Tocqueville
Alexis de Tocqueville, né 1806 à Verneuil, 1827 nommé « juge auditeur » au tribunal de Versailles, fait 1831 et 1832 un voyage aux Étals- Unis avec la mission d'y étudier le régime des prisons, se démet 1832 de ses fonctions, 1839 élu à la Chambre, 1849 pendant quelques mois ministre des Affaires étrangères, se retire 1851 de la vie publique, 1841 membre de l'Académie française, mort 1859 à Cannes. Il figure surtout ici comme auteur de V Ancien régime et la RévoluHon, ouvrage resté inachevé, le premier volume seulement ayant paru en 1856. Il y a aussi beaucoup d'histoire dans les Souvenirs (1893), qui peuvent être considérés comme une histoire de la révolution de Février, et dans le livre célèbre La démocratie en Amérique, 1835 à 1840. En outre différents Essais dans les Œuvres, 1860 à 1866 (qui ne contiennent pas encore les Souvenirs) .
LiTTÉR.\TURE : Jaqucs, A. de rocguewi//e, 1876 ; d'Eichthal, A. de Tocqueville et la démocratie libérale, 1897; P. Marcel, Essai politique sur A. de Tocqueville 1910 (thèse de Paris;. Cf. en outre la correspondance entre Tocqueville et Gobineau éditée par L. Schemann, 1908 (le reste de la correspondance est publié dans les Œuvres.)
Tocqueville était de naissance un juriste de l'école de Montesquieu. Les recherches de son premier grand ouvrage partent, à la manière du doctrinarisme antique, de la forme extérieure du gouvernement. Dans son livre sur la Démocralie en Amérique, il traita son sujet avec plus de soin et de pénétration que n'en avait déployé Montesquieu.
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Mais en principe il ne s'écartaiL pas des voies de son devancier. La révolution de Février, comme il le montre avec un relief extraordinaire dans ses Souvenirs, lui donna pour la première fois conscience de l'importance du mouvement social.
Ses écrits historiques allèrent plus au fond. Ce qui n'avait été qu'un travail accessoire devint le principal. II avait recherché jusqu'à quel point la démocratie américaine reposait sur des principes particuliers : il sonda maintenant ces principes eux-mêmes. Au delà du problème constitutionnel formel, il embrassa du regard la structure de tout le corps gouvernemental, et même du peuple entier. L'avant-dernier chapitre de son livre est intitulé : Comment une grande réoolulion administrative avait précédé la révolution politique.
L'ouvrage de Tocqueville sur la Révolution française en est malheureusement resté au volume d'introduction. L'historiographie connaît peu d'autres cas où il convienne de parler comme ici d'une perte irréparable. Fustel de Coulanges seul aurait peut-être été capable de continuer dans le même esprit l'histoire de VAiicien régime de Tocqueville. Mais il n'a même pas pu poursuivre ses Institutions au delà de l'époque franque, à plus forte raison ne seraitil pas arrivé à traiter l'histoire de la Révolution.
