TOUT ENTIER
Plus l'individualité d'un historien est fortement marquée, plus son livre sert à des fins de publiciste, moins, au sens de Ranke il est à utiliser comme source. Le mieux serait de ne pas tenir compte des histoires écrites et de s'en rapporter exclusivement à des témoignages directs. Ranke n'a pas tiré lui-même cette conclusion, mais il lui a frayé le chemin par sa méthode ; il a employé de plus en plus des rapports diplomatiques, de moins en moins des sources narratives, pour autant que le permettait le matériel conservé. Originairement il partit de la méthode de Niebuhr. Dans l'appendice critique de son premier ouvrage, qui n'est fondé que sur des sources imprimées et surtout des narrations, il cherchait, comme l'auteur de la Rômische Geschichte, à distinguer les relations originales des dérivées, et à décomposer celles-ci en leurs éléments primitifs. Il jouissait de l'immense avantage de n'avoir pas à reconstruire par hypothèse les sources des autorités reconnues jusqu'alors. Aussi, s'il a commis dans son ouvrage critique de début bien des méprises (corrigées en grande partie dans la 2^ édition), put-il asseoir son
travail de critique philologique sur un terrain bien autrement solide que celui de Niebuhr.
Bientôt Ranke abandonna cette position. Son attention avait été éveillée, probablement par Jean de Muller (TFer/ce VIII [1810], 421 p.), sur l'importance historique des relations vénitiennes du xvi^ siècle. Quel trésor d'informations authentiques tomba ainsi entre ses mains ! Combien de fines observations psychologiques pouvaient être empruntées à ces rapports ! Comme ces diplomates avisés introduisaient mieux en pleine réalité que les historiens phraseurs et pathétiques ou les pragmatistes auxquels on en était réduit pour l'histoire des xvi« et xvii'^ siècles ! Comme l'historien pouvait mieux pénétrer les intentions des gouvernements ! — Cette découverte fut décisive pour la méthode historique de Ranke. Il est resté jusqu'à la fin fidèle aux principes alors adoptés par lui. Il n'emprunta plus le fond de sa narration à des histoires, même bien informées, mais à des relations et à des rapports diplomatiques. C'est assez rarement qu'il employa des actes proprement dits, c'est-à-dire des sources non narratives.
Sa manière défectueuse et unilatérale d'employer les sources. — On avait fait un énorme progrès. Mais la méthode de Ranke demande encore à être corrigée et complétée avant d'être satisfaisante pour la science.
D'abord Ranke traitait avec trop peu de critique ses rapports d'ambassadeurs. Il se laissait trop éblouir par l'apparence indéniable de vie vraie qu'ils reflètent, en opposition avec l'historiographie académique. Il oubliait que les auteurs pouvaient aussi bien que les historiens être amenés à donner à leurs rapports une allure tendancieuse. Un fonctionnaire qui a mission de faire des rapports réguhers succombe facilement à la tentation d'inventer ou d'embellir, quand il n'a rien ou presque rien appris. Il fera volontiers briller en pleine lumière sa propre habileté quand même il n'a pas eu de part personnelle aux événements. Il aura les égards convenables pour les caprices et les préjugés de ses mandants et leur servira à souhait des histoires scandaleuses, même en sachant que ce qu'il raconte n'est qu'un pur cancan. Si son gouvernement attache du prix à une élocution aisée, il donnera volontiers dans des morceaux
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de vii-luose des échantillons de son talent. Ranke lui-môme était trop fin psychologue pour n'avoir pas, (\ l'occasion, regardé avec méliance des rapports d'ambassadeurs. Mais ses élèves se sont souvent laissé égarer.
