‹ Histoire de l'historiographie moderneChapitre 257 sur 341 · Qui ne s'occupent presque que d'objets sans vie · texte numérisé non relu

Qui ne s'occupent presque que d'objets sans vie

2. Vous voulez traiter votre roi Ottocar comme un Charles-Quint ; mais il n'y a pas de sources pour la connaissance de cet homme.

un sujet qu'il avait toujours, en son bon temps, prudemment évité. Sur aucun autre point riiistoriographie moderne n'a dépassé Ilanke avec plus de suite et de succès. Non seulement elle s'est dégagée de l'intérêt psychologique exclusif pour les individus. Elle a montré qu'on peut, mieux que par ses paroles peut-être, reconstruire une personnalité par ses actes. Un système de gouvernement demande à être connu par lui-même; les rapports d'étrangers même bien renseignés ne suffisent pas. Parmi les historiens, Droysen le premier l'a brillamment démontré dans sa Geschichte de?" preussischen Politik.

Ranke écrivain. — Toutes ces tendances trouvèrent une expression parfaite dans la forme que Ranke donna à ses ouvrages.

Son sens artistique ne se démentit pas dans son travail d'ÉCRivAiN. Peu d'historiens allemands ont aussi consciencieusement limé leur style. Chaque nouvelle édition présentait de nouvelles améliorations. Il réussit à faire de la langue un instrument docile do sa pensée. Son expression est chargée de pensées et reste toujours claire. Tout en rendant les plus fines nuances elle fait ressortir les lignes principales. Elle est pleine de dignité, sans tomber jamais dans le pathos. Elle évite les allusions directes à des mots de partis actuels, et pourtant on y entrevoit partout les tendances politiques du jour. Elle est mieux appropriée aux portraits et aux considérations qu'au récit. Elle penche trop peut-être vers la réflexion. Dans les derniers ouvrages elle se fait souvent maniérée ; dans les premiers, on la sent parfaitement naturelle.

Comme styliste, Ranke partait du romantisme. En opposition voulue avec le style incolore du Rationalisme, il recherchait la couleur locale et le relief. Mais il était trop psychologue, trop historien, pour suivre Augustin Thierry, qu'il admirait, dans les extravagances du costume. Dès son ouvrage de début, où la narration (d'un style apprêté et sentencieux visiblement imité de Muller) est surchargée d'une foule de détails bigarrés, Ranke n'emploie pas pour eux-mêmes les tableaux de genre à la Walter Scott, mais parce que dans le particulier il veut exprimer le général. Dans les chefsd'œuvre des années suivantes, ce principe est appliqué plus sévèrement encore. Des peintures anecdotiques de la vie des personnages

historiques sont encore volontiers insérées dans la narration ; mais il ne le fait que lorsqu'elles lui paraissent caractériser les tendances de l'époque ou le personnage. On peut dire qu'au fond il revint à la méthode du Rationalisme ; seulement il ne donnait pas les types tels quels, mais les présentait à l'aide de la technique du Romantisme. Il tenta un compromis entre la méthode analytique du Rationalisme et l'exposition colorée et vivante du Romantisme. Les compromis sont rarement sans danger ; Ranke n'a guère pu que dans les Papes et dans Y Histoire d" Allemagne pratiquer sa méthode d'une façon complètement satisfaisante. Dans les autres ouvrages il n'y a plus fusion entre les réflexions sur l'histoire des idées et les détails concrets sur la vie journalière des héros.

Pareillement Ranke chercha dans la composition de ses ouvrages à concilier le Rationalisme et le Romantisme. Il s'attacha fermement en principe à l'universalité de l'historiographie voltairienne. Il ne sacrifia pas tout, comme Thierry, au récit des faits extérieurs. Il s'occupa de l'histoire de l'Église et de la religion, du commerce et des finances. Mais il était trop convaincu de l'unité organique de tous les domaines de la vie publique, pour avoir pu admettre le système à tiroirs de Voltaire. Il ne pouvait se contenter de ranger les matières côte à côte, puisqu'il voulait précisément démontrer leur répercussion mutuelle, die Entwicklung der Einheil und des Fortganges der Begebenheiten'- (Préface des Romanisch-german. Vôlker). La structure même du récit devait exprimer cette idée. Encore un principe dangereux. Le lecteur risque de perdre la vue d'ensemble. Point de fils conducteurs au centre de l'exposé, qui relierait entre eux les événements particuhers ; l'auteur ne traite pas non plus les différentes branches chacune à part pour examiner dans sa conclusion leur influence réciproque. Aussi Ranke n'a-t-il été complètement maître des difficultés de sa manière de composer que dans son chefd'œuvre, L Histoire d Allemagne à V époque de la Ré formation. Les Papes tiennent encore trop d'une esquissfe ; l'intelligence du développement général est gênée par la diversité des récits particuliers. On admirera toujours au contraire la manière dont Ranke, dans sa Deutsche Geschichte, traite la politique extérieure et intérieure, le

