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LORENZ

Duncker.

L'œuvre de Duncker est sans grande importance pour l'tiistoire de l'historiographie. Maximilien Wolfgang Duncker, né 1811 à Berlin, 1839 Privatdozent à Halle, 1842 professeur adjoint, 1857 appelé à Tubingue, 1848 membre de l'Assemblée nationale allemande, 1849 à 1852 membre de la Chambre des députés prussienne, 1859 appelé au ministère prussien comme Conseiller intime du gouvernement, 1867 à 1874 directeur des archives d'Etat prussiennes, mort 1886 à Ansbach. Sa bonne Geschichte des Altertuins (d'abord 1852 à 57, nouvelle suite 1884à86:leséditions subséquentes fortement modifiées; l'histoire de la Grèce n'est poussée que jusqu'à la mort de Périclès) eut pour son temps une haute valeur, surtout en ce que dédition en édition il remaniait les matériaux nouveaux et la littérature nouvelle. Elle ne suffit pas à déplus grandes exigences. Duncker n'a pas su découvrir les attaches politiques entre les Etats de l'antiquité, et il n'a pas employé avec critique les sources antiques. 11 ne convient naturellement pas de lui reprocher de s'être appuyé plus que des chercheurs postérieurs sur les rapports des historiens grecs au sujet de l'Orient et de la préhistoire de la Grèce. Il était bien obligé de se contenter des matériaux accessibles de son temps. Mais il n'était pas obligé d'utiliser avec aussi peu de critique qu'il l'a fait la tradition littéraire de l'antiquité. Il aimait les compromis; trait caractéristique, au lieu de rejeter complètement la légende du partage des terres de Lycurgue attaquée par Grote, il préféra y apporter des restrictions et la rationaliser. Cf. Eduard Meyer, Gesch. des Altertums 2« édition, I, 1 (1907) § 1 i6 et 147.

Les petits écrits de Duncker sont réunis dans Abhandlungen aus der griechischen Geschichte et da.ns Abhandlungen aus der neueren Geschichte (les deux livres, 1887). Biographie par R. Haym, Das Leben M. D- s. 1891.

Lorenz.

Les principes de la nouvelle historiographie politique réaliste furent suivis avec autant de conséquence que par Sybel et Hausser par l'Autrichien Ottokar Lokenz. né 1832 à Iglau, 1860 professeur-adjoint, 1862 titulaire d'histoire à l'Université de Vienne, 1885 appelé à léna où il mourut 1904. Seulement il écrivait l'histoire non du point de vue prussien, mais du point de vue autrichien. Le choix de son sujet déjà est caractéristique. Pour son ouvrage principal, Deutsche Geschichte im 13. und 14. Jahrhundert (inachevé : 1863 à 1867) il alla le chercher à la fin du moyen âge, dans une période que l'historiographie nationale de la « Petite Allemagne » évitait, autant qu'elle devait attirer un Autrichien. Il n'est d'ailleurs pas moins libéral que les historiens Idein-deutsch et il est à remarquer que l'anticléricalisme de cet Autrichien est beaucoup plus prononcé que chez les Prussiens. A Sybel avant 1848 avait paru également l'ultramontanisme plus dangereux que le communisme : Hist.

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Zcitsch. 75 (1895), 392; en Aulriche, j)ays moins intluslrialisé, le mouvement social, plus tard encore, fut moins sensible). — Mais il fit une opposition résolue au dogme de l'Etat national. Selon lui, nous avons coutume de juger l'eiricacité en histoire des oppositions nationales mehr nach dein Ge/uld als auf Gnind wvisenscliafllich gcdchcrlcr Mcthodcn. In dem Slaatswesen, dus sich in dcr zwcilen Hdlf'le des 13. Jalirhundertsin Ocstcrreich bildcte und dus dann in verurôssertem Masstabe in beivunderungswûrdiger SU'irlic dauernd sich erhoh, liegt etwas Genxcinsamcs, was die SchwieriqkeHen nalionalcr Art mit Kraft iibenvand. Man hanmoohl sagen^ dass die Gesckickte aller /.eiten gezeigt hat, dass staatlichc Organisationen sich. hvnftiger erwicsen habcn ulsnationale Gcgcnsàtze [Deutsche Gesch. I, 54) ^ Lorenz possédaitd'ailleurs un sens politique sain et un jugement critique indépendant: son Histoire d'Allemagne est une des meilleures productions de Thistoriographie allemande au xix'^ siècle.

