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Allemagne

a. — Observations générales.

L'historiographie libérale en Allemagne répondit avec plus de naïveté et plus d'aigreur aux exigences de l'école. Les libéraux ne formaient pas en Allemagne un parti dominant comme en Angleterre ; encore moins vivaient-ils dans un Etat organisé déjà selon leurs vœux, comme les Américains. Ils avaient derrière eux presque toute la bourgeoisie cultivée ; mais ils ne réprésentaient pas une puissance

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dans la vie de l'Etat. Ils avaient, avec certaines restrictions, le droit de défendre leurs opinions dans la presse ou dans les parlements; ils étaient en général exclus de la direction des affaires publiques. La conséquence naturelle fut que le côté idéologique de la doctrine libérale fut plus accentué que dans d'autres pays.

Il s'y ajouta une autre circonstance. Les libéraux ne trouvaient que dans quelques petits ou moyens Etats l'occasion de se mêler un peu à la politique. Leur condition interdisait à ces Etats des vues de puissance indépendante et les affranchissait de la nécessité de défendre leur existence contre de grands Etats étrangers : rien donc ne corrigeait chez eux le dédain des libéraux pour la puissance militaire. On croyait aisément que l'Etat n'avait à faire qu'un service de gendarme, c'est-à-dire à maintenir l'ordre à l'intérieur, et non à défendre au dehors son existence. Les libéraux anglais sont des citadins modernes au vaste horizon ; les libéraux allemands sont des petits bourgeois. Ils transportaient plus naïvement encore que les libéraux d'autres pays aux faits de la vie sociale les exigences de la morale privée, c'est-à-dire de l'honnêteté et de la loyauté bourgeoises. L'optimisme déclamatoire de Rousseau a partout trop séduit les libéraux ; mais nulle part il n'a exercé une influence plus forte qu'en Allemagne, où dès le début il avait reçu l'accueil le plus empressé.

L'historiographie libérale allemande est représentée surtout par deux noms, dont l'un appartient au libéralisme vulgaire de la bourgeoisie de petite ville, l'autre au libéralisme cultivé des professeurs aux sentiments nationaux d'avant 1848.

b. — Rotteck.

Karl v. Rotteck, né 1775 à Fribourg en Brisgau, juriste, 1798 professeur d'histoire universelle dans sa ville natale, 1898 professeur de droit rationnel et de sciences politiques i6ù/. ; politique influent; 1819 élu membre de la première chambre badoise, 1831 de la seconde ; chef du parti libéral, ce qui lui vaut la perte de sa chaire en 1832; mort 1840. Il écrivit: Allgemeine Geschichte von Anfang der historischen Kenntnis bis auf imsere Zeiten (1815), 1812 à 1827 ; la Neueste Geschichte (1815 à 1840) lut publiée (1841 à 184:^) d'après les travaux préparatoires de Rotteck par son fds llermann. Une vraie popularité ne fut acquise qu'au résumé publié par Rotteck lui-même sous le titre de Allgeineine Weltgeschichte fiir aile Stànde von den friihesten Zeiten bis zum Jahr 1831 (1831 à 1833). —

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Wecch, Aus aller und iieuer Zcit 1878 ; W. Kopcll. K. W . v. R. (discours de rectoral), Breslau 1883 ; E. Ganter, K. v. R. als Gcschichtschrciber 1908 (Diss. de Fribourg).

Notre histoire n'a qu'à mentionner brièvement Rotteck. Ses ouvrages n'ont qu'une importance politique. L'histoire lui servit à populariser en Allemagne les idées du libéralisme ; il n'a jamais prétendu être un historien scientilique ou érudit.

11 se rattacha étroitement à l'historiographie du Rationalisme. 11 amalgama le cadre de Voltaire avec l'idée d'humanité de Herder. Comme le prédicateur de la cour de Weimar, il en resta à l'effort pour rationaliser ['histoire pHmitive et commença son histoire universelle par Adam et le paradis. Il a constamment le même critère historique : il blâme ce qui paraît un oubli des droits du peuple {Nichtachtung der Volksrec/ite) ; il loue ce qui semble avoir diminué l'oppression du peuple (Volksdruck). 11 n'admet pas même qu'exceptionnellement le salut dun Etat ne puisse être assuré que par une centralisation militaire. Des armées permanentes ou des troupes mercenaires sont à ses yeux funestes en toutes circonstances. Comment un vrai citoyen pourrait-il trouver plaisir à des jeux militaires ! Dei' Spartaner, dit-il quelque part ( Wellgesch. I, 16(5), opferle seineni Staat Eigentum, Gemàchlichkeil und wahren Lebensgenusu, er entsagte de?' biXrgerlichen Emsigkeit wie der hàuslichen Freude, verschmdhte den Dienst der Mitsen wie die Pflege rein menschlichen Gefûhls und nahm zum Ersatze fur ailes — soldatischen Slolz und patriotischen Schioindel^. L'idéal politique utilitaire de Voltaire devint entre les mains de Rotteck une plate idylle de Philistins ; les grands intérêts spirituels manquaient à son idéal de civilisation ; il n'a de sens que pour la douce vie des petits bourgeois.

c. — Gervinus.