L'emploi exclusif fait par lui de certaines sources eut une autre conséquence plus fâcheuse. Il fut induit par ses matériaux à juger des événements historiques au point de vue des gouvernements. Il était trop intelligent pour se laisser complètement suggestionner par SCS sources. Mais la nature de ses autorités l'amenait à ne prendre connaissance de grandes transformations historiques, de changements universels dans la vie économique, sociale et religieuse, qu'au moment, et pas au delà du moment, où ils commençaient à être sensibles aux puissances politiques. La transformation décisive dans les rapports économiques qui commence en Angleterre avec les Tudors, et sans laquelle la révolution même du xvii" siècle ne se comprend pas, n'est pas traitée dans VEnglische Geschichte, parce qu'elle se déroula en dehors de la politique officielle. Les sources diplomatiques ne rapportaient que ce qui se passait d'un jour à l'autre, tout au plus d'une année à l'autre ; elles n'avaient aucune raison de s'étendre sur un développement qui s'accomplissait petit à petit et dont les intéressés n'avaient pas conscience.
Ranke, qui en général n'aimait pas les théories, n'a jamais fait dépendre le développement historique, aussi exclusivement que quelques-uns de ses élèves, de l'État et des conducteurs des États. Les idées directrices dont il essayait d'écrire l'histoire, se réalisent partout, et pas uniquement dans les cercles auxquels appartient le gouvernement des organismes politiques. Elles ne prennent pas naissance dans la tète des hommes d'Etat et ce n'est pas à eux qu'elles doivent leur puissance. Mais dans ses exposés historiques, Ranke arrivait finalement à montrer comment gouvernants et diplomates s'arrangeaient des tendances dominantes de leur temps. Quant à l'origine de ces tendances, à leur action dans d'autres domaines que l'État et peut-être l'Église, il ne s'en occupait pas. Il retomba donc, au moins en apparence, dans la vieille histoire des Cours et de la diplomatie. L'histoire des personnages occupe de nouveau une grande place. Dans les derniers ouvrages surtout, à mesure que
Ranke se montrait lui-même accessible à des influences de Cour, le récit des faits qui se passent en dehors du mécanisme gouvernemental officiel est de plus en plus relégué dans de maigres chapitres de conclusion.
Ce n'est pas tout. Il est clair que la méthode de Ranke ne peut s'appliquer qu'à une section peu considérable de l'histoire. Elle dépend absolument de l'existence et de la conservation de rapports diplomatiques continus. Elle ne peut donc être utilisée que pour l'histoire européenne à partir du xvi^ siècle. Elle ne donne rien quand elle est en présence d'autres sources que des narrations. Ranke, le plus avisé peut-être de tous les historiens, savait bien pourquoi dans son âge mûr il ne quitta pas la seule période où il pût employer sa méthode avec succès. Dans l'interprétation des sources historiques, il se montra toujours philologue. Dès qu'un écrit a un caractère littéraire quelconque, aucune nuance ne lui échappe. Mais il ne savait que faire des documents d'affaires matérielles. Ses dissertations sur la monarchie espagnole et les Vénitiens en Morée ne sont que de maigres récapitulations, sans critique, de relations anciennes ; elles montrent que Ranke s'en tenait — à tort — à des narrations d'auteur, là même où il aurait dû remonter à des matériaux de première main (livres de comptes, registres des impôts, etc.) Il ne croyait pas qu'on pût, par des documents seuls, reconnaître le caractère d'un système de gouvernement ou celui d'un personnage. Il parlait avec mépris — un demi-siècle après V Osnabrûckische Geschichte de Môser — des recueils de documents de couvent, diefastnurvondem Leblosen handeln ' (Cf. Guglia, p. 74). Quand Lorenz travaillait à son Histoire d'Allemagne au XHP et au XIV^ siècle, Ranke lui écrivait : Sie ivollen Ihren Konig Ottokar so behandeln wie etwa Kaiser Karl V. ; aber es gibt keine Quellen fur die Kenntniss dièses Menschen- (Lorenz, Geschichtstoissensch. II 123 note) Ses disciples, qui des maigres sources pour l'histoire des empereurs d'Allemagne au moyen âge voulurent, par l'interprétation philologique, tirer des renseignements sur la personnalité et les principes politiques des souverains, appliquèrent la méthode du maître à