Ses autres ouvrages, à l'exception du dernier, Kaiser Willielm und die Begriindung des Reiches (1902 n'appartiennent plus à l'historiographie proprement dite. Ce sont pour la plupart de simples recueils d'Essais; nous en avons ailleurs cité plusieurs, qui s'occupent d'historiens du xix° siècle : Drei Biicher Geschichte und Politik, 1876 ; Die Geschichtsunssenschaft in Hauptrichtungen und Aufgaben, 188Ô à 1891 ; StaatS7nânner und Geschichtschreiber des 19. Jahrhunderts, 1896, L'ouvrage Deutschlands Geschichtsquellen im Mitlelalter seit der Mitte der 13. Jahrhunderts, continuation de celui de W. Wattenbach, Deutschlands Geschichtsquellen im Mittelalter bis zur Mitte des 13. Jahrhunderts (l"""^ édit. 1858) parut pour la première fois en 1870. La Deutsche Geschichte fut accompagnée de Geschichte Konig Ottokars 11 von Bôhmen und seiner Zcit, 1866.

H. Martin.

Le pendant, en France, de l'historiographie nationale libérale d'Allemagne, c'est l'ouvrage d'Henri Martin (né 1810 à Saint-Quentin, mort 1883 à Paris) : Histoire de France (jusqu'à 1789; l''^ édit. réelle 1833 à 1836, fortement remaniée dans la deuxième ; l'Histoire de France populaire illustrée, écrite plus tard, est continuée jusqu'au temps présent). Martin, comme Sybel et son école, combinait les tendances nationales et libérales et, au besoin, donnait la prééminence aux nationales. Son critère est le développement progressif de l'unité nationale (Cf. G. Hanotaux, Henri Martin, 1883, p. 291), La narration est également rehaussée du pathos national : à propos de la Pucelle de Voltaire, par exemple, il dira (4" édit. XV, 388 s) : Voltaire joue avec quelque chose de bien plus sacré encore (que l'idéal de la chevalerie dont Arioste et Cervantes s'étaient

1. Plutôt d'après nos sentiments qu'en nous appuyant sur des méthodes scientiQques sûres. Dans l'Etat qui se forma en Autriche dans la seconde moitié du xiii° siècle et s'éleva ensuite sur un plus grand pied avec une énergie admirable et persistante, il y a quelque chose de commun qui surmonta avec force les difficultés de nature nationale. On peut le dire, l'histoire de toutes les époques a prouvé que les organisations étatiques se sont montrées plus vigoureuses que les oppositions nationales.

l'histoire réaliste et la méthode épigraphique (mommsen) 687

moqués), avec lidéal vivant de la nationalUé. Les savants, de l'autre côté du Rhin, aimaient à parler avec respect de la persistance des conceptions germaniques dans l'histoire de l'Empire d'Allemagne : de même le druide Martin croyait pouvoir montrer, à travers toutes les phases de l'histoire de France, l'influence de l'âme gauloise, de la tradition celtique. Il inventa une religion mythique des druides.

Pour les recherches savantes, Martin était sensiblement inférieur aux historiens allemands. Ce n'était pas un travailleur frivole. On trouvera résumées consciencieusement et intelligemment chez lui les modernes études françaises. Mais il ne s'occupe guère de la critique des sources. La plupart du temps il n'en emploie que de seconde main. 11 admet en général telles qu'elles sont les relations causales que donne la tradition ; mais il les juge autrement, du point de vue nationaL Le style correspond à ce manque de conception indépendante : Martin écrit toujours clairement ; mais son expression est impersonnelle ; il ne donne un relief plastique ni aux hommes ni aux événements. Auprès des classes moyennes instruites il s'acquit en France la même popularité que Giesebrecht en Allemagne.

lU. — La combinaison de l'histoire politique réaliste

AVEC LA MÉTHODE ÉPIGRAPHIQUE (MoMMSEN)