\J Ancien régime de Tocqueville a une importance qui dépasse son sujet spécial. Personne avant lui n'en avait pénétré aussi profondément l'essence, n'a^ait reconnu aussi nettement sous les formes extérieures changeantes le noyau permanent, la continuité historique. Romantiques et libéraux avaient presque sans exception considéré la Révolution française comme une rupture complète avec le passé. Et voilà que par cet exemple modèle lui-même on démontrait l'impossibilité de soutenir la théorie catastrophique^ Tocqueville montrait que la Révolution ne faisait à bien des égards qu'achever ou continuer un développement qui avait commencé plus tôt, que sanctionner un état de choses qui, sous un autre nom, s'était formé déjà avant 89. Il donnait le premier livre vraiment philosophique sur L'histoire politique, il enseignait à discerner sous les phénomènes extérieurs l'essence interne des choses, à voir un enchaînement là où l'œil voilé du pragmatiste ou du doctrinaire politique croyait trouver des oppositions inconciliables. Et cela sans
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tomber, comme Hegel, dans des échafaudages dialectiques. Tocqueville se créa pour ses besoins une forme nouvelle et originale. II se rattacha pour quelques détails à Montesquieu et à Guizot. Mais au lieu de considérations sur l'histoire, qu'avaient faites ses devanciers, il donna un véritable exposé historique. Non sans doute sous la forme d'un récit, mais sous celle de l'analyse. II n'aurait pu d'une autre manière exprimer aussi clairement sa conception. Quand on met au premier plan le récit des événements extérieurs, on est enclin à donner plus d'importance aux périodes extérieurement agitées qu'à celles qui ont joui d'un calme apparent. Tocqueville avait rompu avec l'idée superficielle qu'en opposition aux époques révolutionnaires il y aurait des temps de stagnation absolue : il ne pouvait donc, pour être conséquent, disposer son histoire ni en narration ni en tableau de la situation. La plupart des autres historiens ont, en pareil cas, tenté un compromis : ils ont raconté d'abord et dépeint ensuite, locqueville n'en resta pas là, il tira la conséquence de ses prémisses. Son exposé génial a égard aux forces profondes et lentes aussi bien qu'aux mouvements plus violents, quoique moins durables, qui en modifient le développement. Ce qui le sépare le plus des anciens historiens de la civilisation, c'est qu'il distingue toujours le temps et le lieu. Il ne voyait pas dans l'Ancien régime un état 'ongtemps immuable, mais montrait que dans le xviii'= siècle aussi le gouvernement français se modifiait continuellement, avait une véritable histoire.
Les déductions abstraites de l'ancienne historiographie sont partout remplacées par des idées concrètes et précises. Tocqueville ne parle plus du peuple, de la noblesse, de la royauté ; il distingue les classes et les rangs. Il s'occupait plutôt de la position sociale des classes que de leurs droits politiques formels. Une intelligence politique aiguisée et de fortes études spéculatives se rencontraient chez lai avec une connaissance exacte des affaires et du monde. Avec quelle admirable netteté et quelle mesure il reconnaît ce qu'on a plus tard appelé Vespril classique, ainsi que son importance politique ! Avec quel soin il évite des généralisations excessives !
Dans son style, Tocqueville a renoncé à tous les ornements extérieurs. Il n'adopte ni le ton de prophète des romantiques, ni la pétulance de journalistes des libéraux. Les quaUtés qui distinguent
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son cloculion ne sont pas le fruit d'intentions artistiques. L'expression est vigoureuse et vivante, parce que l'auteur parle d'un sujet dont il est entièrement maître et qu'il a parfaitement médité. Il se passe de toute rhétorique. Il ne veut ni captiver les indifférents, ni persuader des adversaires politiques. 11 n'est poussé que par l'ardeur de connaître. Il n'est peut-être pas un autre historien qui ait envisagé son sujet, non seulement au dehors mais au dedans de luimême, d'une façon aussi objective. Ranke aussi s'abstenait d'allusions directes aux luttes politiques du présent. Mais il n'avait pourtant pas renoncé complètement à exercer par l'histoire une action sur elles et à convertir ses contemporains égares par des mots d'ordre politiques à la plus juste appréciation des affaires publiques que devaient leur inspirer des vues historiques plus profondes, ïocqueville se sentait si isolé dans son temps et dans son pays qu'il ne pensait pas à' la possibilité d'une influence exercée par ses idées. Quand il écrivit son histoire, il s'était pour toujours retiré des affaires. Les connaissances historiques avaient pour lui leur but en elles-mêmes. Un calme philosophique plane sur son ouvrage. Le ton de la tribune en est banni. La langue est à la vieille mode, et pourtant tout est plein de vie. On sent que l'homme qui parle a embrassé la réalité d'un regard ferme, et que ses pensées sont de première main. C'est un homme distingué avec qui nous entrons en contact immédiat.
Tocqueville était fermement convaincu qu'une Providence divine dirigeait les destins des hommes. Mais il dépouillait cette idée de tous les traits grossièrement anthropomorphiques. Pour lui la Divinité n'intervenait pas directement, mais par l'intermédiaire de causes naturelles. Sa foi n'a pas mis de barrières à ses investigations scientifiques. Elle lui a au contraire donné le moyen de regarder les événements d'un observatoire plus élevé. La Révolution et ses suites ne lui paraissaient pas moins l'œuvre de Dieu que la monarchie féodale.