i. Le développement de l'unité et de la continuité des événements.

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mouvement religieux, les efforts littéraires, la politique ecclésiastique et commerciale, comme autant do parties d'un tout, chacune à sa place, sans perdre jamais de vue leur interdépendance naturelle. Le Siècle de Louis A'IV de Voltaire, le seul ouvrage qu'on puisse comparer à celui-là, fait, à côté, l'impression d'un simple amalgame. Ce qui fait le mérite de Ranke, ce n'est pas qu'il aurait pour la première fois réuni l'histoire ecclésiastique à l'histoire politique; les historiens pragmatiques (Planck) l'avaient fait déjà. Mais il a le premier mis la Réformation en relation interne avec tous les domaines de la vie publique d'alors en Allemagne.

Dans ses ouvrages postérieurs, Ranke est de plus en plus unilatéral. L'histoire politique extérieure absorbe son intérêt. Çà et là seulement un timide chapitre sur la littérature de l'époque rappelle que l'histoire connaît d'autres forces spirituelles que les idées politiques agissant dans le cerveau des souverains et des hommes d'VAai. Ses hommes politiques, en outre, sont de plus en plus spirituahsés, ils deviennent de plus en plus des représentants impersonnels des tendances régnantes.

Ranke se montra également artiste en excluant complètement du texte, contrairement à Niebuhr, les dissertations critiques sur les SOURCES. Son exposé devait mettre en évidence la marche des événements et leur enchaînement ; non pas le chemin par lequel l'historien est arrivé à les connaître. 11 citait exactement ses garants; mais ses recherches sur leur compte étaient rejetées dans l'appendice, les Analekten.

L'opposition secrète de Ranke aux tendances du jour et ses conséquences. — En opposition voulue à l'école libérale ainsi qu'à l'école romantique, Ranke cherchait à se maintenir libre des tendances du jour et de l'historiographie despublicistes. Il ne voulait qu'apprendre wie es eigentlich gewesen. Mais il na pas plus qu'aucun autre historien pu se détacher de son temps. Sïl n'aimait pas à intervenir activement dans la lutte des opinions, l'opposition muette oîi il se trouvait vis-à-vis de plusieurs tendances régnantes a pourtant agi fortement sur son activité hisloriographique. Elle explique une bonne part des défauts qu'on lui a reprochés.

Son analyse psychologique pleine de sympathie était en opposition

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directe avec les jugements expéditifs et défavorables du Rationalisme et des libéraux. Il tomba souvent dans l'autre extrême. Il cherchait les circonstances atténuantes jusqu'à ne plus désigner finalement que par un euphémisme des actions viles. Dans son désir d'éviter la petitesse des motifs que les pragmatistes avaient coutume d'attribuer à des actes de volonté historiques, il spiritualisait l'histoire outre mesure. Il ne niait pas que la considération des avantages matériels ne jouât son rôle dans la lutte des principes ; mais autant que possible il reléguait au second plan ce côté de la vie pubhque. Il affaiblissait dans sa narration les symptômes de passions bestiales au point de leur enlever toute importance historique.

Son opposition contre les théories historiques du Romantisme eut des conséquences analogues. En repoussant la spéculation, il exagéra le caractère unique, exceptionnel de certains faits historiques. Pour ne pas se perdre dans le labyrinthe des théories métaphysiques, il s'abstint d'examiner de près bien des questions fondamentales de l'histoire. Dans la terminologie de sa philosophie de l'histoire il ne précise pas assez les idées. Des critiques modernes lui ont reproché, non sans raison, une attitude peu nette et contradictoire vis-à-vis des problèmes les plus importants de la politique et de la sociologie.