Théodore Mommsen, né 1827 à Garding, Sleswig, juriste, d'abord professeur de jeunes filles à Hambourg, fait 1844, à l'aide d'une bourse danoise, un voyage d'études de deux ans en Italie, 1848 rédacteur à la Schleswig-Holsteinische Zeitung, appelé la même année comme professeur de droit romain à l'Université de Leipzig, 1850 destitué pour raisons politiques, appelé 1833 à Zurich, 1854 à Breslau, 1858 à Berlin comme professeur d'histoire ancienne, mort ibid. 1903. Il commença en 1849 sa Rômische Geschichte. Les trois premiers volumes, qui vont jusqu'à la mort de César, parurent pour la première fois de 1854 à 1856 ; à partir de la deuxième édition (1856 s.) ils ne furent pas essentiellement modifiés. De VHisloire de l'Empire, Mommsen n'écrivit que la seconde partie, qui parut 1885, comme cinquième volume, sous le titre : Die Provinzen voti Cdsar bis Diokletian. L'histoire des empereurs eux-mêmes et du gouvernement central ne fut pas écrite. Des suppléments érudits à l'Histoire sont offerts dans les Rômische Forschungen (1864 à 1879).

Les autres ouvrages de Mommsen n'appartiennent plus à l'historiographie. Les plus importants sonl Rômischcs Staalsrecht (jusqu'à Dioclétien) 1871 à 1888 [Abriss des rômischen Staatsrechts 1893) et Rômische s Str a frecht (jusqu'à Justinien) 1899. Comme grands travaux dans les sciences auxiliaires, il faut citer : Geschichte des rômischen Miinzwesens (1860 ; dans la !■''' édit. de 1850, intitulée Ueher das rômische Miinzwescii) ; Rômische Chronologie bis auf Càsar (1858), Oskische Studien (1845), Unteritalienische Dialekte (1850). Les nombreux articles de Mommsen sont rassemblés maintenant dans les Gesammelte Schrifteti (1905 ss.), qui jusqu'ici sont

répartis en trois sections, juridique, historique et philologique. Les articles qui ne se rattachent pas à une spécialité scientifique ont été recueillis par 0. Hirschicld dans Rcden und Aufsàtze (i90o).

Cf la Bibliographie de K. Zangemeister, continuée par E. .lacobs, Th. Mommsen als SchriftsteUcr, 2" édition 1905.

On connaît les services rendus par Moninisen comme éditeur et organisateur dans le domaine de l'épigraphie latine et des recherches historiques. Le CorpuA Inscripiionum Latinarum, qui a commencé à paraître en 1863, est surtout son œuvre ; il avait donné des échantillons de sa méthode dans les Inscriptiones regni Neapolitani lalinac (1852) et les Inscripliones Confoedcrationis hclvcticae latinae (1854). Mommsen a donné en outre de nombreuses éditions critiques des textes anticfues (célèbre édition des Digestes, e\\ collaboration avec P. Krùger 1860 à 1870). Pour l'histoire, il faut considérer surtout la direction de la publication des Auctores Antiquissimi dans les Monumenta Germaniae.

Littérature. — Biographie par L. M. Hartmann 1908 (extrait augmenté du Deutscher Nekrolog de Bettelheim IX [1906], 441 ss.). Là et chez K. J. Neumann, Eiitwicklung und Aafgaben der alten Geschichte (1910) p. 63 ss., abondantes indications littéraires. — C. Bardt, Th. Mommsen, 1903 (paru d'abord 1875 dans le Daheim) ; F. Jonas dans la Deutsche Rundschau, 93 (1897), 399 ss. ; 0. Hirschfeld dans les Abhandlungen der Berliner Akademie 1904. Les meilleurs travaux sur la Rômt'sche Geschichte dans les Nécrologies des revues spéciales, surtout J. Kàrst dans Hist. Vierteljahrschrift{ 1904), 313 s. et K. J. Neumann dans la Hist. Ztschr., 92

(1904) 193 ss., puis 0. Seeck dans la Deutsche Rundschau, 118 (1904), 175 ss. et Schwarz dans les Gôtt. Nackricht. Geschàfll. Mitteil, 1904, 1 ss. La nécrologie de Eduard Meyer (de la Gartenlaube) est réimprimée dans ses Kleine Schriften (1910), 539 ss. Th. Gomperz,Es.sa(/s und Erinnerungen

(1905) 133 .«s., (de la Nation, 1887) ; E. Landsberg, Geschichte derDeutschen Rechtswissenschaft, 111, 2 (1910): 865 ss, La meilleure caractéristique du o'^ volume de la Rômische Geschichte chez Pohlmann Aas Altertum u. Gegenwart, 2" édition (1910).