Georg Gottfried Gervincs, né 1805 à Darmstadt, d'abord négociant puis historien (élève de Schlosser), i830privat docent à Heidelberg, 1835 professeur à Gœttingue, 1887 destitué comme l'un des Sept ; plus tard pro-

1. Le Spartiate sacrifiait à son pays propriété, confort et vraie jouissance de la vie ; il renonçait à factivité civile comme aux joies domestiques, dédaignait le culte des Muses aussi bien que la culture des sentiments purement humains et n'avait en compensation pour tout cela que ... la fierté du soldat et l'exaltation patriotique.

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fesseur honoraire à Heidelberg, fonde 1847 la Deutsche Zeitung, élu 1848 à l'Assemblée nationale, mort 1871 à Heidelherg. 11 nous appartient surtout par deux ouvrages :

1° Geschichte der poetischen Nationalliteratur der Beutschcn 1840 à 1842 avec une continuation Neuere Geschichte der poet. NationallU. der Deutsr.hen 1840 à 1842 ; plus tard réunies (1852) sous le titre de Geschichte der deutschen Dichtung.

2° Geschichte des neunzehntcn Jahrunderts seit den Wiener Vertràgcn (inachevé, s'interrompt avant 1830), 1855 à 1866. (L'Introduction à part, déjà 1853).

A citer en outre : Historische Schriften 1855 (= Geschichte der florentinischen Historiographie et Versuch einer inneren Geschichte von Aragonien) ; Geschichte der Angelsachsen 1830; Shakespeare 1849 à 1852, etc. ; Grundziige der Historik 1837.

Pour la biographie, cf. l'autobiographie G. G. G. Leben (jusqu'à 1836) 1893. Sur l'historien : R. Gosche Gervinus 1871 ; E. Lehmann id. 1871 ; Ranke dans Hist. Zeitschr. 27 (1872) 134 ss. ; J. Dôrfel G. als historischer Denker 1904 {Geschichtliche Untersuchungen édit. Lamprecht II, 2).

Gervinus se regarda toujours comme un élève de Schlosser. Il importe donc avant tout de se rendre compte de ce qui distingue son historiographie de celle du maître,

Schlosser aborda l'histoire avec la morale individualiste de Kant, Gervinus avec les axiomes de la dogmatique Kbérale. Tous les deux avaient l'habitude de prononcer des jugements moraux sur des personnages historiques. Mais comme Dante son modèle, Schlosser appuyait ses sentences sur les prescriptions d'une moralité abstraite ; Gervinus donnait à son blâme une couleur politique. Schlosser déclarait condamnables en soi l'oppression d'un peuple, la satisfaction d'un penchant vers la puissance et l'immoralité ; Gervinus les condamnait parce qu'elles ne pouvaient que perdre les États. L'Etat qui prospérera le mieux, selon lui, est celui qui est gouverné d'après les principes de l'honnêteté bourgeoise, dans lequel fleurissent les vertus sans éclat mais véritables de la famille et de la cité {die glanzlos echten Tugenden der Hàuslichkeit und Bûrgerlichkeit gedeihen). Un Etat gouverné avec la liberté est supérieur dans tous les cas à un État despotiquement administré. Un personnage comme Napoléon n'est déjà moralement pas excusable. Mais, en outre, Tégoïsme exalté {ûberhobene Selbstsuchl) du Corse conduisit à la ruine d'un système (Commencement de son Histoire du XIX" siècle).

On le voit, les vues politiques de Gervinus ne sont pas précisé-

mont originales. Il représente le libéralisme typique. On ne peut pas dire que sa Geschichle des 19. Jahrhunderls contienne des jugements plus profonds que d'autres ouvrages d'histoire libéraux. Son importance pour l'historiographie vient presque uniquement de ce qu'avec elle un historien tentait de nouveau une entreprise hardie et cherchait à décrire un mouvement international. Du reste, Gervinus s'écarte bien peu de la manière de voir traditionnelle. Il ne s'est, par exemple, jamais demandé s'il n'y avait pas des besoins militaires, économiques ou politiques qui pouvaient conseiller la restauration ou la conservation des anciens pouvoirs politiques après 1815. La cause libérale est pour lui la bonne cause en soi ; tout État qui la combat est voué à la ruine.

C'est dans les chapitres d'histoire littéraire que Gervinus se distingue le plus. L'exemple de Schlosser sans doute l'engageait à traiter en détail les belles-lettres et la littérature scientifique de son époque. Mais il a bien dépassé son maître. Il a mené abonne fin une chose que celui-ci] n'avait jamais réussi à faire : il a su établir au moins en quelque mesure un lien intime entre la littérature et l'histoire politique.

Il était tout autrement préparé que son maître pour les recherches de ce genre. Il se trouvait sur son terrain quand il analysait historiquement des monuments littéraires. Son Histoire de la poésie allemande est le premier exemple d'une histoire de la littérature orientée vers l'histoire et non vers l'esthétique. Ce que M™** de Staël et Villemain n'avaient fait que pour certaines périodes, était réalisé maintenant pour toute une littérature.

Gervinus n'était pas un esthéticien remarquable. Il ne s'entendait pas au côté technique de la production artistique ; il la traita aussi peu que dans ses livres d'histoire il n'entra dans les questions techniques de l'administration. Mais il sut d'autant mieux utiliser des monuments littéraires comme témoignages historiques. Il sut faire de l'histoire de la littérature allemande une histoire de la culture allemande, de la vie spirituelle de l'Allemagne.

Il y a beaucoup d'objections à faire aux explications de Gervinus. Mais une chose qu'on ne lui contestera guère, c'est qu'il a exploité ses sources avec plus de soin et de critique que presque tous les autres historiens de la littérature qui ont fait une tentative analogue.

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