrages particuliers : E.Michael, Rankes Weltgeschichte 1890 (catholique) ; G. Varrentrapp Rankes Historisch-politische Ztsch. dans Hist. Ztschr. 99 (1907), 35 ss.; Du Moulin-Eckart, fi. und die Serben, dans Deutsche Revue 1909.

Sur les relations vénitiennes, la principale source de Ranke dans ses premiers écrits, cf. W. Andréas. Die venez. Revolutioneii und ihr Verhdltniss zur Kultur der Renaissance (1908).

L'idéologie de Ranke. — C'est au Romantisme que le plus grand maître de la méthode de critique philologique emprunta lui aussi les prémisses de son historiographie. Mais avec beaucoup plus de prudence et de sang-froid que Niebuhr. Ranke repoussa les spéculations dogmatiques du Romantisme et ne garda de ses leçons que ce qui s'accordait avec son observation empirique du présent.

Ranke ne chercha pas comme Hegel à maîtriser l'histoire, mais à la comprendre. Il se rattacha au système de philosophie de l'histoire

qui tenait le mieux compte de la situation politique de l'Europe conlemporaine et évita le plus possible les jugements de valeur dogmatiques. Il prit comme d'autres contemporains (Neander) pour base de sa conception de l'histoire l'idéologie historique telle qu'elle avait été fornmiée théoriquement par Guillaume de Humboldt.

Il partait absolument de l'observation du présent. La dépendance où se trouvait l'idéologie historique du conflit contemporain entre le principe libéral et le principe conservateur est chez lui plus évidente encore que chez Humboldt. L'influence profonde de la Révolution française sur l'histoire générale de l'Europe était le prototype de sa théorie sur le rôle des idées directrices, des tendances régnantes dans chaque siècle. Son idée favorite de l'unité que formaient les peuples romains et germains, est aussi un fruit des expériences politiques de l'époque de la Restauration. Les batailles entre absolutistes et consîitutionnalistes furent presque exclusivement livrées chez ces nations, et sur une base internationale. Ranke en tira ses conclusions pour l'histoire. Dans les grands ouvrages de son âge mûr au moins, il se renferma dans le cercle des nations civihsées qui, malgré leurs difïérences très marquées, pouvaient être regardées comme formant une unité politique, au sens élevé du mot, et d'un autre côté il traita de préférence la période où, comme de son temps, une seule et même tendance dominait l'histoire des peuples romains et germains. Avec la connaissance de ses forces qui ne l'abandonna jamais jusque dans sa vieillesse, il choisit pour sujet spécial d'études la période de la Réformation et de la Contre-réformation.

L'originalité de Ranke ne réside pas dans sa conception de l'importance des idées dans l'histoire. Il est le plus distingué des historiens qui firent ainsi profiter l'histoire des expériences de la Révolution française ; mais il n'est ni le premier ni le seul. Il a certainement exécuté avec plus de finesse et de ménagements que tout autre le programme de l'école. Il a plus que tout autre défendu l'opinion que les idées qui agissent dans l'histoire ne sont pas des puissances transcendantes, mais des créations immanentes, les exigences concrètes de certains hommes. Il s'est abstenu avec plus de rigueur que d'autres de la critique des idées ; il était persuadé que l'historien n'avait qu'à décrire, non à juger les tendances domi-

nantes, comme d'autres forces vives. Mais il ne se séparait pas en principe des adhérents de l'idéologie. Il partageait avec beaucoup de ses contemporains le penchant à spiritualiser des luttes matérielles d'intérêts à l'aide d'idées suposées. Il n'a guère plus qu'eux recherché l'origine de ces idées ; il croyait rencontrer là quelque chose d'inexplicable, des dispositions de la Providence ; es ist auch hier Théologie^ {Zur eigenen Lebensgeschichte, 273).

Ranke adversaire des théories nationalistes de l'histoire. — Ce qui est tout particulier à Ranke, c'est la manière dont il combinait l'idéologie avec ses vues sur l'importance des rapports internationaux.

Ranke avait sur presque tous les historiens politiques de son temps l'avantage de ne pas partir d'une foi dogmatique au salut par la nationalité. Il ne niait pas l'importance de la nationalité, mais il la subordonnait au point de vue européen. Pour lui. le développement historique ne s'accomplit pas dans un seul peuple, pas même de préférence dans tel peuple, mais dans tout le groupement romano-germanique. Il ne désavouait pas le caractère international des luttes politiques contemporaines. Il n'aspirait pas comme les vrais romantiques à un isolement national artificiel. Il n'était pas d'humeur à repousser comme funeste un mouvement qui avait son point de départ à l'étranger.

