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LIVRE VI

LA RÉACTION RÉALISTE CONTRE L'HISTORIOGRAPHIE ROMANTIQUE ET L INFLUENCE DU MOUVEMENT SOCIAL

Le bas peuple dans l'historiographie libérale et romantique. — L'historiographie, tant libérale que romantique, avait subi l'impression delà Révolution française et des luttes constitutionnelles qui en avaient découlé entre la bourgeoisie et les classes privilégiées. Les historiens avaient réduit l'histoire à une lutte de principes et de tendances. Ils ne pouvaient imaginer que la direction des mouvements historiques ne fût pas entre les mains des classes supérieures. Les libéraux pensaient assurément avoir en vue le bien du peuple entier quand ils réclamaient une constitution parlementaire. Mais ils ne pouvaient se figurer comme détenteurs du pouvoir que des membres des classes cultivées — des classes alors représentées dans les parlements. Les Romantiques cherchaient bien dans le peuple l'origine du droit et de la constitution; mais Vesprit du peuple, comme les idées de l'école de Ranke, n'arrivait à la réalisation que si de grandes individualités, hommes d'Etat et fondateurs de religions, se mettaient à leur service. Des améliorations sociales, pensait-on, ne pouvaient non plus venir que d'en haut. Quand des philanthropes comme Owen s'occupaient avec désintéressement du bien de leurs ouvriers, on croyait que c'était là l'unique voie par laquelle on pût venir en aide au peuple encore mineur. Le gouvernement avait certes le devoir d'entourer de sa sollicitude les classes pauvres et pauvrement cultivées ; mais elles étaient considérées comme une masse passive. A peine leur permettait-on d'exprimer

leurs vœux. On ne songeait pas qu'elles pussent jamais arriver par leurs propres forces à influencer la direction de la politique. Le respect du vieu.x libéralisme pour la bureaucratie élait commun au.v libérau.x et aux romanli(iues.

Un exemple classique montre que des politiques tout à fait libéraux regardaient la participation aux affaires des classes inférieures comme absolument impossible et menant tout droit à l'anarchie : c'est le discours prononcé par Macaulay le 3 mai 1842 dans la Chambre des communes conti-e l'admission des pétitionnaires pour la Veoples Charter (imprimé dans les Speeches). — Nous trouvons d'aulantplus à propos de le mentionner ici qu'il provient d'un historien et engage plus ou moins tout le parti des Whigs.

L'effet produit par la Révolution de février. — Ces opinions ont été maintes fois critiquées avant 1848. Ce n'est pas la révolution de février qui a créé sur le continent le mouvement communiste et socialiste. Mais il n'a eu d'influence sur l'historiographie que lorsqu'il a tenté de s'emparer du pouvoir politique officiel.

On avait jusqu'alors cru pouvoir le négliger comme une rêverie de quelques théoriciens à moitié fous. La révolution de 1848 en France montra que le quatrième Etat pouvait aussi être une puissance politique indépendante. Les historiens qui ont été témoins de cet événement à un âge où ils pouvaient comprendre, n'ont jamais oublié l'impression produite par cette première révolution sociale. L'historiographie, qui avait cru pouvoir passer sous silence les théories socialistes, fut contrainte à une autre orientation lorsqu'à la spéculation succédèrent des actes politiques. Si l'on avait mieux connu l'histoire d'Angleterre avant et après le bill de réforme, on eût pu acquérir plutôt cette connaissance. Mais sur le continent, on ne s'intéressait qu'à l'histoire du Parlement, et l'historiographie anglaise d'alors était trop dominée par l'opposition des deux grands partis pour pouvoir accorder une attention sérieuse aux mouvements qui se produisaient en dehors d'eux. Et puis le caractère spécial de compromis qu'avait la politique anglaise du moment, c'est-à-dire l'acceptation par les Whigs d'une série de revendications radicales, nuisait à l'intelligence de la portée que prenait le mouvement des salariés.

L'écrit qui a peut-être le plus nettement saisi et rendu le caractère

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social nouveau de la révolution de Février, ce sont les Souvenirs, rédigés en 1850, de Tocqueville (1893). Pour l'influence de la révolution sur rhistorioo-raphie, nous citerons entre autres, les observations de Sybel sur les lacunes des précédentes histoires de la révolution dans sa Geschichte der Reiolutionszeit, livre II, chapitre iv. Sur Taine, cf. GiraudEsm sur Taine, 4<^ édition (1909), p. 24.

