‹ Histoire de l'historiographie moderneChapitre 255 sur 341 · A chaque vie particulière d'après sa nature · texte numérisé non relu

A chaque vie particulière d'après sa nature

i 3. Que l'avancement si souvent douteux de la civilisation soit l'unique matière ^e l'histoire universelle.

Ranke se déployait plus richement encore quand il portait son attention sur les individus. Comme historien il mérite la plus haute estime là où il touciie à de vrais problèmes historiques, poursuit le développement des idées ou recherche l'influence de la situation mondiale sur la vie des Etats ; nu fond c'est comme psychologue qu'il s'est le plus distingué.

Dans sa contemplation artistique du monde, Ranke se rencontrait avec le Romantisme. Le plaisir qu'il prend à la vie fraîche et colorée roppelle Walter Scott, qui, de son propre aveu, eut sur lui dans sa jeunesse une grande influence. Mais dans sa psychologie il s'écartait consciemment de lui et des romantiques en général. Ceux-ci afïublaient de purs fantômes d'un costume historique : Ranke cherchait à pénétrer jusqu'au fond la personnalité. Son analyse psychologique se servait bien aussi de la couleur locale. Mais elle n'en restait pas là. Il mettait l'homme plus haut que le costume.

Personne jusqu'alors ne s'était adonné avec tant d'amour à la psychologie historique, surtout parmi les historiens. Ce que nous possédons de portraits vivants des temps anciens, nous le devons presque exclusivement à des mémorialistes. Les humanistes avaient travaillé avec la rhétorique du théâtre ; les rationalistes s'étaient contentés d'étiquettes commodes provenant de la philosophie du sens commun ou de la connaissance sceptique du monde qu'avaient des souverains éclairés, et ils n'étaient pas assez impartiaux pour apprécier l'adversaire comme personnalité humaine intéressante. Le fait leur paraissait plus important que l'individu. Des natures compliquées les dépassaient. Voici où Ranke intervint. Il rejeta les jugements banals de la morale bourgeoise aussi bien que les dehors poétiques de la psychologie romantique. Il n'eut pas de repos qu'il neût mis à nu jusque dans ses plus fines ramifications la vie psychique des personnages historiques. Il possédait à un degré surprenant V aptitude à penetrieren, comme il disait, les pensées et les sentiments de personnes étrangères. Il est caractéristique qu'il se soit attaché à de simples projets autant qu'à des plans exécutés ; pour le psychologue, qui s'intéresse aux intentions, les uns sont aussi importants que les autres ; assez souvent même des projets peuvent éclairer sur le caractère des gens mieux que des actes, que la force des circonstances oblige ordinairement à modifier.

Sans doute, l'analyse psychologique de Ranke avait aussi ses bornes. Elle n'était pleinement satisfaisante que lorsqu'elle s'appliquait à des natures qui avaient avec la sienne une affinité intérieure. Fait caractéristique, il réussit surtout avec les représentants d'une religiosité cultivée. Les natures âpres, chez qui dominent des instincts élémentaires, les politiques cyniques et impies, il ne les rend qu'en les affaiblissant. Il était trop artiste, trop désireux d'objectivité, pour repousser simplement des personnalités qui ne lui étaient pas sympathiques. Il essayait de les comprendre, autant que possible. Mais il n'arrivait à exprimer qu'une partie de leur être; son dessin n'est pas manqué, seulement il a besoin d'être complété par des traits plus vigoureux. Ce n'est pas par hasard que le livre sur les Papes, ce chef-d'œuvre de son historiographie psychologique, est principalement consacré à la Contre-réformation. Nulle part mieux que chez les papes et les cardinaux des xvi^ et xvii^ siècles, Ranke ne rencontrait des représentants de son propre genre de piété mi-dévote mi-rationaliste. Combien en revanche laisse à désirer la peinture des rudes forces populaires dans sa Deutsche Geschichte im Zeitalter der Reformation !

Ranke maître de la méthode philologico critique. — C'est le besoin d'une analyse psychologique pénétrante qui fit de lui le plus grand maître de cette méthode. Aspirant à scruter le caractère original des individus dans toutes ses nuances et ses particularités, se sentant plus attiré par les problèmes psychologiques que par ceux de l'histoire, il ne pouvait se déclarer satisfait de renseignements puisés à des sources dérivées. Ceux des historiens qui étaient psychologues, des auteurs tels que Machiavel, Guichardin, Sarpi et Clarendon, ne livraient le matériel historique qu'arrangé d'après certaines tendances. La vraie nature des hommes ne se dévoile que quand l'historien remonte aux manifestations immédiates de première main. C'est d'après celles-ci seulement qu'il pourra juger les intentions des auteurs et substituer une psychologie vraie à la psychologie historique fictive d'un Walter Scott. Car il doit se garder de faire comme le poète écossais : den alten Filrsten andere Gesinnungen zuzuschreiben als sie hatten ^ (Cf. 0. Lorenz II, 15).

1. Attribuera des princes anciens d'autres sentiments que ceux qu'ils avaient.

598 HISTOIRfi: DE L HISTORIOGRAPHIE MODERNE

Cette théorie eut pour conséquence un renversement total des opinions sur la valeur des iiistoriens (modernes). On avait jusqu'alors naïvement pris les historiens les plus distingués pour les meilleures sources. L'homme le plus intelligent, pensait-on, on aurait presque dit le meilleur styliste, devait être le plus sûr informateur, pour des événements historiques. On avait bien mis le public en détiance parfois contre quelques auteurs, connus à tort ou à raison, pour des trompeurs ou des travailleurs peu sérieux. Mais on n'envisageait alors que des cas d'imposture grossière ou d'imagination fantaisiste. Ranke avait d'autres besoins, et il fut beaucoup plus sévère. 11 chercha avant tout à reconstituer la psychologie de l'historien lui-même et ses intentions au moment de la rédaction. Il ne poursuivit pas seulement les déformations volontaires, mais les altérations inconscientes du souvenir, qui involontairement modèle les motifs d'actions passées sur les événements subséquents. 11 mit fin par là à la critique stérile qui enlevait au contexte des passages isolés de différents auteurs pour les opposer l'un à l'autre. Il montra que pour apprécier le degré de foi que méritent telles données, il faut avoir fixé le caractère de l'ouvrage historique

Page 1