Soyons heureux de constater que Ranke a puisé ses réflexions théoriques dans la matière même et ne les a pas transportées dans l'histoire. C'est là sa force et sa faiblesse en même temps. Personne n'a été plus près que lui de l'idéal d'un historien. D'autres l'ont dépassé dans les méditations politiques, dans les recherches savantes, dans la philosophie de l'histoire; aucun n'a été comme lui, même avec ses faiblesses, historien avant tout.

b. Tendances analogues chez des contemporains.

L'universalité et l'originalité (relative) de Ranke ressortent surtout quand on le compare à des contemporains qui, avant lui ou à côté de lui, suivirent des tendances analogues. Nous n'en donnerons que deux exemples.

b. — Neander.

Auguste Neander professa l'idéologie historique avant Ranke,

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mais sans avoir son talent pour l'analyse psychologique ni pour la critique des sources.

David Mendel, nommé après sa conversion du Judaïsme au Christianisme (1806) AuiiUST Nkanoeh. né 1789 à Gœttingue, théologien, débute dans l'enseignement 1811 à Heidolberg, où il devient professeur adjoint 1812, appelé à Berlin 1813 comme professeur titulaire de théologie. mort 1850. Il composa d'abord (Cf. le catalogue complet de ses œuvres chez Schaff A. N. 1886) une série de monographies d'histoire ecclésiastique -.Kaiser Julianus und sein Zeitalter, ein historisches Gemàlde 1812; Dcr kcilige Bernhard und sein Zeitalter i8{3 (nouv. édit. par S. M, Deutsch 1889 comme ï. 22-23 de la Bibliothek theologischer Klassiker) ; Der heilige Johanncs Chrysostomus und die Kirclie, besonders des Orients, in dessen Zeitalter 1821 s. ; Antignostikus, Geist des Tertullianus 1825. Suivit l'essai d'une histoire complète de l'Eglise : Allgemeine Geschichte der christlichen Religion und Kirche, qui ne fut poursuivie que jusqu'à 1294 (1825 à 1845). Un volume final fragmentaire (1852) donna une continuation jusqu'au concile de Bâle. — La littérature ancienne chez A. Wiegand, A . Neanders Leben 1889. En outre : A. Harnack, Rede auf N. 1889; K. Th. Schneider. A. N. 1894.

Dans ses monographies déjà Neander cherche surtout à peindre la lutte des tendances au sein de l'Église chrétienne en la personne de leurs représentants. Pas plus que Ranke il ne voulut prendre parti pour un principe déterminé ; il pensait que la lutte de différentes tendances, qui empêche Tune ou l'autre de devenir exclusive, peut seule amener un développement favorable. Il faisait représenter ces tendances par les grands Pères de l'Église, comme Ranke plus tard incarnait principalement ses idées dans des princes et des hommes d'État. Der von einer anderen als menschlicher Weisheit geleitete Entwicklungsgang der menschlichen Natur hat sich im Christentum in der Art geoffenbart, wie steis eine Richtung der anderen in der Kirche das Gegengewicht hallen mussteK {Antignostikus Vorrede V). L'historien doit donc considérer avec le même amour les représentants de toutes les tendances. Il est remarquable que Neander débuta par un ouvrage sur Julien : l'enthousiasme de l'apostat pour le vieux paganisme lui semblait provenir d'un sentiment religieux légitime aussi à sa manière.

Contrairement à Ranke, Neander manque absolument de critique

1. La marche du développement de la nature humaine, dirigée par une sagesse qui n'est pas celle de l'homme, s'est révélée dans le christianisme de façon à montrer qu'une tendance doit toujours dans l'Eglise faire équilibre a une autre.

TENDANCES ANALOGUES (sAINTE-BEDVE) 607

vis-à-vis des sources. En face des recherches critiques sur le Nouveau Testament, son attitude apologétique est très faible ; mais même en des sujets moins épineux, il ne jugeait pas nécessaire de scruter le degré de confiance que méritaient les sources.

c. — Sainte-Beuve.

Prenez le goût artistique de Ranke pour la psychologie individuelle, sa méfiance critique des sources du genre des mémoires, retranchez son intérêt spéculatif pour les problèmes d'histoire et de politique : vous aurez à peu près les qualités qui distinguent l'activité historiographique de son contemporain français Sainte-Beuve.