Vues politiques ; rapports avec lécole de la « Petite Allemagne ».

— L'œuvre historique de Théodore Mommsen reposait sur les mêmes bases à peu près que l'historiographie de la « Petite Allemagne ».

Il se rencontrait avec l'école de Sybel dans son opposition réaliste à la conceplion politique du Romantisme. Comme presque tous ses contemporains sans doute, il travaillait avec des notions empruntées à la théorie historique du Romantisme. 11 inclinait à construire un développement national commun et parlait volontiers des particularités organiques de certaines tribus. Mais il ne voyait pas à l'œuvre là-dedans des puissances mystiques que l'historien

dût contempler avec respect. Il les mesurait comme l'école de Sybel, d'après un idéal politique concret qu'il s'était formé sous l'impression des luttes de classes contemporaines.

Son programme politique ne diffère pas essentiellement de celui de la « Petite Allemagne ». D'après lui aussi, un gouvernement national fort, qui se tient au-dessus des classes et laisse la liberté à la vie spirituelle, est le mieux propre à remplir les devoirs qui incombent à l'État. Son idéal politique a une couleur plus démocratique que celui de Sybel. Mommsen rejetait résolument le point de vue professoral des Kleindeutschen, le libéralisme aristocratique de la bourgeoise instruite, né de la peur de la brutalité des masses. Mais cela ne concernait, en somme, qu'un point secondaire de la doctrine ; pour l'essentiel, Mommsen était d'accord avec l'école de Sybel.

Il s'en écartait beaucoup plus par la manière dont il fécondait pour l'histoire ses idées politiques.

Il mit en beaucoup plus grande mesure son historiographie au service de la science. Lui aussi, il voulait être plus qu'un simple chercheur. Lui aussi, voulait faire l'éducation politique de son public. Mais il s'intéressait plus à ce que ses lecteurs apprissent à penser politiquement qu'à les voir prendre telle ou telle position dans les luttes du jour. Il n'était pas uniquement, comme les Kleindeutschen , hypnotisé par les aspirations à l'unité allemande, par le conflit entre la Prusse et l'Autriche. Il connaissait d'autres problèmes encore que ceux qui se trouvaient accidentellement au premier plan dans la politique allemande contemporaine. C'est un fait caractéristique, qu'il écrivit une Histoire et ne choisit pas, comme Hausser, Treitschke, Lorenz, etc., une certaine période, qui pouvait commodément fournir des preuves à l'appui d'une thèse de politique actuelle.

Son jugement en devint plus libre ; il lui fut plus facile d'apprécier à côté l'une de l'autre différentes formes politiques d'après leur place relative dans l'histoire. Il s'est plaint à bon droit qu'on ait vu dans sa Rômische Geschichte une glorification du césarisme. Il ne défendait pas comme historien l'impérialisme démocratique, mais la thèse que toutes les formes politiques qui se sont survécu et ne peuvent plus remplir leur mission, doivent être, sans égard à des sympathies doctrinaires, remplacées par des formes nouvelles

FUETEK. 44

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appropriées au temps présent. Ce n'est pas parce que la monarchie militaire serait en soi supérieure à l'aristocratie, que César était dans son droit, c'est que l'ancienne constitution sénatoriale s'était montrée incapable d'administrer l'empire étendu de Rome. La rupture avec le libéralisme doctrinaire n'éclata nulle part au a^rand jour autant que dans les chapitres où Mommsen se déclara pour César contre les derniers et vertueux républicains. Mais des juges inintelligents ont seuls pu en tirer la conclusion que Mommsen avait voulu glorilicr l'absolutisme en général.

Sa méthode. — Mommsen se distingue aussi de l'école de Sybel par sa méthode.

