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ET LES CONTINUATEURS DE L'HISTORIOGRAPHIE DU RATIONALISME

Le Libéralisme et le Rationalisme. — Au fond, la littérature historique du Romantisme n'eut d'action que sur un petit cercle. Ce sont presque exclusivement des vues romantiques qui dominèrent les recherches historiques et les travaux d'érudition ; mais les œuvres qui atteignirent le p^rand pubUc, dans la première moitié du xix^ siècle, sont celles qui étaient écrites au point de vue libéral.

L'historiographie libérale est la continuation directe de l'historiographie du Rationalisme, modifiée par les expériences de la Révolution française et des luttes constitutionnelles de la Restauration. Elle représentait aussi bien que Voltaire et Montesquieu les aspirations de la bourgeoisie aisée et cultivée. Elle se distingua de l'école précédente surtout par les rapports plus étroits qu'elle entretint avec la politique du jour, ce qui restreignit beaucoup le nombre des problèmes politiques.

La spéculation française du xvni^ siècle avait, en principe au moins, embrassé l'histoire universelle. Elle avait laissé errer son regard sur la terre entière. Elle avait jugé dignes d'attention les organisations politiques de tous les peuples. Elle avait effleuré, souvent à la légère, mais de manière à faire penser, les problèmes les plus divers. L'intérêt historique de l'école libérale était plus limité. Le Rationalisme était en somme victorieux, et les événements semblaient avoir fait aboutir ses recherches. Il ne restait qu'à écarter les derniers obstacles qui s'opposaient au règne de la bourgeoisie, à faire de la royauté de Charles X celle de Louis- Philippe. Le problème du constitutionnali^me s'imposait en première

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ligne. Que fallail-il préférer, la royaulé al)soluc avec des privilèges pour la Noblesse et le Militaire, ou un gouvernement parlementaire? Telle était la question qui occupait presque seule les historiens libéraux, surtout en lùu-ope. Quant à l'histoire de la Chine, que le Rationalisme-, non sans raison, s'était mis à étudier, quant à l'Orient musulman et aux |ieuples sauvages, il n'en futplus question. Cette partie de l'histoiro ne pouvait fournir des idées et des leçons aux luttes constitutionnelles du présent.

Les libéraux, dans leurs principes historiques et politiques, étaient plus enchaînés au dogme que les rationalistes. Ils employaient, il est vrai, un langage j)lus modéré que les écrivains du wni*" siècle, mais on aurait tort d'en conclure qu'ils étaient moins intransigeants, moins étroits dans leurs opinions. C'est le contraire. Ils s'exprimaient plus posément parce qu'à leurs yeux tout honnête homme cultivé ■devait partager leur manière de voir. Les rationalistes avaient formé au xviii^ siècle une petite minorité souvent harcelée, qui devait péniblement se faire sa place à côté des anciennes puissances. Leurs œuvres sentent la poudre. Leur polémique mordante vise à jeter à terre leurs adversaires. Au moment oii les libéraux mirent la main à leurs travaux historiques, les idées principales du Rationalisme avaient presque complètement triomphé dans la bourgeoisie. Si le Voltairianisme agressif, pour agir, suppose l'existence d'une foi religieuse, les libéraux, eux, pouvaient s'abstenir de railler cette foi; la bourgeoisie de leur temps était si profondément voltairienne qu'elle ne s'intéressait même plus à des attaques contre l'ÉgUse. Les rationalistes avaient dû se forger leurs opinions en luttant; les libéraux les trouvaient toutes faites. Voltaire avait dû démontrer à sa génération que la tolérance religieuse était profitable au bien de l'Etat. C'était devenu un dogme pour les libéraux. Ce n'est pas non plus un hasard que les revendications politiques du voltairianisme n'aient abouti en grande partie que dans la première moitié du xix^ siècle.

Influence du constitutionnalisme anglais. — Les principes non démontrés de l'historiographie libérale n'avaient pour s'appuyer qu'un seul exemple dans l'histoire, le bon fonctionnement de la constitution anglaise. Aussi le constitutionnalisme anglais, comme

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on sait, fut il présenté comme un modèle par les libéraux de tous les pays. Les historiens français de la Restauration traitèrent l'histoire MODERNE de l'Angleterre aussi fréquemment que celle de leur propre État, et dans d'autres pays les ouvrages historiques anglais trouvèrent autant, sinon plus de lecteurs que les nationaux. Ce fut une faute des libéraux, de recommander à l'imitation une constitution qui ne leur était qu'insuffisamment connue, et dont ils détachaient arbitrairement quelques détails comme s'ils étaient applicables partout. Chose plus nuisible encore à la science historique, ils ne prirent pas en considération les conditions géographiques et historiques uniques qui seules pouvaient expliquer l'existence d'une constitution comme celle de l'Angleterre depuis le xviii^ siècle. Les suites funestes de cette négligence se montrèrent dans la politique du Libéralisme, aussi bien que dans son historiographie. L'exemple de l'Angleterre fit taxer infiniment trop bas la puissance militaire. Il fit croire que l'intervention résolue de la bourgeoisie suffisait partent pour accomplir, par des voies à demi légales, une révolution politique comme la glorieuse Résolution de 1688. On estima beaucoup trop haut la valeur de dispositions formelles de la constitution. Dans l'idée que les Anglais avaient dû à quelques lois et pétitions heureuses la conservation de leur liberté, on donna beaucoup trop d'importance à l'histoire des débats parlementaires et des combats législatifs. On fit sortir de grands changements historiques du mode de votation d'un parlement ou d'une formule de loi qu'un parti avait par hasard fait passer. On s'imagina que les discussions des Chambres décidaient en général des destinées d'un pays. Ce qui renforça cette illusion, c'est que, au moins sur le continent, avant 1848, les classes inférieures non représentées aux Parlements, avaient en face des événements politiques une attitude toute passive. On ne croyait pas non plus avoir à les reconnaître dans l'histoire comme une puissance.

