FUSTEL DE COULANGES
gieuse, était trop haut dans son estime pour qu'il pût mettre son culte au service d'un parti du moment. Il cherchait à garder l'histoire pure de toutes les imaginations modernes. Cela eut pour sa critique des textes des suites dangereuses. Avec l'arbitraire des constructions tendancieuses modernes il écarta la critique philologique et diplomatique des sources. Les textes, c'est-à-dire les chroniques et les documents contemporains qu'il avait sous les yeux, imprimés, lui paraissaient les seuls témoignages historiques sûrs. Les déductions auxquelles manquaient ces témoins-là, qui ne s'appuyaient que sur des hypothèses critiques, lui semblaient faire violence à la vérité et mettre des fantaisies subjectives à la place de la seule autorité certaine. Il lisait et méditait ses sources infatigablement ; on a dit avec raison que comme liseur de textes aucun chercheur ne pouvait lui être comparé. Mais en attendant il négligeait de mettre à profit les rérultats de la méthode philologique et critique. Il n'avait pas l'idée d'examiner systématiquement l'authenticité des documents qu'il citait. Il négligeait ordinairement de tirer au clair par des recherches personnelles la provenance et la crédibilité de ses sources narratives. La cité antique surtout, renferme des exemples étonnants d'un usage naïf des sources. Les embellissements que la rhétorique fournissait à Denys d'Halicarnassc avaient pour Fustel la valeur de témoignages historiques. Il commit des erreurs pareilles, quoique moins graves, dans les Institutions. Il attachait autant de foi aux légendes de Frédégaire qu'aux parties de Grégoire de Tours qui ont le caractère de Mémoires. Ainsi que Taine, il regardait les dépositions des sources historiques comme des faits et ne réfléchissait pas que ce ne sont (les documents même), que des relations plus ou moins honnêtes d'incidents réels ou prétendus. Sa répugnance saine et très justifiée contre les systèmes tendancieux jeta Fustel dans un autre extrême. L'historien, selon lui, n'a qu'à interpréter, non pas à critiquer ses documents. Il peut bien généraliser des faits qui ressortent des sources ; il ne doit pas introduire dans l'histoire des conceptions dont il n'est pas directement question dans les sources. C'était la dernière fois qu'un grand historien faisait une pareille opposition de principe à la méthode de Niebuhr. Ajoutons que Fustel se bornait en général à la tradition consignée par l'écriture. Il ne considérait pas les témoignages des monuments.
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Il nessaya que rarement de tirer des conclusions des monnaies, des cadastres, des noms de lieux, etc.
La forme et le style. — FHstol, pour la forme de ses ouvrages, se rattache à Tocquevillc. La narration s'efface presque enti^rement derrière l'analyse. On pourrait dire que cette forme était donnée par le sujet, qu'on ne pouvait écrire autrement une histoire des institutions. Mais en parlant ainsi, on oublierait que Fustel donne plus qu'une histoire de l'organisation politique. Il traite l'histoire de l'État tout entier, des conditions sociales et politiques en général. L'histoire intérieure n'est plus considérée uniquement du point de vue de l'administration de l'Etat.
Le style aussi rappelle Tocqueville. Mais des deux, Fustel est le plus grand écrivain d'histoire. Il est exempt de la distinction un peu pincée de son modèle. Il renonce à tous les effets de rhétorique. Son style, admirablement énergique et viril, ne dit que ce qu'il
a à dire.
Il ne visait pas au relief extérieur et ne faisait aucune concession à la conception romanesque de l'histoire. En revanche, il savait reproduire comme bien peu d'historiens la vie intérieure du corps social dans sa réahté. Un membre s'ajuste à l'autre ; jamais l'auteur ne tombe dans le ton du savant collectionneur. Son exposition est belle comme un chef-d'œuvre de technique, dont la construction n'a été dirigée que par des raisons d'appropriation au but. Gomme la simple objectivité de ce style a un autre air que la diction pathétique de l'histoire tendancieuse ! Justement parce que Fustel a évité de parer son style d'oripeaux philosophiques déplacés, il se dégage de ses livres une action qu'on ne peut comparer qu'à celle de grands ouvrages philosophiques. Des apparences nous sommes conduits aux réalités. La main du penseur soulève une partie du voile qui nous dérobe la vraie nature du réel. On peut prendre tout cela pour une vision subjective: mais en est-il autrement des grands systèmes philosophiques ? Chacun ne se donne-t-il pas pour une partie de la vérité? N'accordons-nous pas notre estime la plus haute à ceux qui, sur un point au moins, nous ont ouvert une perspective plus protonde que celle que permettent des yeux ordinaires ?