On pourrait voir là un acheminement vers le libéralisme, s'il ne s'en était pas complètement séparé en ceci, qu'il considérait les manifestations de puissance extérieure dans la vie des Etats non seulement sans horreur, mais avec une sympathie marquée, bien qu'il ne l'avouât qu'à demi. Il ne songeait pas à appliquer ses vues sur l'importance de la force à l'histoire politique intérieure. Il ne voyait pas que dans les luttes de classes et de partis il s'agit en général de distribution de la puissance. Ce n'était pas assez pour le lui faire reconnaître des expériences que lui offrait l'Etat bureaucratique de son pays. Mais, en quoi on peut apercevoir l'influence des conditions où se trouvait la Prusse, c'est qu'il s'est rendu compte plus clairement que tout autre historien contemporain, h l'exception

i. Ici encore il y a de la théologie.

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de Droysen, de l'importance capitale de la puissance dans les relations entre les Etats, Principalement pour ce qui regarde le développement intérieur. Dans l'histoire des institutions et du droit, on considérait volontiers chaque Etat, chaque nation à part, en faisant l'impossible supposition d'un développement organique isolé : Ranke insista sur les modifications continuelles que des questions internationales de puissance font subir à la politique des Etats européens. Si, comme historien, il a soutenu une thèse, c'est bien cellelà. Il est remarquable qu'il ne se laissait pas arrêter par le démenti que l'apparence extérieure semblait donner à son opinion. On avait jusqu'alors et l'on a depuis fait découler la Révolution française de la situation de la France. Ranke l'attribue surtout au revirement qui s'était opéré depuis le xvii^ siècle dans les rapports de la France avec les Puissances du Nord et de l'Est. {Die grossen Màchte, d'abord dans HistorischepolitischeZeitschrift, 1833, puis^am^^ Werke.WW) . De toutes les leçons de Ranke, c'est celle-là qui a fait faire le plus de progrès aux connaissances historiques et opposé le plus heureusement l'empirisme historique aux théories échafaudées par le Romantisme. Toutes les formules mystiques de développement par lesquelles les romantiques, avant et après Hegel, essayaient d'expliquer l'histoire, disparurent dès qu'on eut constaté que l'histoire particulière des Etats ne suit pas des lois propres, mais est déterminée par la rencontre, au fond toujours fortuite, des intérêts de puissance des différents pays. Cette conception est exprimée déjà dans le premier ouvrage de Ranke. Dans ses Geschichten der romanischen und germanischen Vôlker (p. 244 de la 2^ édit., cf. p. 31o s. de la l'''^) il écarte lopinion que Nationen erh'oht oder erniedriegt werden, weil die Entwicklung ihrer Nalur, Wachsen und Vergehen, wie aines Menschenlebens sei ou parce qu'il existerait ein g'ottliches, von vornherein bestimmtes Verhàngniss zum Verderben wie zum Glûck^. Il cherche à prouver par l'exemple de Venise comment une décadence pouvait provenir de ce que es. neben dem E mporkommenden noch andere lebendige Kràfie gebe, die sei-

1. Que les nations seraient élevées ou abaissées parce que le développement de leur nature, sa croissance et son dépérissement seraient comparables à la vie d'un homme — ou parce qu'il y aurait un décret divin prédéterminant leur fortune ou leur perte.

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we?' Ausdehnung in ein Unermessliches begegnen '. Il a toujours gardé cette opinion. Comparé aux romantiques, il apparaît comme un pragmatique. Sans avoir reculé jusqu'à la manière superficielle de l'école de Spittler. Il avait une idée du hasard plus profonde, moins individualiste que les Rationalistes, et il avait appris des Romantiques que des conceptions et des institutions traditionnelles ont une valeur indépendante. Ce n'est pas sa faute si l'historiographie de ses successeurs, avec ses préventions nationalistes, n'a retiré que peu de fruit de cette doctrine, la plus importante peut-être des siennes.

La conception artistique de l'histoire. — Cette conception impartiale de la puissance ne tenait pas seulement à ce que Ranke appartenait à l'Etat prussien, elle reposait plus encore sur ses dispositions artistiques. Ranke n'était en aucune façon un cynique. Il n'a jamais vanté la force brutale, comme parfois Machiavel. Mais il avait trop de sens artistique pour ne pas apprécier toute force vive à sa vraie place.

Il regardait l'histoire en esthète. Il évitait de la subordonner à des desseins qui trouvaient leur réalisation dans le présent; il prenait plaisir ûberjedes besondere Leben seiner Natur nach'^. La puissance d'un peuple lui paraît un bien en soi-même, si elle n'est pas au service de l'humanité, de la nationalité, etc. Il contestait que die oft so zweifelhafle Fôrderung der KuUur der einzige Inhalt der Weltgeschichte sei^. (Cf. Die grossen Mdchte in fine). Un fort pen-*^ chant intérieur l'attirait vers toutes les incarnations dune vie originale! — On voit combien cette conception se rapproche de la théorie de la puissance que professa plus tard Droysen ; elle s'en distingue en ce que Ranke ne donnait pas à son opinion une formule dogmatique et que la force chez lui était plus spirituelle, plus cultivée, pourrait-on dire, que chez le fondateur de l'école prussienne.

La psychologie historique de Ranke. — La nature artistique de

1 . A côté du mouvement ascendant il y a d'autres forces vivantes qui arrêtent son extension indéflnie.

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