Mommsen, comme on sait, vint à l'histoire par la jurisprudence, la numismatique et lépigraphie. Il ne venait pas, comme Niebuhr et l'école de Ranke, de la critique philologique des sources narratives, bien qu'il ait eu du mérite comme linguiste. 11 s'occupa des ■objets et des témoignages de monuments, de lois, de médailles, d'inscriptions, avant de ^e mettre à travailler les naiTations écrites. Evidemment cela le mettait en mesure de saisir le fond social de Thistoire politique avec une bien autre indépendance que les historiens de culture purement philologique. Ceux-ci cherchaient à interpréter socialement les rapports des sources ; Mommsen entreprit, avec les reliquats de la vie sociale, de reconstruire directement l'histoire intérieure. La critique historique et philologique des textes passait par là à l'arrière-plan (comme Nitzsch surtout avait coutume de le lui reprocher). Non pas qu'il ait accordéplus de foi que l'école de Niebuhr aux sources narratives. Il les critiquait au contraire plus cyniquement et s'affranchissait plus que le romantique Niebuhr des jugements de valeur. Mais aux yeux d'un historien qui s'en rapportait aux monuments matériels, les annales romaines n'avaient qu'une valeur secondaire. L'intelligence de la véritable nature de l'État romain lui semblait peu avancée par des recherches systématiques sur les fables d'historiens-rhéteurs.

Mommsen n'était pas le premier à examiner les éléments concrets d'un État de l'antiquité. Avant lui, l'attention de divers chercheurs s'était portée sur l'administration financière et sur les monnaies de l'antiquité. Avant tout, Auguste Bôckh (1785 à 1867), l'auteur de

la Sbaalshau&haltung der Alhener (1817) avait fourni à cet égard un éclatant modèle. Il avait déjà fait consciemment la guerre à la méthode exclusivement philologique, avait rendu attentif à l'importance des inscriptions (son Corpus inscriptionum graecarum commença à paraître en 1828) et s'était mis à travailler l'histoire des monnaies grecques et de la marine grecque. INIais Bôckh n'écrivit que des manuels, et non une histoire. Mommsen, le premier, a rendu fécondes pour l'histoire les recherches épigraphiques et numismatiques. Le premier il les a subordonnées constamment à des points de vue politiques et insérées dans Ihisloire générale. Ses devanciers étaient des spécialistes ; ils produisirent des travaux de valeur, mais laissèrent à d'autres le soin de les utiliser pour l'histoire. Mommsen était à la fois un antiquaire spécialiste et un historien. C'est par lui seulement que l'histoire de l'administration publique a été définitivement arrachée à son isolement dans les antiquités.

L'Histoire romaine. — Dans les trois premiers volumes de la Rômische Geschichte, les conséquences de ce changement de vues ne sont tirées qu'à demi. On peut la mettre à cet égard au même rang que V Histoire du peuple anglais de Green.

Mommsen garde encore le cadre de Voltaire. Le récit des événements extérieurs prend encore de beaucoup la plus grande place. Religion, commerce, littérature et art sont traités après coup, comme en appendice. On cherche bien à expliquer les faits particuliers de l'histoire extérieure, autant que cela est possible, par des motifs généraux (les conditions économiques, l'état du droit constitutionnel, les particularités nationales, etc.); maison ne nous parle que brièvement des transformations de la situation générale. Un historien moderne suivrait peut-être un procédé inverse. Il traiterait d'abord, et avec la plus grande étendue, le développement des conditions économiques, politiques et militaires; il récapitulerait dans ses points essentiels seulement la tradition, toujours si incertaine dans les détails, sur l'histoire extérieure, et il ferait dépendre celle-ci beaucoup plus fortement des conditions générales. VHistoire romaine de Mommsen est une œuvre de transition.

