L ECOLE DE MACHIAVEL
quand il vient à parler des Républicains de vers 1520, auteurs de sa captivité, il perd toute mesure. Ensuite, comme partisan et fonctionnaire des Médicis, il n'était pas absolument libre. Mais son talent d'historien et son intelligence politique donnent quand même à son œuvre, à côté de celles des deux grands maîtres, une place éminente dans l'historiographie florentine.
Nerli et Machiavel. — Chez aucun autre écrivain les semences de Machiavel ne sont tombées sur un sol plus fertile. C'est surtout aux Z)isco7'Si sur Tite-Live qu'il se rattache, parfois mot pour mot. L'observation p. 33, livre III (édit. de 1728), que moite volte i gran cittadini capi délie Repubbliche non si sanno risolvere d'essere ne buoni ne cattivi, est une réminiscence directe des Discorsi (I, 27. Cf. le passage analogue p. 110, liv. V, avec Disc. III, 3) et le passage du douzième livre (p. 288 ss.) sur l'assassinat du duc Alexandre (1537) — la critique du meurtrier, la dissertation sur le point de savoir s'il était bien préparé et en quoi il a manqué (Nerli tire ici des exemples de l'histoire de Judith) — pourrait trouver place, tel quel, dans le célèbre chapitre de Machiavel sur les conspirations. Ce n'est pas tout. II emprunta encore à Machiavel une leçon plus importante : savoir que l'historien doit pénétrer plus profondément que le pragmatiste. Il abandonna les explications individualistes. A la suite de Machiavel, il essaya dans l'exposé de l'ancienne histoire de Florence de dériver un régime de l'autre.
Tout cela ne serait pas même concevable sans l'histoire florentine de son maître, qui pourtant est dépassée. Nerli a le premier appliqué avec conséquence à l'histoire les spéculations pohtiques et les principes historiographiques de Machiavel. Il a réalisé le programme que celui-ci s'était proposé. Son histoire florentine est tout à fait affranchie de l'arbitraire et des inégalités de son ouvrage antérieur. Il garde la proportion entre les chapitres; il évite les digressions. Les grandes hgnes du développement ressortent nettement. Ce que Machiavel avait promis est accompli : l'histoire des partis florentins est seule traitée, à l'exclusion de l'histoire des guerres. Nerli n'a pas à soutenir une thèse, qui est plutôt introduite dans l'histoire florentine qu'elle n'en serait déduite. Les dissertations sont toujours en rapport avec le sujet. Avant tout les individualités s'effacent chez
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lui plus que chez son prédécesseur : pour la première fois nous avons l'histoire d'un développement collectif.
Nerli et les Médicis. — Mais l'ouvrage repose tout entier sur une thèse qui n'avait trait qu'à Florence et au temps présent, tandis que Machiavel avait tenté de tracer des leçons universelles. Au fond l'histoire de l'ancienne Florence ne sert à Nerli que d'apologie pour le principat des Médicis^ Cette idée revient sans cesse comme un Leitmotiv, que pour Florence la seule garantie contre la domination exclusive d'un parti se trouve dans la monarchie. Tous les gouvernements antérieurs ont administré non dans l'intérêt général, mais dans l'intérêt d'un parti. Aussi les familles au pouvoir en 1434 ne sont-elles pas arrivées à un stato fermo ni à une Repuhblica pacifica, et la même cause a renversé la constitution de 1494. Cette constitution aussi a été rédigée a benifizio e comodo délia parte e setta superiore, non pas a benefizio e comodo universale (cf. aussi p. 119, liv. VI).
Même l'histoire de Savonarole est envisagée du point de vue de l'ordre qu'exige un État policier (p. 80, liv. IV). Ayant à décrire la domination du duc d'Athènes, Nerli insiste sur la protection que le ty7'an accorda au Popolo minuto contre l'oppression du Popolo grasso. Non pas qu'il glorifiât les plébéiens. Au contraire, la domination médicéenne tire selon lui sa nécessité précisément de ce que, sans elle, Florence n'aurait le choix qu'entre un gouvernement anarchique de la populace et le gouvernement de classe ou de clique de quelques familles.
On le voit, NerH est mieux que l'ordinaire historiographe officieux. C'est un théoricien politique, comme les autres Florentins. Il appuie son jugement sur des considérations politiques, non sur la prétendue sagesse et bonté sans pareille de la dynastie régnante. Quand Busini (Lettere, édit. Milanesi 1860, p. 213) lui fait dire que Florence en est venue à avoir besoin d'un prince et que, puisqu'il en était ainsi, ce prince ne pouvait être que le duc (Cosme), il caractérise bien sa position. Le pouvoir des Médicis est une réalité, et ce serait folie (p. 281, liv. XII) de vouloir le ramener à son étendue d'avant 1494 : mais c'est l'effet des circonstances, non des vertus spéciales de la race.