La théorie historicopolilique du Libéralisme est proche parente de l'économie politique classique. Elle n'est pas individualiste, comme on l'a cru. Elle ne demande pas la liberté du citoyen pour elle-même, mais parce qu'elle est persuadée de l'avantage qu'a l'Etat à ce que les forces de toutes les conditions se mesurent en une libre concurrence. Des aristocrates, tels que Guillaume de Humboldt, pouvaient

vanter la liberté de l'Ktat comme un moyen de développer l'individualité ; les libéraux partaient du bien de la communauté. Un État de citoyens libres, c'est-à-dire un Etat où il n'y a pas de castes privilégiées, où la bourgeoisie n'est pas dans une situation inférieure au Militaire ou à la Noblesse, a plus de valeur comme VÀai qu'un despotisme militaire qui ne peut durer, comme l'a montré l'exemple de Napoléon. On ne voulait pas reconnaître une importance spéciale à une forte organisation militaire. On attribuait les victoires dans les guerres de la Révolution ou les guerres de l'indépendance allemande au caractère populaire qu'avaient eu leurs campagnes. Les biens qui donnent du prix à la vie de l'individu et de l'État, peuvent être détruits, pensait-on, mais non créés par le despotisme ; ils ne se développent que dans la liberté. C'était la conception historique dont celle de Droysen était justement la contre-partie.

Attitude de rhistoriographie libérale vis à-vis des chefs du Rationalisme. — On le voit, de la conception cynique du monde qu'avait Voltaire, il était bien peu resté chez les hommes qui se considéraient comme disciples du Rationalisme. D'autant plus influent fut l'optimisme de Rousseau. La foi en la bonté naturelle des hommes qui inspire les écrits du citoyen de Genève, dominait aussi la doctrine libérale. Seulement, instruit par les expériences de la Révolution française, on pensait trouver les bonnes qualités de la nature humaine moins dans le peuple que dans la bourgeoisie cultivée. Les libéraux étaient des Whigs, et non des Jacobins. A l'optimisme imaginaire de Rousseau ils joignaient l'importance exagérée attachée par les juristes, depuis Montesquieu, à des formes de lois et à des constitutions. L'éloge prodigué pdiV l'Esprit des lois ala. constitution anglaise n'avait-il pas été confirmé par l'histoire ? La réprobation du despotisme n'avait-elle pas touché juste ? L'idéal de Voltaire sentait trop l'absolutisme ; les théories de Rousseau semblaient mener à l'anarchie. Quoi de plus naturel pour les libéraux que de s'approprier les doctrines de Montesquieu en politique aussi bien qu'en histoire ?

Ni Montesquieu, ni Rousseau, sans doute, n'offraient de modèle pour l'historiographie. Parmi les chefs du Rationalisme, Voltaire seul avait écrit l'histoire. Mais sa froide analyse, son habitude de regarder l'histoire du point de vue du despote éclairé, étaient trop

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en contradiction" avec les opinions des libéraux, qui ne voulaient pas voir dans le peuple de simples sujets, pour que sa méthoHe pût trouver encore au xix* siècle beaucoup d'imitateurs. Et puis les libéraux n'étaient pas moins éblouis que les romantiques par la chaleur de la narration de Walter Scott, à côté de laquelle Voltaire et ses disciples paraissaient manquer par trop de sentiment. On pouvait renier le conservatisme romantique du poète écossais. Mais pourquoi n'aurait-on pas pu tout aussi bien raconter au point de vue du libéralisme progressif? Pourquoi la doctrine de la couleur locale ne se serait-elle pas accommodée d'une conception de l'histoire qui glorifiait les héros de la liberté aussi bien que de celle qui favorisait les puissances conservatrices ? Aussi Thierry a-t-il déjà réahsé l'alliance de la forme romantique avec les tendances libérales.

L'école des vieux-libéraux. — Cela étant, peu d'historiens libéraux prirent pour modèle la méthode historique de Voltaire. Ce furent presque exclusivement des fonctionnaires ou des hommes d'État. Naturellement, il ne s'agissait que de la partie positive de l'historiographie de Voltaire : on laissa tomber, pour divers motifs, la polémique contre la religion et l'Église. Mais ces historiens gardèrent la largeur d'horizon de l'historiographie de Voltaire. Ils considérèrent l'histoire d'en haut plutôt que d'en bas. Ils oublièrent moins que les constitutionnalistes que l'organisation de l'État doit être forte au dedans et au dehors, lis attachèrent plus de prix à une administration rationnelle qu'à des institutions libres.

Nous parlerons dans ce qui suit de quelques représentants de cette tendance que l'on pourrait désigner, pour les différencier des libéraux proprement dits, par le nom de Vieux-libéraux.

II. — Les coxtiiNuatedrs libérauk de l'historiographie de Voltaire

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