La révolution de Février a eu presque autant d'influence sur l'historiographie que la révolution française de 1789.

Elle eut d'abord pour conséquence d'étendre sur tout le peuple le reo-ard de l'historien. On reconnut aux conditions économiques une valeur indépendante à côté des formes politiques. Les historiens cherchèrent à déterminer les forces sociales qui agissaient dans les changements politiques. Môser et Niebuhr avaient tenté quelque chose de pareil. Mais leurs enseignements avaient à peine attiré l'attention de l'historiographie .politique et l'histoire moderne surtout n'en avait pas profité. Maintenant les historiens comprirent qu'il ne convenait pas de regarder une partie du peuple seulement comme capable d'action et de donner pour de l'histoire les luttes intérieures de cette partie; ils comprirent que l'histoire ne se réduisait pas à des conflits entre la noblesse et la bourgeoisie, entre l'industrie des villes et la propriété agricole — pas plus que l'histoire ecclésiastique à des querelles entre des revues orthodoxes et libérales, entre des consistoires et des candidats de culture moderne. Ils avaient vu à l'œuvre, en dehors des classes possédantes et cultivées, des forces qui bouleversaient la conception traditionnelle de l'histoire. Il leur sembla qu'il rentrait dans leur tâche de montrer également l'action de ces forces dans le passé.

Une deuxième conséquence se rattache à celle-là. Les masses qui, en dépit de tous les calculs des constitutionnalistes, firent en 1848 invasion dans la politique, ne se trouvèrent pas satisfaites par des principes. Elles demandèrent la satisfaction de besoins réels. Les droits constitutionnels qu'elles revendiquaient n'étaient qu'un moyen pour arriver au but. Et le but pour elles était que l'Etat leur vienne matériellement en aide, leur procure travail et gain, fût-ce aux dépens de la bourgeoisie et du droit de propriété existant.

La spiritualisation idéaliste de l'histoire, qui négligeait les besoins concreis ùiférietfr s des groupes humains, n'était plus soutenable. Il n'était plus possible de concevoir les idées-forces de l'histoire

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comme des puissances purement intellectuelles. Lhisloriographie (en même temps que les belles-lettres) devint réaliste. On n'abandonna pas Vkléc que le développement historique est souvent déterminé par des puissances irrationnelles, mais on ne lit plus de celles-ci l'objet d'un culte, comme l'avait fait le Romantisme. Au lieu de voir en elles de mystérieuses émanations de Vespi'U du monde, on préféra s'efforcer avec sang-froid de les définir et de les ramener à des besoins pratiques.

Il se fit une transformation complète dans les opinions sur les devoirs de I'Etat. On avait constaté l'insuflisance des anciennes théories. !Ni la conception idéaliste de l'Etat comme l'incarnation de la morale, ni la formule libérale qui ne demandait à l'armée et au gouvernement qu'un service de gendarme, ne pouvaient passer pour l'expression des revendications qu'après 1848 les classes possédantes adressèrent aux gouvernements . Le désir naquit d'un Etat fort et en même temps préoccupé du sort de toutes les classes.

En politique, juste l'inverse du gouvernement bourgeois dont les libéraux étaient épris. L'Etat devait être fort, pour protéger la bourgeoisie possédante contre l'assaut des classes inférieures; il devait faire aux gens qui ne possédaient rien des avances matérielles, pour les empêcher de revenir à des actes révolutionnaires. Le changement s'accomplit, comme il était naturel, en France d'abord où la bourgeoisie se jeta plus résolument qu'ailleurs dans les bras de l'absolutisme. Mais l'action de la révolution de Février ne resta pas à cet égard restreinte à son pays d'origine.

On avait reconnu que les classes inférieures du peuple, jusqu'ici exclues de la politique (ouvriers salariés et petits cultivateurs) pouvaient intervenir dans la vie de l'Etat; on était tout porté à élargir le sens du mot national. On l'étendit en quelque sorte pour la première fois au peuple entier. Le Romantisme, sans doute, avait assez parlé du peuple et d'esprit national. Mais le vrai peuple, pour l'historiographie politique au moins, n'avait à peu près pas existé. Il avait formé l'obscur terroir d'où sortaient les germes féconds ; il n'avait pas pris directement part au développement historique. Pour avoir quelque efticacité, ses aspirations avait toujours dû être converties en faits par des membres des classes gouvernantes ou cultivées. Maintenant les historiens considéraient les classes inférieures comme

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