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La forme. — Pour la forme, Nerli est plus positif encore que Machiavel. Il a plus résolument rompu avec l'humanisme. Pas de réminiscences classiques, pas de discours à l'antique. La langue est simple et naturelle. Contre toutes les règles, il ose même toucher à des affaires ecclésiastiques. Non pas, il est vrai, sans s'en excuser (il s'agit de quelques moines qui prêchent contre Savonarole ; des scrittori eccellenti nelle storie distese e ornate garderaient certainement le silence là-dessus, p. 76, liv. IV).
Cet homme d'action laisse aussi de côté la question économique, bien qu'il distingue avec plus de précision que Machiavel les partis de la vieille Florence d'après les classes sociales.
b. — Segni.
Bernardo Segni, né 1304 à Florence d'une des plus anciennes familles de la ville, zélé humaniste, resté sans fortes attaches politiques, passe aux Médicis après la chute des Optimales; entre 1535 au service du duc Alexandre, nommé sous Cosme I®'' podestat d'Anghiari, reçu à l'Académie de Florence (1540), etc., mort 1558. Il a composé :
1° Istorie florentine (1527-1555). Il ne voulait originairement traiter que les années 1527 à 1530; après avoir achevé les quatre premiers livres, il résolut de dépasser la période républicaine. Composé après 1553.
2° Vita di Niccolo Cappoui, oncle de Segni (1527-28 gonfalonier de Florence). Composé probablement 1547. — Les deux écrits imprimés pour la première fois Augusta (Florence) 1723. Les Istorie éditées 1857 par G. Gargani, la Vita 1821.
L'ancienne littérature, de peu de valeur, a été rendue inutile par M.Lupo Gentile Studi sulla storiografia fiorentina allacorte di Cosimo, 1,1905 [Annali délia R. Scuola norm. siip. di Pisa XIX), premier travail approfondi sur Segni. Chez Lupo, la démonstration que la Vita Capponi est bien de Segni et non, comme le voulait Sanesi (ta vita di N. C. attribuita a B. S., 1896), de Giannotti.
Sur la biographie de Capponi, voir ci-dessous (p. 110).
Nerli était vraiment un successeur de Machiavel. Segni marque la transition à l'histoire traitée littérairement.
Segni avait été lui-même témoin d'une grande partie de la révolution florentine : mais il n'en avait guère été que spectateur. Il était sans passion politique, et son intelligence politique n'allait pas bien loin. Il est avant tout un lettré, et il est satisfait dès que l'ordre et le calme régnent dans l'Etat. Les Médicis ne lui sont pas sympathiques ; mais quand il pense à la conduite tumultueuse des Arrab-
biati, la domination de Gosme lui semble un moindre mal. C'est surtout dans la biographie de Capponi qu'il exprima sans déguisement cette conviction.
Les goûts humanistes avaient été dès le début plus forts chez Segni que le goût pour la politique. Il eût été étrange que les premiers n'eussent pas finalement étouffé ce dernier. Segni avait vu en face presque avec indifférence une crise politique ; il n'était pas à présumer que l'époque paisible du principat l'affectât davantage. Il est remarquable que les six années déjà qui séparent la biographie de Capponi de l'histoire florentine, dénotent un affaiblissement de son intérêt politique. La Vita, quoiqu'assez médiocre, avait été composée encore au point de vue de l'historien. ^Histoire florentine n'est que l'œuvre d'un styliste. Le langage est digne et abstrait comme chez les humanistes ; des scènes théâtrales s'étalent complaisamment, et des discours en règle se présentent à intervalles calculés. Pour l'amour de l'unité de style, les Florentins se drapent de nouveau dans la toge classique. Des mots historiques sont délayés avec une abondance cicéronienne. Dans ia biographie de Capponi, Segni avait fait adresser à Filippo Strozzi par Jàcopino Alamanni l'avertissement suivant (p. 53 s., édit. 1821) : Filippo, io m avvertisco per bene ad esser piîi cauto, che voi non siete ad ir su dal Gonfaloniere, perciocchè molti sono che vi notano e che vi hanno insospeUo. Dans l'Histoire, Alamanni tient un langage plus châtié : Filippo, io non so perché tu fabbia tanto ardire di venire ogni giorno in questo palazzo, dando tante cagioni da far sospettare questo popolo; io m fo intendere, ne da me solo vi dico questo, anzi colla mente di molti, che siate più cauto, da qui avanti, et avvertiate alla salute vostra (hv. II, p. 49, édit. Garg.). Il ne reste plus de place à Segni pour l'importante donnée politique que les Arrabbiati ont trouvé à Sienne le modèle de leur nouvelle constitution !
