‹ Histoire de l'historiographie moderneChapitre 36 sur 341 · PAUL JOVE · texte numérisé non relu

PAUL JOVE

élégantes et fleuries (N. Arch. Veneto,N. S. IX, 331). Jovc prit la même posture, en soi, vis-à-vis des potentats à qui il offrit sa plume d'or. Mais avec cette différence qu'il s'imposait à ses clients et leur extorquait au besoin son paiement. Qui ne soldait pas ses honoraires ne devait pas compter que son histoire le nommât avec éloge ni même le mentionnât ; aux récalcitrants, il faisait prévoir des insultes.

Les menaces atteignaient d'autant mieux le but que Jove s'adonnait presque exclusivement à l'histoire contemporaine. En outre, il n'était pas seulement historiographe, il était journaliste. A Rome il entretenait un véritable bureau de correspondance (on trouve par exemple des correspondances de lui dans M. Sanuto, Diarii, XXI, 391 ss; LUI, 462 ss). Il n'est pas surprenant que les gouvernements italiens et d'autres aient tenté de se rendre favorable un journaliste hors ligne, maniant comme lui le chantage. Comment le gouvernement français, par exemple, pouvait-il opposer ses bulletins d'un style administratif informe aux relations de Jove et à son histoire publiée par fragments en manuscrit!

Jove avait comme journaliste une confiance illimitée en la crédulité et la bêtise du public — qualité vraisemblablement fortifiée par sa vocation médicale. Aussi exerçait-il son métier avec une louable franchise. Qu'il nous suffise de renvoyer aux passages recueillis par Tiraboschi. Il avait pour les honnêtes gens le mépris du praticien cynique. Il appelait en face l'honnête Varchi un âne fiefïé (un gran pazzo ; Lupo Gentile Studi 95), et la sincérité de Guichardin était tout à fait incompréhensible pour lui : Morde, écrit-il (Letlere volgari, Venise lo60, fol. 43 b) troppo liberamente chi lo mérita per lamera verità.

Ses talents de journaliste. — Toutes ces impertinences n'auraient servi de rien à Jove s'il n'avait possédé à côté de cela un incomparable talent de journaliste et une grande compétence en affaires.

Jove a été le premier grand reporter e,i interviewer. Il courait, infatigable, aux événements du jour, notamment aux grandes batailles, interrogeait les principaux auteurs, se faisait montrer les lieux et ce qui pouvait s y trouver de curieux. Il était maître du style des Premiers Paris comme pas un. Il écrivait sur tout ce qu'on voulait : son exposé restait toujours spirituel, agréable, chic, et ne se perdait

jamais en d'ennuyeuses réflexions. Plus que tout autre humaniste il possédait le ton moralisant de l'article de fond. Il est le seul historien de son temps dont les jugements reposent constamment sur des principes moraux. Et quelle n'est pas la susceptibilité de cette bonne àme ! Comme il s'indigne que Machiavel — selon lui — ait trop cédé dans ses œuvres d'histoire à des tendances patriotiques (les républicains de Florence n'avaient, il est vrai, jamais rien payé à Jovc), ou qu'Erasme dans son Éloge de la folie se soit attaqué à la dignité ecclésiastique (les deux observations dans les Éloges, sub voce)\ Oui lui, l'évêque de Nocera, dont la vie morale était un défi à toutes les convenances !

Jove, en communiquant ce qu'il savait, s'entendait à louvoyer adroitement entre les désirs de ses clients et ceux du grand public. Les premiers voulaient voir citer des faits glorieux; le second ne lisait rien avec plus de plaisir que des détails piquants sur la vie des Grands. Jove prit sciemment, dans l'intérêt de son crédit (cf. la lettre à Girolamo Scannapeco Lett. volg. f. 8 ss.) une voie moyenne. Il ne fait le plus souvent qu'indiquer, mais en dit tout de même assez pour que le lecteur attentif puisse deviner l'essentiel.

Le journalisme dans l'histoire. — Ces talents ne furent pas en tous points funestes. Jove leur dut mainte impulsion utile à l'histoire elle-même. Mais ils empêchèrent ses innovations de venir à maturité.

Jove n'est pas un historien penseur. L'observation de Ranke (p. 76) est juste : Die Lage der ôffentlichen Geschdftewird nie ergrûndet, die Politikfehlt; das Geheimniss bleibt unaufgeschlossen K II ne fait que du reportage. Et il ne le passe pas au crible de la critique. Bons et mauvais renseignements, observations personnelles et communications d'autrui, rapports authentiques et données par lesquelles de malins concurrents essayaient de le mettre dedans (Lupo Gentile p. 55 f.), il mêlait tout cela en désordre. Il appela un jour sa mémoire son seul calepin {scartafaccio ; hw^o Gentile 57). La technique de la vie politique lui resta étrangère. Il ne prit même pas la peine d'étudier le mécanisme d'une constitution aussi importante que celle de Florence (Lupo Gentile, ibid). Il ne connaissait les hommes

1. La situation des affaires publiques n'est jamais étudiée à fond; la politique manque ; le secret n'est pas dévoilé.

Page 1