‹ Histoire de l'historiographie moderneChapitre 268 sur 341 · Guizot · texte numérisé non relu

Guizot

François Pierre Guillaume ("îuizot, né à Nîmes 1787 de parents protestants et pour cette raison élevé à Genève, 1812 professeur d'histoire à la Sorbonne, sous la Restauration temporairement conseiller d'Etat, après la révolution de Juillet, ministre de l'Intérieur (183(1), ministre de rinstruction publique 1832 à 1843, 1835-36, 1836-37. ambassadeur 1840 en Angleterre, 1840 à 1848 ministre des Affaires étrangères, évincé de ses postes politiques par la Révolution de 1848, mort 1874 sur ses terres en Normandie. A considérer ici comme auteur de l'Histoire de la Révolution d'Angleterre (jusqu'à la mort de Charles I''^ 1826-27), continuée plus tard par Histoire de la République d'Angleterre et d'Olivier Cromwell (1854) et l'Histoire du Protectorat de Richard Cromivell et du rétablissement des Stuarts (1856), complétée par de petits écrits [Monk, 1851 ; V Amour dans le mariage, 1855) et comme auteur du Cours d'histoire moderne (1829- 1832) qui fut plus tard divisé en Histoire générale de la civilisation en Europe et Histoire de la civilisation en France. Cf. encore : Washington ; la fondation de la République des Etats-Unis (1840); Sir Robert Peel (1851), Histoire des origines du gouvernement représentatif (1881).

Guizot a raconté sa vie dans les Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps (1858 à 1867). Sur l'homme politique et l'historien, Cf. J. Simon, Thiers, G., Réinusat 1885; A. Bardoux, G. 1894.

L'histoire de la Révolution d'Angleterre. — Le chef français des Doctrinaires se rattacha de plus près encore à la manière des rationalistes.

Son principal ouvrage, la Révolution anglaise, établit des types et des raisonnements tout à fait dans le goût du xviii^ siècle. L'auteur veut tirer de l'histoire des leçons positives pour le présent ; il n'aspire pas à une reconstitution colorée du passé. Il ne se distingue des rationalistes que par le but auquel il vise : il ne prêche pas le despotisme éclairé, mais la monarchie constitutionnelle. Ses héros ne sont pas les Stuarts, mais les champions des droits parlementaires.

Comme historien d'un mouvement révolutionnaire, Guizot était incontestablement supérieur à Hume. Il pénétrait la nature des révolutions politiques mieux que l'historien anglais n'avait été capable de le faire. Il travaillait son sujet avec plus de soin et entrait avec plus de sympathie dans les détails. Mais il ne s'est pas

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dégagé de bien des défauts de l'historiographie rationaliste. Il présentait souvent comme des types les événements de la Révolution anglaise pour en tirer des allusions au présent. Il subordonnait ses réflexions à une thèse, savoir que le pouvoir absolu est illégitime en soi. Il consulta un matériel plus riche que ses prédécesseurs et disposa pour la première fois des trésors des Archives françaises. Mais il ne s'appliqua pas à une critique méthodique de ses sources. Il tenait pour historiques, sans examen, les données de Clarendon ; il accordait à des mémoires et à des procès politiques une confiance peu justifiée. Il ne péchait pas par naïveté. Quand ses sources représentent des tendances qu'il connaît directement par les luttes politiques actuelles, il sait très bien les reconnaître; il a spécialement critiqué sévèrement et intelligemment ses devanciers. Mais il était loin de se plonger dévotement, comme Ranke, dans des querelles de partis depuis longtemps éteintes. Cela le rendait incapable de reconnaître jusqu'à quel point, même dans des récits en apparence impartiaux, l'intelligence historique avait été faussée parla situation politique du moment.

La Révolution d'Angleterre est un livre extraordinairement sage. Comparé aux autres ouvrages d'histoire libéraux, il est sans prévention. Il échappe au travers romantique, de tout sacrifier à la narration, aussi bien qu'au penchant libéral pour les déclamations déplacées. Mais le jugement de l'auteur est trop dépendant des luttes constitutionnelles de la Restauration pour pouvoir saisir l'originalité de la révolution anglaise. Guizot ne méconnut pas complètement le Puritanisme. Mais il n'en fit jamais voir l'importance. La France de Charles X offrait trop peu d'analogies avec le Presbytérianisme anglais. Il traita les Puritains comme ses contemporains pouvaient les comprendre, comme un parti politique.

Guizot historien de la civilisation. — On peut caractériser de la même façon l'ouvrage que Guizot a consacré à V Histoire delà civilisation en France au moyen âge. Il ne fait de cette histoire ni une tendre idylle d'amour ni une mascarade de gala. Il la traite en philosophe (dans le sens qu'avait le mot en France au xviii* siècle). Son modèle n'est pas Chateaubriand, c'est Robertson. On peut dire que son livre exécute ce qui, dans V Essai sur les mœurs de Voltaire, était

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resté à l'élal de projet. L'histoire des personnages n'est pas seulement dépouillée de sa prééminence, elle est éliminée en faveur de l'analyse raisonnée. On ne veut exposer que les grands changements dans l'État et dans la société.

