‹ Histoire de l'historiographie moderneChapitre 264 sur 341 · Curtius · texte numérisé non relu

Curtius

Ritter a trouvé parmi les historiens moins de successeurs qu'on n'eût pu l'attendre. Il a été négligé par les représentants de l'idéologie. Et les autres (comme Léo par exemple) ne lui ont payé leur

1. L'influence de la nature sur les peuples est reconnue; elle a été depuis longtemps un sujet de recherches pour l'histoire des peuples, des Etats et des hommes; de nos jours encore elle a été proclamée. Mais la nature n'agit partout que peu à peu, et plutôt secrètement qu'en plein jour... Ses conditions et ses actions sont partout plus profondes qu'elles n'apparaissent, plus simples qu'elles n'en ont l'air au premier aspect de leur variété ; elles étendent étonnamment loin leurs conséquences. Le silencieux pouvoir qu'elle exerce demande une àme également silencieuse où ses phénomènes aient accès, pour pénétrer dans leur régularité sans empêchement jusqu'au centre.

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tril)ut que dans des inlrodiictioiis ou des remarques occasionnelles, mais sans se soumettre à son instigation. Un seul parmi les grands historiens peut être désigné comme son élève : c'est Ernest Curtius.

Ernsl CuRTius, ne 1814 à Lùbcck, philologue, fait comme étudiant déjà connaissance avec la Grèce par un assez long séjour, enseigne au gymnase français et au gymnase de Joachimsthal de Berlin, 1844, professeur à luniversiLc de Berlin et précepteur du futur empereur Frédéric m, 18o(3 professeur de pliilologie classique et d'archéologie à Goettin>^ue, 1868 appelé à Berlin comme professeur d'histoire ancienne, meurt dans cette ville 1896. Outre sa Griechische Geschichte {bis zum Ende der Selbststàndigkeit Gnecheiilands) 1857 à 1867 (fortement remaniée dans les éditions suivantes) des sujets historiques sont souvent abordés dans les discours recueillis sous le titre de Altertum und Gcgenwart (1875 à 1889^, — Son principal ouvrage géographique est Pelepoimesos 1851-52.

Biographie dans Lebensbild in Brie feu publiée par son fils Friedrich Curtius 1903 (nouvelle édition remaniée 1913). En outre: Ch. Broicher,Ê/'mHerungenanE. C. 1897; L. Gurlittid. 1902; F. Hashagen. E. C. (se rattache au Lebensbild) 1904; H. Gelzer Aiisgeiuàklte kleine Schriften (1907) 239 ss. ; Nécrologe de A. Michaelis dans Allgemcine Zeitung, 1896 n"^ 182 à 184; Hodgkin E. C. Iy05.

VHistoire Grecque de Curtius parut en même temps que les chefsd'œuvre de l'historiographie politique de l'école libérale nationale et que l'Histoire de la Grèce de Grote. C'est pour cela qu'on ne lui a souvent pas rendu justice. On voyait seulement en quoi elle retardait sur la nouvelle tendance, et quelle ne suivait pas le progrès dans la considération réaliste des idées et des conflits politiques. On ne faisait pas attention qu'en revanche elle situait pour la première fois l'histoire grecque dans son pays.

Les historiens contemporains prenaient consciemment une attitude d'opposition au Romantisme. Curtius en restait aux problèmes qu'avait soulevés la science allemande dans les premières années du XIX® siècle. Sans doute il évita les étroitesses du Romantisme politique. Malgré tout ce qu'il apprit d'Ottfried Muller, il n'accepta qu'avec des réserves son purisme nationahste. Il adopta d'autant plus complètement la doctrine de Karl Ritter. Non seulement dans la géographie historique comme dans son Péloponèse, mais aussi comme historien, Curtius ne peut être rangé sur la même ligne que d'autres grands historiens que là où il traite des problèmes géographiques. Ses fines explications touchant l'influence qu'ont exercée sur

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le développement de l'histoire grecque la configuration du sol et le climat du monde hellénique laissent loin derrière elle, les remarques sèches et tout extérieures des historiens politiques anglais. C'est ici qu'il excelle, parce que la réalité déjà satisfaisait son regard de poète. Sa description du pays est tracée avec le poinçon de larliste, sans manquer pour cela de précision scientifique.

Il n'était pas en état de traiter de la même façon les problèmes constitutionnels, administratifs, économiques. Peut-être lui manquait-il l'éducation politique, mais plus encore l'indispensable sansgêne vis-à-vis des sources et de la tradition. Comme géographe il lui arrivait d'élever de fortes objections contre la tradition antique; comme historien, il n'en était que trop esclave. Ce n'est pas qu'il fût en principe l'ennemi des recherches critiques. Mais la Grèce faisait tellement partie de sa vie sentimentale qu'il ne s'approchait de ses vestiges qu'avec un religieux respect. Jakob Burckhardt avait coutume de le nommer avec un grain d'ironie un prêtre de la science. Il était trop poète pour un historien. Il considérait volontiers les légendes grecques comme des créations poétiques et symboliques ; il n'était pas d'humeur à les prendre en masse ou en partie pour des inventions ouvertement tendancieuses. Il vénérait comme les Romantiques la tradition authentique .

L'historiographie de Curtius donne une expression admirable, vraiment classique, au rêve d'une Grèce idéale qui avait hanté une génération placée en même temps sous l'influence des classiques allemands et celle de la piété romantique. Dans l'art grec, Curtius n'appréciait que le caractère apollinien ; le dyonisiaque lui resta étranger. Et inconsciemment il transporta à l'histoire grecque les idées que lui suggérait l'art grec. Il procéda comme si les luttes politiques et économiques dans le sein de l'antique Cité avaient été inspirées par les mêmes sentiments de noble humanité et de sophrosyne que les créations classiques de l'art et de la poésie helléniques. Il n'avait pas assez de sang-froid pour distinguer la vie artistique des Grecs de leur vie politique. Il n'altérait pas directement les sources. Mais son style classique, emporté par un noble élan, jette autour de tous les événements un voile poétique. On n'y entend qu'assourdi ou pas du tout l'écho des dures nécessités de la vie

économique el politique. Ce n'est pas une histoire qu'il nous offre, mais une vision poélicpie.

Parmi les historiens romantiques de l'Allemaf^ne, Gurtiusa été le plus grand artiste. L'harmonie de son exposition, où ses propres idées, la tradition et les hypothèses sont fondues en un seul jet, est acquise au prix d'obscurités dans le fond politique et sociologique sur lequel elle repose. Mais elle jaillissait d'un véritable sentiment artistique. Ce n'était pas la pose d'un humaniste enthousiaste de l'antiquité. C'est par affinité de nature que Curtius se sentait attiré vers l'art grec de l'époque classique.

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