FUSTEL DE COULANGES
à une nécessité historique. L'abandon des articles de foi sur lesquels reposait l'ancien Ktat entraînait de soi un changement dans la constitution politique. De même dans son autre ouvrage. Ce n'est pas la législation fiscale défectueuse des empereurs romains qui amena la chute de l'empire (comme l'avaient prétendu les libéraux] ; ce ne sont pas des mesures de l'administration impériale qui acheminèrent au système féodal; ce n'est pas une simple intrigue de palais qui donna la royauté aux Carolingiens. Les transformations des conditions sociales engendrèrent d'elles-mêmes de nouvelles institutions politiques. La puissance territoriale de la maison carolingienne étant devenue supérieure à celle des Mérovingiens, la suprématie politique devait normalement lui échoir; elle lui appartenait avant qu'elle n'eût acquis le titre de roi.
Son opposition aux théories du Romantisme. — On peut dire que le Romantisme avait déjà fait une tentative analogue. Il avait soutenu, lui aussi, que des institutions politiques ne pouvaient être créées intentionnellement par des individus. Cela est vrai. Il y a ime apparente analogie entre Fustel et les romantiques. Mais apparente seulement. Fustel, d'abord, est complètement dégagé des tendances conservatrices et réactionnaires du Romantisme. Et puis il n'a pas tenté, là où l'interprétation individualiste échouait, de recourir à des puissances mystérieuses et indémontrables. Toute son historiographie est au contraire dominée par l'opposition qu'il croyait devoir faire, pour des raisons scientifiques, à l'habitude anti-historique d'hypostasier et de généraliser des concepts modernes. Avant tout le concept de nationalité, que les romantiques transportaient légèrement des luttes nationales contemporaines à l'histoire du passé. Fustel fut parla poussé à cet extrême, de n'admettre comme agissantes en histoire que les forces qu'on pouvait montrer directement par les témoignages du passé, par les textes. Il éliminait radicalement les a.xiomes historiques. Les modernes aussi bien que les romantiques. Il évitait d'établir des parallèles ethnographiques, et par exemple de soutenir la théorie que tous les peuples doivent parcourir certains stades de civilisation ou de droit. // y a, disait-il, une philosophie et il y a une histoire, mais il ny a pas de philosophie de V histoire.
Les puissances que Fustel met à la place des forces mystiques du Romantisme sont-elles capables d'expliquer aussi complètement qu'il le croyait le cours de l'histoire? On peut en douter. C'était son défaut de tendre trop à simpliiier 11 subordonnait trop aisément des rapports compliqués à une thèse unique. Il voyait une ligne simple là ou plusieurs courbes se rencontraient. Mais une chose n'est pas douteuse : il n'a pas demandé des explications à des constructions imaginaires, mais à des puissances réelles, et si ses thèses ont laissé bien des points de côté, elles ont en tout cas mis au jour une paj'tie des conditions où il faut chercher la cause profonde des vicissitudes historiques.
Fustel représentait comme Mommsen l'opposition réaliste au doctrinarisme idéologique du Romantisme et du Libéralisme. On avait auparavant beaucoup parlé de l'influence historique d'idées philosophiques et religieuses. Fustel accorda moins d'importance aux produits de la spéculation théologique qu'aux imaginations concrètes et superstitieuses qui régnaient dans les masses. Dans la formation de l'État franc on s'était plu à voir à l'œuvre des idées germaniques. Fustel fit consciemment abstraction des principes et fit émaner le développement historique uniquement de la réalité des conditions sociales. Parallèlement se déroulait une interprétation réaliste des sources qu'on n'avait peut-être pas vue jusqu'alors. Fustel ne se laissait jamais éblouir par le prestige romantique de l'ancienneté. 11 partait de la supposition que chaque expression des sources avait un sens précis et désignait quelque chose de réel. S'il paraissait subsister des contradictions, cela devait tenir à ce que nous n'avions pas compris le sens des phrases.
D'autres naturellement ont pratiqué cette méthode. Mais personne ne l'a aussi ingénieusement appliquée. Les admirables digressions de Fustel sur le sens exact d'expressions en apparence toutes simples, par exemple chez Grégoire de Tours, sont de vrais modèles d'interprétation historique. Il serait à désirer qu'on en fît quelque jour un Index.
Sa critique défectueuse des sources. — Dans ses travaux historiques Fustel n'avait aucune arrière-pensée de publiciste. La vérité historique, à laquelle il aspirait avec une ferveur vraiment reli-