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Un fait montre ù quel point elle l'est : son auteur eut en très peu de temps dc'-passé le point de vue qu'il avait adopté dans la disposition de son Histoire. Son ouvrage resta un torse, avant tout, parce que ses vues historiques avaient rapidement changé. S'il était resté le mémo, il n'y avait pas de raison pour qu'il ne traitât pas l'histoire des Empereurs exactement comme celle de la République. Mais il avait tellement changé, qu'il ne lui était plus possible d'apporter à l'histoire des personnages le même intérêt qu'auparavant. Malheureusement il n'osa pas, dans la continuation de son ouvrage, pousser résolument jusqu'au bout les nouvelles tendances et rompre ouvertement avec la méthode des premiers volumes. Il aima mieu.x laisser une lacune que de continuer son exposition dans un autre esprit. Et voilà comment il se fait que nous avons dû, parce qu'il ne se souciait pas de raconter l'histoire extérieure des empereurs d'après Suétone et Tacite, renoncer à voir l'histoire du gouvernement central de l'empire décrite par sa main. L'admirable cinquième volume sur les Provinces de César à Dioclétien, qui commence par un tableau de la situation et y rattache l'histoire extérieure, est malheureusement resté un fragment; nous ne voyons que les parties, non l'ensemble. Un fragment, il est vrai, qui plus que les autres volumes porte des semences d'avenir. La nouvelle méthode épigraphique a enfin complètement refoulé ici le pragmatisme.

Au point de vue du grand public, la Rômische Geschichte prend précisément par son caractère de transition une valeur toute particulière. Elle unit la vivacité et l'intérêt captivant de la narration qu'aime le lecteur ordinaire à une conception moderne. Aujourd'hui un génie d'écrivain comme Mommsen ne réussirait pas à composer une Rômische Geschichte susceptible de répondre aux exigences des hommes du métier aussi bien qu'à celles du grand public. Déjà le 5^ volume a reçu un accueil tout différent au dedans et au dehors des cercles compétents.

Mommsen écrivain. — Mommsen est un des plus grands artistes en histoire.

Son style réaliste excita, à l'apparition de V Histoire romaine, un assez grand scandale dans le clan. Une corporation savante traita son allemand de très mauvais style de journal {ganz schlechter

Zeitungsslil). Ce reproche que lui firent d'autres personnes d'un goût vieillot, n'était pas tout à fait mal fondé. Mommsen écrivait à dessein en opposition avec la manière habituelle de raconter l'histoire ancienne, et, comme il arrive d'ordinaire, il fut conduit par sa contradiction un peu plus loin qu'il n'avait l'intention d'aller. Depuis l'humanisme, on s'était habitué à raconter l'histoire ancienne sur le ton solennel de l'épopée artificielle. Mommsen eut parfaitement raison d'écarter ce faux pathos et de remplacer un véritable clairobscur par la pleine lumière du jour. Mais c'est d'une main quelque peu rude qu'il gratte çà et là la patine du classicisme.

Un autre point a plus d'importance. Parmi les représentants de l'école de critique philologique, ses devanciers immédiats — les historiens qui s'occupaient d'histoire romaine, — avaient surtout commis la faute de ne pas séparer la narration de la critique des sources. Niebuhr avait rendu parla son ouvrage illisible. Mommsen voulut éviter ce défaut, mais il tomba dans un autre extrême. 11 n'alourdit pas son récit de recherches critiques ; mais il sacrifia toutes les preuves. Il ne fit pas connaître ce qui, dans les renseignements donnés par lui, était pure combinaison et ce qui provenait d'une bonne tradition. Ce procédé radical était peut-être le seul moyen de faire lire une histoire romaine ; mais évidemment, du point de vue scientifique on peut soulever bien des objections.

Cependant que signifient tous ces reproches à côté du progrès que représente r^ts^oire romaine dans la forme seulement ! Comme cette exposition pétille de vie ! Quelles descriptions plastiques ! Comme des détails d'antiquaire qui semblaient morts prennent une vie saisissante ! — Mommsen est le seul historien qui ait su comme historien rivaliser avec les auteurs de romans sans tomber dans les défauts de l'historiographie romanesque. Sa narration est justement lumineuse et impressive parce qu'elle se maintient dans les limites de l'histoire et dédaigne les effets sentimentaux. Elle n'emploie pas des termes techniques modernes et des allusions hardies en guise d'amorces, mais dans l'intérêt de l'instruction scientifique. Le style spirituel, plein de pointes, qui nomme sans gêne les choses par leur nom, n'a pas son but en lui-même. Il est destiné à contraindre le lecteur de regarder les choses comme elles étaient, libre de toute fausse piété historique, dans la lumière crue du jour.