Auguste Sainte-Beuve, né 1804 à Boulogne-sur-Mer, d'abord étudiant en médecine, puis homme de lettres, sous Napoléon III professeur au Collège de France, 1857 à 1861 à l'Ecole normale, 1865 sénateur, mort 1869 à Paris. Il n'appartient à l'historiographie proprement dite que par son Histoire de Port Royal (1840 à 1861, produit d'un cours professé à Lausanne en 1837. Cf. F. Roz, Sainte-Beuve à Lausanne 1904). A côté se placent de nombreux travaux d'histoire littéraire : Tableau de la poésie française au XVI" siècle 1828 (remanié 1843); Portraits littéraires 1844; Portraits contemporains 1846 ; Chateaubriand et son groupe littéraire 1860 (d'après des leçons faites à Liège en 1848) ; puis les Causeries du lundi parues dans le Constitutionnel, dans le Moniteur et dans le Temps (sous forme de livres 1851 à 1862 ; Premiers lundis 1875 ss. ; Nouveaux lundis 1863 ss).

L. Séché Sainte-Beuve, 1904; A. Sorel, Notes et portraits (1909) 116 ss; G. Michaut Sainte-Beuve avant les Lundis, 1903 {Collectanea Friburgensia 14) ; le ]y F. Voizard, Sainte-Beuve, Vhomme et l'œuvre, étude médico-psychologique, 1911 ; F. Brunetière, Évolution de la critique 8*^ leçon.

Sainte-Beuve, comme Ranke, venait du Romantisme et finit en psychologue. Mais son point de départ était la poésie romantique, non l'historiographie ; il ne se fit critique et historien que parce qu'il n'avait pas eu de succès comme poète. Aussi resta-t-il étranger aux problèmes historiques; les individus seuls l'intéressaient.

Comme psychologue, il avait un horizon plus vaste que son contemporain allemand. Ce ne sont pas de simples esquisses qu'il donne, mais des tableaux achevés. Il suit avec le même infatigable amour les personnages secondaires comme les principaux. Il réussit aussi bien que Ranke les représentants d'une haute moralité et d'une haute piété ; il sait rendre les mondains frivoles avec une légèreté et

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une élégance que no pouvait atteindre l'auteur allemand. Il emploie moins d'euphémismes que lui. De malicieux entre-filets laissaient entrevoir que des héros de l'esprit succombent à des impulsions physiologiques inesthétiques et grossières.

Sainte-Beuve était dans son élément quand il démontait une personnalité, surtout quand il pouvait méchamment mettre en lumière les faiblesses de l'homme qui se cache dans l'artiste. Il ne s'est essayé qu'une fois dans l'histoire proprement dite ; mais même dans son Port-Royal les portraits individuels sont ce qu'il y a de meilleur. L'histoire du Jansénisme l'intéresse peu. Il n'a pas tenté de le loger dans l'histoire. II n'a mis en relation la communauté de Port-Royal ni avec l'histoire ecclésiastique ancienne, ni avec la Contre-réformation, ni avec l'histoire politique du xvii^ siècle. Que lui importaient l'Église et l'État ! Des nombreux petits traits recueillis par Sainte- Beuve, un historien aurait composé une caractéristique du Jansénisme français ; Sainte-Beuve préfère s'attarder avec chacun des Jansénistes. Il a mis un art infini à dessiner jusque dans leurs plus iines nuances ces figures compliquées, remarquables par leur mélange de piété ascétique, de culture mondaine, de morale sévère et de solide savoir.

c. — Elèves de Ranke.

Ranke a exercé sur l'historiographie une grande influence, qui dure encore, et qui s'étend bien au delà du cercle de ses élèves proprement dits. On ne trouvera dans ce qui suit que quelques historiens qu'on peut proprement appeler ses disciples. Ce ne sont pas, on le conçoit, les plus remarquables parmi ceux qu'il a inspirés. Les esprits indépendants ne s'arrêtèrent pas à l'enseignement du maître, mais fondèrent des écoles nouvelles. Un historien comme Sybel ne saurait plus être compté comme élève de Ranke, quoiqu'il soit indubitablement sorti de son école.

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