Cependant Guizot était plus qu'un simple continuateur de l'historiographie de Voltaire. Ses réflexions historiques à lui aussi étaient influencées par la Révolution et ses suites. Comme ses contemporains allemands, il réduisait l'histoire à une lutte entre des principes opposés. Son attention était tournée avant tout sur l'action politique de principes généraux ; l'histoire de la philosophie, des sciences et des arts n'avait pas pour lui d'importance spéciale. La seule chose qui le séparait de l'école de Guillaume de Humboldt, c'est qu'il ne s'abstenait pas de jugements de valeur, et s'occupait de préférence des idées qui paraissaient avoir amené l'histoire à son terme, à la monarchie constitutionnelle du roi-bourgeois Louis-Philippe.

11 était plus réaliste que les partisans allemands de l'idéologie. Il ne considérait qu'occasionnellement, comme les rationalistes, la possibilité que des principes politiques eussent pour base des faits économiques. Mais il n'avait garde de laisser de côté les conditions politiques concrètes; l'histoire est moins spiritualisée chez lui que chez les disciples orthodoxes de l'idéologie. Son Histoire de la Civilisation offre une curieuse synthèse d'anciennes et de nouvelles idées : une froide analyse, guidée par une expérience pratique, des changements politiques, à la manière de Voltaire ou de Robertson, et à côté, des explications reposant sur la théorie de la valeur indépendante des principes généraux.

Le calme et le recueillement manquèrent malheureusement à Guizot pour fondre ensemble ces éléments disparates. Il n'y a pas d'unité dans ses réflexions. Il savait très bien critiquer celles d'autrui ; mais il ne s'appliquait pas à les repousser résolument pour les remplacer par des vues meilleures et personnelles. Il accorde par exemple que la libération de V esprit humain qu'il fait remonter à la Réformation, a été un fait plutôt qiiun principe, par conséquent n'a pas été VOULUE par la Réformation. Mais il n'en tire pas les conséquences ; il maintient la définition tendancieuse du protestantisme que le rationalisme protestant avait établie. Il indique que les plaintes formulées par les protestants contre le gouvernement papal

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étaient en grande partie mal fondées; mais il ne cherche pas à motiver dans un esprit d'indépendance scientifique l'origine de la Réformation. Et puis Guizot connaissait trop peu la matière. Ses essais de généralisation reposent exclusivement sur des données empruntées à des sources secondaires, des manuels et des relations modernes. Il a des formules spirituelles, il signale intelligemment bien des faiblesses de l'histoire traditionnelle : mais tout cela ne compense pas la connaissance insuffisante du sujet. Il est capable d'appeler Dante un humaniste. Moins encore que des ouvrages d'histoire politique, on improvise des histoires de la civilisation.

Le style de Guizot aussi est un compromis. C'est un exposé purement objectif qui eût le mieux convenu à sa nature. Son farouche doctrinanisme ne s'accordait pas avec le pathos de la rhétorique. Il n'en poursuivait pas moins des effets oratoires — sans autre succès que de ne pouvoir satisfaire ni l'art ni la science. Il renonça à agir par l'attrait d'une exposition simple et transparente, et tomba dans une éloquence académique d'une pénible lourdeur. Il est vrai que pour ne produire d'effet que par ses pensées il eût fallu les laisser tout autrement mûrir. On trouve chez lui, à côté de clichés et de remplissage, des expressions neuves, heureusement et fortement frappées.

Les œuvres historiques de Guizot ont eu une grande influence sur l'historiographie. Elles ont, justement peut-être par ce qu'elles avaient d'incomplet, donné de fortes impulsions. Plus d'un exposé postérieur doit sa philosophie de l'histoire à l'opposition que l'empirique était amené à faire aux trop promptes généralisations de Guizot. Mais lui-même a partagé le sort de la plupart des historiens publicistes. Il n'est resté vivant que tant que ses idées ont trouvé de l'écho dans la politique active.

Un contemporain qui a des affinités spirituelles avec Guizot est l'Anglais Henri Hallaai, du parti des Whigs, né 1777 à Windsor, mort 1859. Dans la préface de son principal ouvrage, Constitutional History of England from the accession of Henry Vil, to the death of George II (1827), Hallani loue Guizot comme le plus grand historien de la Révolution d'Angleterre, mais il représente lui-même le libéralisme doctrinaire d'une façon plus typique encore que l'homme d'État français. Son dogmatisme politique ne connaît pas de développement, il ne constate que des époques d'orthodoxie et des époques de décadence.

Par le style également il ressemble au Français; sa raideur académique et sentencieuse fait le plus grand contraste avec le ton léger, formé à l'école du Romantisme, de son confrère whig Macaulay (qui dans un Essay connu a loué l'Histoire constitutionnelle).

Cet ouvrage fut précédé par View of thc State of Europe during the Middle Ages (1878), qui devait lui servir en quelque sorte d'introduction. L'ouvrage postérieur. Introduction to the Literature of Europe in the 15 th, 16 th, and 11 th Centuries (1837 à 1839) n'est remarquable que par l'intention. C'est un des rares travaux qui s'occupent de l'histoire littéraire européenne. Malheureusement, llallam en reste à un essai; il ne donne guère ({u'une compilation tout extérieure.

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