VI. — La Tendance géographique et Charles Piitter
La doctrine de Charles Rilter sur l'influence historique des conditions géographiques était apparentée avec « la résistance de l'histoire maltraitée » (selon le mot de Lord Acton) contre les principes de la Révolution française, résistance qui trouva son expression dans la doctrine politique du Romantisme. Celui-ci avait pensé que de nouvelles créations dans la vie des peuples ne pouvaient se maintenir qu'en se rattachant à la tradition politique nationale : Rilter voulut démontrer que les diversités dans la configuration du sol opposaient aus.-i un obstacle aux efforts du Rationalisme vers l'égalité. La Révolution et l'Empire avaient transporté les cadres de leurs insiitiitions de France en Italie, en Espagne, etc. A ces tendances vers l'unification Ritter oppose la thèse que le développement et la constitution des Etats dépendent de conditions géographiques (voulues de Dieu).
Mais Ritter se trouvait ici sur un terrain beaucoup plus solide que
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les politiques du Romantisme, dont la nationalité invariable reposait sur des hypothèses et ne s'établissait en général que par des conclusions tirées d'une communauté de langue postérieure. Les facteurs géographiques dont il se servait possèdent réellement un caractère de stabilité. En outre il appliquait sa méthode avec plus de prudence que les Romantiques. Quelques erreurs qu'il ait commises dans les détails, les inspirations qu'il a léguées h 1 histoire sont d'une valeur plus durable que les préceptes de l'école de Burke.
On ne se contredit pas en disant que Ritter doit au Romantisme ce qu'il a de meilleur. Il avait appris de lui à peser l'importance des forces inconscientes et lentes. Ce n'était pas une nouveauté, de relever l'influence du climat et de la sit\iation géographique sur l'histoire. Des théoriciens de l'antiquité avaient déjà cherché à mettre en rapport, d'une façon tout extérieure, il est vrai, le caractère d'un peuple avec le climat, et l'on sait qu'au xviii* siècle Montesquieu reprit avec succès ces idées. Mais l'action réciproque de la nature d'un pays et de son histoire n'avait pas été encore systématiquement exposée. Et puis les savants, dans le même ordre d'idées que la théorie catastrophique (ci-dessus p. 427 s.) n'avaient eu recours à une explication géographique que dans des cas où elle s'imposait avec évidence, par exemple quand le commerce d'un pays s'appuyait sur un grand fleuve navigable ou qu'une vie de bien-être et de mollesse s'était développée dans une contrée chaude. Ritter changea tout cela. Il mit fin aux théories grossières de la spéculation antérieure. Il chercha à approfondir les effets que produit sur l'histoire, sans que les hommes qui agissent en aient conscience, la configuration géographique d'un pays. Il enseigna aussi que les conditions géographiques elles-mêmes ne doivent pas être tenues pour immuables.
Il a formulé lui-même très clairemeut la différence de principe qui le séparait de ses devanciers. On lit dans l'introduction à la première édition de Erdkunde im Verhàllniss zur Natur und zur Geschichle des Menschen (1817 p. 3) : Der Ein/luss der Natur aiif die Vôlker ist anerkannl und von jeher ein wichtiger Gegenstand der Untersuchtmg fur Vôlker-, Slaats-,und Menschengeschichle geivesen; auch in unseren Tagen ist er laut zur Sprache gekommen. Es wirkt aber die Natur ûberall nur allmàhlich und 7nehr noch im Verbor-
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genen als am hellen Tage... Ihre Verhàllnisse und Einwirkungen sind ûberall lie fer als sie erscheinen, einfacher als sie in de?" erslen Mannigfaltigkeit aussehen, und zum Erstaunen weit sich verbreitend und folgenreich. Ja die stille Gewalt, die sie ausûbt bedarf einer gleich siillen Seele, in die ihre Erscheinungen eingehen, um in ihrer Gesetzmàssigkeit ungestùrt bis zum Miltelpunkle zu dringen ^ .
On le voit, Ritter partageait avec les Romantiques l'affectueux abandon aux choses données, aux choses établies. Mais il évitait de recourir comme eux à des forces mystiques, d'un usage commode. Lui et son disciple Ratzel, ont souvent mis au premier plan d'une façon trop exclusive les conditions géographiques, et ramené à tort à des causes géographiques des événements politiques qui leur étaient imparfaitement connus. Mais leurs opinions étaient fondées dans la réalité. L'historiographie ne s'est jamais bien trouvée d'avoir cru pouvoir se passer des enseignements de la géographie.
Karl Ritter (1779 à 1859) ne peut faire ici l'objet d'une étude détaillée, pas plus que Montesquieu ou Rousseau. Nous ne citons qu'à cause de son influence sur l'historiographie sa Erdkunde (F*^ édit. 1817-18, complètement remaniée dans la 2« édit. 1822 à 1859 ; toutes deux inachevées, la 2° ne traitant que de l'Afrique et de l'Asie). Les rapports de Ritter avec ses prédécesseurs sont étudiés dans le travail de l'élève de Ratzel A. Wùnsche, Die geschichtiiche Beweguiio utidihre geographische Bedingtheit bel C. R. und bei seinen hercorragendsten Vorgàiigernin der Anthropogeographie 1889. (Diss. de Leipzig-). Sur la spéculation antique Cf. R. Pôhlmann, Hellenische Anschauungen liber den Zusammenhang zaischeaNalurundGesckichte 1879.