694 mSTOIRli DE L lIISTORlOOUArillE MODERNE

Le langage à prélenlions philosophiques de l'ancienne école avait, avec ses euphémismes, laissé facilement le lecteur dans le vague sur la vraie nature des puissances historiques. Mommsen ne connaît aucun ménagement de ce genre. 11 démasque la grandeur usurpée en la regardant de prés. Les critiques qui lui reprochaient un mauvais style de journal oubliaient que si sa langue aime à se servir de mots de la presse quotidienne, elle reste exempte des fautes de l'allemand des journaux. Son style ne verse ni dans l'emphase, ni dans la phraséologie nuageuse, ni dans le clinquant vide du feuilleton. Indubitablement, Mommsen doit beaucoup à son activité de journaliste. Son expression est plus mobile, son style plus souple qu'il n'est d'usage chez les savants. Son cynisme peut bien aussi avoir été nourri par le journalisme: pour juger Cicéron avec tant de compétence, il fallait peut-être avoir vu dans les coulisses comment les politiques cherchent à créer par les journaux un état de l'opinion. Mais sa langue est plus dégagée des défauts des Premiers-Paris pathétiques que celle de la plupart des historiens contemporains.

La façon d'écrire l'histoire de Mommsen est l'expression parfaite de ses convictions historiques et politiques. Il parle des personnages historiques dans le style des politiques contemporains, parce qu'il veut appliquer un critère politique à tous les phénomènes de l'histoire. L'historien ne demande qu'une chose : quels services politiques a rendus un homme d'État ? Il ne s'inquiète pas de savoir si dans la tradition ce personnage, pour ses mérites artistiques ou moraux, occupe un rang élevé comme écrivain ou comme homme. L'intrépide application de ce principe a fait à Mommsen beaucoup d'ennemis parmi les philologues ; son jugement rigoureux sur Cicéron, en particulier, ne lui a jamais été pardonné. C'est à tort. On peut débattre la question si l'historien doit porter des jugements politiques (c'était l'opinion de l'école Kleindeutsch) ou s'il ne ferait pas mieux de se contenter de décrire la suite des événements et de l'expliquer tant bien que mal. Mais voici qui n'est pas douteux : une fois que l'historien critique des actes politiques au point de vue de leur opportunité, il doit appliquer ses critiques à tous les personnages également, surtout quand il sait, comme Mommsen, distinguer la valeur artistique d'un travail de sa portée politique ou nationale. Mommsen, il est vrai, comme critique littéraire, n'était pas sans

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préventions. ïl professait les principes de l'esthétique romantique, et mettait sans hésitation l'art éclos naturellement et organiquement au-dessus de la poésie artificielle. Mais il n'a jamais confondu les questions d'art avec des questions politiques ; jamais il n'a, comme Droysen, soutenu le dogme qu'une haute culture nationale ne pouvait se maintenir que sur le tondement d'un Etal fort.

Mommsen juriste. — Mommsen n'est nulle pari plus génial que quand il parle de droit public et d'économie politique. Nulle part l'union de la jurisprudence et de l'histoire n'a porté d'aussi beaux fruits. Ce qui est ordinairement séparé se trouvait ici réuni.

Les simples historiens ne s'étaient occupés le plus souvent de questions de droit que malgré eux et en courant, ils n'avaient apprécié que la portée politique des discussions juridiques. Les juristes avaient mis au premier plan l'interprétation formelle. Mommsen évita l'une et l'autre étroitesse. Il saisit le problème juridique dans toute sa rigueur, sans perdre de vue pour cela la portée politique du cas. Mommsen a dit de lui-même qu'il avait contribué à renverser les sottes barrières qu'impose à la science la division réglementaire des Facultés dans les Universités (die widersinnigen, hauptsdeklich aus den FakuUdlsordnungen der Universildten hervorgegangenen Schranken der Wissenschafl) et à mettre en rapport les recherches historiques et la science du droit : ce n'est pas seulement aux recherches savantes qu'il a rendu ce service par son Histoire romaine, mais à l'historiographie en général.

Cf. sur BûCKH M. Hoffmann, A. B., Lebembesclireibwig und Auswahl aus seviem 'wissenschaflliche a Brie fwechscl, i90i, ainsi que les correspondances scientifiques citées dans K. J. Neumann, Eiitwicklung und Aufgaben der Alten Geschichte. (1910),. 43 s.

