‹ Histoire de l'historiographie moderneChapitre 278 sur 341 · J.-R. GREEN · texte numérisé non relu

J.-R. GREEN

collaborant activement au développement national. Désormais peuple et Etat formaient une unité.

Il fallut beaucoup plus de temps à l'historiographie pour tirer profit de la nouvelle organisation démocratique des partis ultramontains et pour comprendre que Vhistoire ecclésiastique n'a pas à s'occuper seulement des prélats et des théologiens, qu'elle consiste en autre chose encore qu'à élaborer de nouveaux systèmes dogmatiques, de nouvelles liturgies ou ordonnances ecclésiastiques. Les besoins religieux des masses (des laïcs) pour lesquelles les idées religieuses sont souvent étrangement mélangées de considérations pratiques, avaient été jusqu'alors aussi négligés par l'histoire de l'Eglise que les besoins politiques des masses par l'histoire politique. Peu à peu seulement le mouvement ultramontain d'un côté, de l'autre le mouvement chrétien social (anglais) ont changé la situation.

J. R. Green. — C'est sans doute l'historien anglais J. R. Green qui a le mieux rassemblé les différentes tendances historiographiques de la nouvelle génération. Personne n'a su comme lui promener artistement l'idée de l'unité du peuple entier à travers toutes les vicissitudes de l'histoire nationale. Personne, dans le récit des événements, n'a montré avec autant d'insistance derrière la Cour, l'administration et les partis, les grandes masses anonymes dont l'histoire constitue proprement l'histoire nationale. Personne n'a aussi bien su faire aux chefs des mouvements spirituels et religieux leur place dans l'histoire de la nation.

L'exemple de Green montre, il est vrai, que chez les historiens de la nouvelle école, l'intention valait mieux que l'exécution. Au point de vue du style, son ouvrage est un chef-d'œuvre. Les éléments disparates, dans son Histoire du peuple anglais, sont artistement fondus en un seul jet; la langue noble et passionnée donne au récit la chaleur de la vie. Mais il ne fait qu'indiquer l'enchaînement causal profond. Il supplée souvent à des constatations précises par des considérations un peu trop générales. Il veut être social par le cœur, mais il lui manque l'éducation économique qui lui aurait permis d'apprécier avec justesse l'importance des changements de ce genre. Ses^oonnaissances en histoire des idées et en ethnographie ne sont pas non plus assez profondes pour saisir dans toute leur portée

660 HisToiRii: DE l'historiographie moderne

des mouvomcnls spirituels. Les problèmes d'un événement comme la Réformation sont plutôt pressentis que bien reconnus.

La concej)tion historique est en outre par trop dépendante des circonstances actuelles. C'était en somme un avantage que Green fût amené par son activité de pasteur des pauvres et par ses aspirations de chrétien social à tourner son attention, dans l'histoire aussi, vers les conditions sociales. Mais il transporta un peu trop dans le passé les idées modernes sur le tout isolé que forme une nation. L'histoire du peuple anglais et de l'Eglise d'Angleterre (au moyen âge) nest pas chez lui une partie de l'histoire européenne, elle est tout à fait à part. On pouvait passer sur cet isolement pour le sujet qu'il traitait plus que pour l'histoire d'autres peuples. Ce n'en est pas moins un défaut ; l'ouvrage est trop lié à un phénomène qui appartient à un temps donné, l'idée moderne de nationalité.

John liichard Greex, né 1837 à Oxford, eeclésiasuque, pasteur d'une des paroisses les plus misérables de l'Est de Londres (Saint-Philippe de Stepney), rompt peu à peu avec les idées de l'Eglise, 1869 nomme bibliothécaire de l'archevêque de Canterbury à Lambeth (sinécure qui lui permettait de se livrer tout entier à des travaux historiques), de bonne heure maladif, mort 1883 à Menton. II est l'auteur de la Short History of the English People 1874, agrandie plus tard enHist07'y of the English People (jusqu'à 1815; pub. d'abord 1877 à 1880). Les deux ouvrages ont un caractère populaire. Green tenta un exposé scientifique de l'ancienne histoire d'Angleterre dans les ouvrages : The Making of England (jusqu'à 828) 1881 et The Conquest of England (inachevé]; n'a paru qu'après sa mort 1883). Historical studies, 1904, etc. — Cf. ses Letters publié par L. Stephen 1901. Caractéristiques en tête de la traduction française de la Short History par G. Monod (aussi dans ses Portraits et souvenirs 1897), et de l'allemande, par A. Stern. Sans grande valeur l'article de F. R. Powell, imprimé dans Life d'O. Eiton II (1906), 52 ss. J. Bryce Studies in Contemporary biography 1903.

L'exécution du programme de la nouvelle école. — L'ouvrage de Green était destiné au grand public, et quoique reposant sur de très fortes études, il n'avait pas précisément de prétentions scientifiques. Mais une bonne part de ce qui a été dit de VHistoire du peuple anglais s'applique à des productions savantes de la nouvelle école.

Cette nouvelle conception réaliste, appliquée avec conséquence, devait mettre fin à la manière littéraire de traiter l'histoire. Une analyse pénétrante des faits politiques au point de vue social ne s'accorde gfuère avec la satisfaction du besoin de divertissement.

Page 1