L HISTORIOGRAPHIE SOUS L INFLUENCE DES SCIENCES
liberté spirituelle et politique dont jouissait le présent contrairement aux temps antérieurs, n'avait-elle pas été conquise surtout avec l'aide du Rationalisme ?
Défauts de rhistoriographie naturaliste. — Cette critique de la théorie historique du Romantisme n'était guère réfutable. Si les historiens de la tendance naturaliste s'en était contentés et s'étaient bornés à mettre dans son vrai jour l'importance historique de la conception rationaliste du monde, il n'y aurait rien eu de choquant dans leur méthode. Malheureusement, leurs chefs au moins ne furent pas si modestes. Ils firent d'un cas particulier une loi de la philosophie de l'histoire. Ils firent du développement de lintelligence le facteur le plus important du développement humain en général. Ils établirent des degrés de développement communs dans lesquels ils généralisèrent sans restriction l'expérience des derniers siècles en Europe.
Ils firent pis encore, en essayant de transporter extérieurement dans l'histoire la méthode des sciences naturelles. Ils ne réfléchissaient pas qu'en histoire ou en sociologie, un enchaînement causal ne saurait être démontré comme nécessaire tant qu'on ne peut en fournir la contre-épreuve par une expérience faite dans les mêmes conditions. Ils ne réfléchissaient pas que les événements historiques sont produits par la rencontre de composants innombrables, et qu'il est possible de dégager les plus importants de ces composants, peut-être d'en expliquer l'origine, mais que jamais leur rencontre ne peut être calculée d'avance. Même alors qu'on professe un matérialisme ou un déterminisme historique. La météorologie par exemple n'a pas non plus affaire à des puissances spirituelles douées de libi^e arbitre. Et pourtant ses prédictions, jusqu'à présent au moins, n'ont jamais dépassé une grande vraisemblance ; car elle peut bien connaître toutes les forces isolément ; mais les combinaisons possibles sont trop nombreuses pour lui permettre de statuer un enchaînement régulier. Les fondateurs de l'école naturaliste n'en croyaient pas moins que si des lois historiques n'avaient pas encore été découvertes, c'était faute de travailleurs suffisant à la tâche.
L'histoire pourra-t-elle un jour fixer avec plus de précision des dispositions histo?'iques, c'est-à-dire les conditions qui normalement
FUETER. 46
722 HISTOIRE DE l'hISTORIOGRA.PHIE MODERNE
ont pour suite certains événements historiques? C'est possible. Mais que ces événements doivent nécessairement se produire, c'est ce qu'elle ne pourra jamais démontrer. Il n'est pas de groupe humain qui ait une existence isolée. On peut décrire approximativement ses tendances naturelles; on ne peut jamais prédire comment elles se développeront lors d'un contact fortuit et inévitable avec d'autres groupes.
Ajoutons que les fondateurs de l'école naturaliste non seulement affirmèrent la possibilité de lois historiques, mais, contre toute méthode scientifique, crurent en avoir découvert avant d'avoir achevé d'étudier la matière donnée. Des expériences sociologiques, jusqu'ici du moins, n'ont pu être instituées sur une base scientifique : mais on pouvait s'attendre à voir les historiens naturalistes rassembler des cas aussi nombreux que possible et examiner soigneusement les éléments typiques de chacun de ces cas. Us ne l'ont pas fait. Souvent ils voulaient qu'un ou deux cas, insuffisamment connus, servissent à étabhr une loi hislorique. Ils s'étendaient rarement, et avec assez peu de bonheur, au delà de l'Europe et de la tranche d'histoire qui leur était arbitrairement transmise.
Conséquences heureuses de la tendance. — Malgré cela l'histoire doit à cette tendance plus d'une instigation bienfaisante. C'est surtout à Comte et à son école que remonte l'idée que l'histoire, partie de la sociologie, n'a pas affaire à des individus comme tels, mais à des puissances collectives, à des groupes organisés. Insister sur l'importance historique des croyances réelles du peuple, c'est-à-dire des opinions dominantes dans la société, c'était corriger utilement la conception traditionnelle, qui aimait à considérer les personnages de la plus haute valeur spirituelle comme représentatifs en histoire, même quand ils se trouvaient en dehors de la vie historique, c'està-dire de celle du groupe. Le déterminisme historique de l'école obligeait à regarder de plus près le milieu où se mouvaient les personnages historiques et où se passaient les événements. Les vues sur l'essence et l'importance de l'État furent éclaircies par le fait qu'on le mit sur le même pied que d'autres puissances impersonnelles et collectives.