C'est à tort qu'on a voulu trouver un précédent au jugement défavorable de Mommsen sur Gicéron dans Wilhelm Drumann (1786 à 1861) Geschichte Roms in seinem Uebergange von der republikanischcn zur monar' cMschen Verfassung (1834-lbi44;i. Les observations de Drumann sont au contraire un témoignage classique de la révolution complète apportée dans les jugements de valeur par l'historiographie politique réaliste après 1848.

Drumann critiquait Cicéron uniquement au point de vue de la morale privée. L'avocat romain a chez lui une mauvaise note parce qu'on peut constater entre sa vie et ses écrits des contradictions qui feraient conclure à un caractère louche. Qu'il n'ait pas été comme homme d'Etat à

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la hauteur de la situation, Drumann n'en tient pas compte. L'analogie avec Mommsen se borne à ceci, que le blâme scolaire de Drumann ne recule même pas devant Cicéron, lidole des classicistcs. Mais du jugement politique de Mommsen on ne découvre pas chez lui la moindre trace. Son dodrinarisme politique est signalé déjà par le titre de son manuel généalogique (donné à tort pour une histoire). Drumann ne voit dans la fondation du Principat qu'un simple changement de constitution, comme une nouvelle charte, Louis-Philippe à la place de Charles X. (Une nouvelle édition de son Histoire, qui à plus d'un égard est indispensable comme livre à consulter, a commencé à paraître en 1899 sous la direction de Grôbe.)

IV. — L.\ TRANSFORMATION DE l'HISTÛIRE CONSTITCTIONNELLE EN Fr.\NCE

SOUS l'influence du mouvement social

La manière analytique de l'histoire politique et constitutionnelle en France, qui remontait à Voltaire et à Montesquieu et qui avait eu pour son meilleur représentant Guizot, dans la période du libéralisme, avait été essentiellement élargie sous l'influence de l'année 1848 et du mouvement social qui commençait alors. Les problèmes de politique formelle (démocratie ou aristocratie, absolutisme ou constilutionnalisme) perdirent en importance. Le fonctionnement sûr de l'administration parut plus nécessaire que la satisfaction de vœux concernant le droit constitutionnel. On s'inquiétait plus de l'essence intime d'un régime que de sa forme extérieure. L'histoire mit au premier plan les modifications dans les conditions économiques du peuple et en rechercha de préférence les rapports avec les institutions politiques. L'importance historique des idées et des principes ne fut plus cotée aussi haut qu'auparavant.

La nouvelle école constitutionnelle française réalisa sa conception historique et sociale plus purement que l'école de Sybel. Les chercheurs étaient plus spécialistes que leurs contemporains allemands et par suite rendirent déplus grands services dans leur partie. Ils étaient plus indépendants dans leur travail scientifique et moins asservis à des tendances politiques. Mais ces avantages étaient compensés par le fait qu'ils ne considéraient que certains facteurs politiques. Us considéraient Ihisloire intérieure dun peuple

LA NOUVELLE HISTOIRE CONSTITDTIO-NXELLE EN FRANGE (tùCQUEVILLE) 697

comme un sujet qui pouvait être traité à part. Comme tous les libéraux, comme presque tous les auteurs français et anglais qui ont écrit avant 1870, ilsn'appréciaientpasàsa juste valeurlinfluencedes conditions de puissance internationale et de l'organisation militaire. Les historiens allemands de l'école nationale libérale n'étaient pas exempts non plus de ce défaut. On en a fait, non sans raison, le reproche à Mommsen. Mais en général l'historiographie des Kleindeutschen n'oublia pas les leçons qui se dégageaient des œuvres de Ranke et de Droysen. Ils n'ont guère isolé jamais l'histoire intérieure d'un État aussi artificiellement que les Français ou que Green. Ils nont jamais autant négligé de considérer que l'organisation politique a pour but tout aussi bien, sinon plus, la défense au dehors que l'administration intérieure.

La transition de l'ancienne à la nouvelle conception est marquée de la façon la plus nette par les œuvres de Tocqueville.

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