‹ Histoire de l'historiographie moderneChapitre 287 sur 341 · TREITSCHKE · texte numérisé non relu

TREITSCHKE

nationale. Mais il donnait quelque chose d'achevé comme historien artiste quand il s'inspirait de Riehl et de Freytag.

Comme historien politique, on ne saurait l'égaler à Droysen ; il n'a pas compris avec la sagacité de son devancier, les problèmes politiques et militaires; des postulats politiques tournent trop facilement entre ses mains à l'éthique. Mais il laisse loin derrière lui les productions dune histoire de la civilisation allemande dépourvue d'État (voir ci-dessous 708 ss.), comme styliste et comme penseur politique. Dans la peinture de genre historique, la description de la vie paisible des moyens et des petits États de l'Allemagne, Treitschke est un maître. Il a fait à d'autres historiens le bizarre reproche qu'ils manquaient d'humour. Personne ne lui fera ce reproche-là. Il possédait comme pas un le don de voir le côté comique de la vie des petits États allemands. Avec quel art sont dépeints les traits typiques de la vie à la Cour de Saxe au temps de la Restauration, ou le pathos comique d'une assemblée démocratique en Allemagne! Ce sont des tableaux de genre inoubliables, auxquels l'honnête histoire de la civilisation d'auparavant n'a rien à comparer. Treitschke dans ces chapitres même, n'est pas exempt d'un esprit tendancieux. Il est disposé, quand des faits ou des personnages n'agréent pas à sa politique, à en faire une caricature qui n'a rien d'historique. Mais il se fait pardonner par le trait bienveillant que garde sa satire en ces endroits-là : à côté de l'enthousiasme avec lequel il préconise la splendeur du grand État militaire, l'indigène de la Saxe ne peut se défendre d'une légère sympathie pour la vie pacifique des petits bourgeois du bon vieux temps.

Treitschke n'a pas seulement donné plus de relief à l'histoire de la civilisation que les professionnels de cette histoire; il a su tout autrement qu'eux fondre l'histoire de la civilisation et l'histoire politique en une histoire nationale commune. Sa tendance politique était ici un avantage pour lui. Il se refusait déjà par principe à séparer l'histoire de la vie spirituelle de celle de l'État. Il s'ensuivit que l'histoire non pohtique du peuple allemand au xix^ siècle se trouva insérée dans l'histoire générale. D'une façon unilatérale sans doute, vu qu'il n'appliquait que des critères nationaux aux phénomènes de la vie spirituelle. Et l'on y sent encore une certaine dépendance des

courants de la politique du jour. Peut-on expliquer autrement que par des égards pour les opinions officielles de la Prusse, qu'un libre penseur comme lui parle d'un vrai ton de zélotc de la théologie critique et de David Frédéric Strauss? Mais le mérite ne lui restera pas moins d'avoir l'un des premiers, dans une histoire générale, suivi le développement de la civilisation entière d'une nation dans une période déterminée, d'avoir donné, au lieu de notices détachées, une histoire d'ensemble. Les parties les moins réussies sont celles de l'histoire économique, pour laquelle Treitschke n'avait pas une préparation suffisante.

Comme penseur en histoire et en politique, Treitschke n'était pas aussi original que Ranke, Droysen ou Mommsen. Il empruntait à d'autres, en général, les éléments scientifiques de son historiographie, et l'on ne saurait dire qu'entre ses mains ils aient gagné en précision des idées. Mais il était exceptionnellement doué pour s'assimiler avec indépendance des impulsions étrangères, pour faire profiter l'histoire des vues les plus disparates et les fondre en un tout (comme Jean de MuUerj au moins par la magie du style. iVussi est-il plus facile que pour Sybel, par exemple, de le convaincre de contradiction dans les principes. Ce qui le distingue essentiellement des autres historiens allemands, c'est sa théorie des races, poussée à un dangereux extrême, et qui lui a été inspirée surtout par Freytag et Riehl. Volontiers il réduisait le caractère des nations étrangères à une formule simple, souvent peu aimable; mais même quand il s'agissait des affaires allemandes, il attribuait à des particularités provinciales un rôle beaucoup trop prédominant à l'encontre des dispositions individuelles, des influences d'opinions de classes, des conditions économiques, etc. Il est regrettable qu'ici encore Treitschke ait trop tendu son système. Il avait l'œil très ouvert sur la puissance de la tradition et la secrète répercussion des conditions avec lesquelles les hommes ont été familiarisés dans leur jeunesse et dans leur pays natal. Lui-même, qui était né en Saxe et qui avaitmis une incroj'able énergie à se faire Prussien, n'était-il pas un excellent exemple de la force que peuvent exercer les opinions reçues dans son enfance après qu'elles semblaient depuis longtemps abandonnées? Mais avait-il le droit de généraliser sans critique cett« expérience personnelle ? Peut-on vraiment présenter la manière de

ERDMANNSDÔRFFER 683

voir de Ranke sur l'histoire de Prusse sous le jour d'un contre-coup des opinions de la Saxe électorale et de l'Autriche, comme Treitschke l'a fait dans son essai sur Duncker?

L'influence de Treitschke. — Son influence sur l'historiographie allemande n'a pas été aussi considérable qu'on l'a cru d'abord. Elle a été très forte sur le journalisme nationaliste. Mais plus l'histoire se tourne vers les problèmes sociologiques et économiques, moins elle a de profit à tirer dune activité orientée du côté du dogmatisme national. Il partage le sort de presque tous les publicistes. Ses idées étaient ajustées pour un moment déterminé ; elles ne pouvaient déployer leur pleine action que chez les contemporains. Le changement des circonstances amena de lui-même parmi la jeune génération cultivée d'Allemagne l'effet que cherchait à produire sur l'ancienne la prédication impétueuse de Treitschke : un sentiment national relativement un. Il fut dès lors possible de regarder le passé avec plus de calme. La nouvelle école prusienne est par suite, en opposition à Treitschke, plutôt retournée à Ranke.

Baumgarten. — La rupture de Treitschke avec la tendance nationale libérale trouva extérieurement son expression dans le fait que l'un des historiens les plus marquants du parti de la « Petite Allemagne » se sépara publiquement de lui après le second volume de la Deutsche Geschichte [Treitschkes Deuische Gescliichte 1883). C'était Hermann Baumgarten, né 1825 à Lesse près Wolfenbùttel. 1848 à 1852 rédacteur de la Deutsche Reicliszeitung à Brunswick, puis collaborateur de l'Histoire du xix" siècle de Gervinus, 1861 à 1872 professeur à Karlsruhe, 1872 à 1890 à Strasbourg, où il meurt 1893. — Baumgarten était apparenté d'esprit avec Sybel, mais sans posséder son sens critique, ni sa puissance de concentration. Il resta plus asservi aux idées doctrinaires du libéralisme. Ses principaux ouvrages : Geschichte Spaniens vom Ausbi^uche cler Franzôsisclien Révolution bis auf umere Tage 1865 à 1871 ; Geschichte Karls V (inachevée) 1885 à 1892. Cf. l'introduction de E. Marcks aux Historische und politische Aufsàtze und Reden Baumgartens qu'il a publiés 1894 et le Nécrologue de R. Haym (imprimé dans ses Gesammelte Auf^dtze 1903).

Page 1