Buckle
Henry Thomas Buckle, né 1821 à Lee, comté de Kent, fils d'un riche armateur, vécut en homme de lettres, mort 1862 à Damas. Il entreprit une History of Civilisation in Eagland en quatorze volumes, dont il ne parut que les deux premiers (l'introduction) 1857 et 1861.
Biographie par Huth, Life and Writings of Buckle 1880. La polémique que suscita VHistory est étudiée chez J. -M. Robertson, BacA/e and his Critics, a Study in Sociology 1895 et chez P. Barth, Die Philosophie der Geschichte als Soziologie I (1897), 278 ss. (dans ce même livre une analyse détaillée du système d'Auguste Comte). Parmi les travaux plus courts citons l'article de R. Usinger dans la Hist. Ztschr. XIX (1868) : P. Villari dans Arte, Storia e Filosofia 1884; F. Frankel, Buckle und seine Geschichtsphilosophie, 1906 (Diss. de Berne).
L'importance historique de Buckle consiste surtout en ce qu'il força les historiens à s'occuper des doctrines de Comte. Il ne se contenta pas d'assigner à l'histoire une place dans un système sociologique, il passa à une critique ouverte de l'historiographie antérieure. Il en réclama la complète transformation dans le sens des idées de Comte. Il se fit le champion des outsiders de culture moderne qui voulaient faire de l'histoire autre chose qu'un objet de discussions politiques ou de recherches savantes. Il écrivait à une
époque où la réaction contre la philosophie naturelle battait son plein et où l'on proclamait le principe des recherches exactes faites de sang-froid. Pourquoi ne réformerait-on pas l'histoire aussi bien que les sciences naturelles ? La statistique ne montrait-elle pas que certains incidents de la vie morale des peuples se répétaient aussi régulièrement que beaucoup de phénomènes de la nature inanimée ? Pourquoi ne pourrait-on pas en dériver des lois ?
Nous ne savons pas comment Buckle s'y serait pris pour appliquer sa théorie à une matière historique donnée. Ce que nous avons n'est que l'introduction à un exposé historique, une répétition fortement exagérée dans une intention polémique de quelques pensées de Comte et un essai d'expliquer par elles divers événements arbitrairement choisis de l'histoire européenne.
Ce que nous avons objecté en général dans le chapitre précédent à la méthode de l'histoire naturelle, atteint Buckle. Il est beaucoup moins critique encore que Comte. Il avait, comme penseur en éthique et en politique, plus de préventions que lui. Nous ne relèverons que quelques points.
Buckle, avec la même naïveté que les romantiques dans leur philosophie de l'histoire, plaçait l'Europe civilisée moderne au centre de l'histoire. C'est-à-dire qu'il procédait comme les anciens astronomes, qui voyaient dans la terre le centre de l'univers, ou comme les anciens zoologistes qui considéraient du point de vue de l'homme les facultés des animaux. La Chine, par exemple, n'est jamais nommée chez lui. Le scepticisme historique lui était complètement étranger. Les doctrines de l'économie politique classique avaient pour lui la même valeur universelle que la forme syllogistique de la logique d'Aristote. Avec Comte il prétendait que le progrès de la civilisation ne reposait que sur le développement intellectuel. Il tirait cette conclusion de l'idée que les principes et les sentiments moraux seraient immuables de toute éternité — l'axiome historique le plus monstrueux qui ait jamais été posé. C'était oublier — comme la remarqué avec raison Frédéric Lange {Geschichte des Materialismus, II, 576), que le progrès des connaissances lui-même, avant tout le principe de la recherche scientifique désintéressée, pouvait être ramené à des causes morales. C'était de plus admettre d'emblée que les idées morales que pouvait avoir un gentleman anglais vers