Malgré cela, il ne revint pas tout à fait à la façon des humanistes. La tradition de Machiavel et de ses élèves (de Nerli) avait trop de poids. Il essaya d'un compromis. Pas très heureux. Il ne produisit que des imitations maladroites, quand il prit pour modèle Machiavel. D'après ce modèle, il plaça par exemple en tête de certains livres des dissertations de politique générale. Mais ses considérations restent à la surface et ses analogies sont souvent tout cxté-
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rieures (au 11* livre par exemple, il compare les triumvirs romains Octave, Antoine et Lépide, à Charles-Quint, François P' et Soliman). II chercha, comme Machiavel, à embrasser l'histoire étrangère, pour autant qu'elle intéressait Florence, dans l'exposé de la situation intérieure. Mais il ne réussit pas à établir entre les deux histoires une véritable liaison. Dans les autres livres, il traite avec un détail disproportionné les événements extérieurs, spécialement les guerres contre les Turcs.
Et pourtant Segni n'a pas étudié en vain Machiavel et Nerli. Il fait à la rhétorique de fortes concessions ; il ne se fait pas son esclave. Sa narration adopte le style humaniste ; on voit transparaître quand môme les fondements réalistes de ses devanciers. Pour la relation avec ses sources — question un peu compliquée — nous renvoyons aux solides recherches de Lupo Gentile.
c. — Nardi.
Jacopo Nardi, né 1476 à Florence, adversaire des Médicis, a rempli plusieurs fois des charges importantes, spécialement après 1527; banni après la victoire des Médicis (1530); depuis 1534 à Venise, occupé de travaux littéraires, il y meurt 1563. Il a écrit :
1° Istorie délia città di Firenze (1494 à 1552). Inachevé. Imprimé à Lyon 1582; 1™ édition complète avec le dixième livre, d'abord omis (1534 à 1552) et les passages supprimés, par L. Arbib, 1838-41 ; dernière par A. Gelli, 1857 s.
2° Vita di Antonio Giacomini Tebalducci. Ecrit 1548, 1^'^ édition, Florence 1597. La plus récente comme Vita di A. G. T. ed altri scritti minori 1867. Là aussi un Discorso sur l'histoire florentine de 1494 à 1512 imprimé d'abord chez Villari, Savonarola, II, LV ss. (1861).
Cf. Ranke, Zur Kritik, 79 ss. (qui fait trop grand cas de Nardi à cause de ses pieux sentiments), Lupo Gentile, Studi, 103 ss. A. Pieralli dans le premier volume, le seul qui ait paru, de son livre La Vita e le Opère di J. N. (1901) n'en était pas encore arrivé à l'Histoire florentine. Sur le numéro 2, cf. p. 111.
Il en est de Nardi comme de Segni. Lui non plus n'a de valeur comme historien qu'autant qu'il s'appuie sur les grands historiens du passé le plus récent.
Nardi était une nature de sous-ordre. Sans stimulant du dehors, il eût peut-être été jusqu'à la chronique. Sans l'Histoire florentine de Machiavel (citée comme olcuni scritti) il aurait écrit l'histoire comme les Villani, ou bien imité maladroitement, comme Cavalcanti,
quelques dehors des historiographes humanistes. Quant à l'essence de l'humanisme, en dépit d'études variées, elle lui resta tout à fait étrangère. Son maître n'était pas Bruni, mais Savonarole. Avec le prophète de Saint-Marc il voit dans l'invasion de Charles VIII un châtiment divin. Son jugement a une couleur théologique ; il appelle les adversaires de Savonarole persone sensuali. Il croit de nouveau à l'action directe de Dieu sur les destinées des Etats. Les humanistes avaient traité le pape comme un autre prince italien (ci-dessus, p. 16); Nardi contemple respectueusement le chef suprême de l'Eglise.
Le peu de mérite que possède l'histoire de Nardi revient à Machiavel et au milieu politique de la Florence d'alors. Sans aller bien au fond des choses, Nardi met dans la peinture des luttes politiques plus de précision et de relief que n'aurait pu en mettre aucun des anciens chroniqueurs. On voit qu'il avait à sa disposition une terminologie autrement précise et un apprentissage de publiciste. Et comme Machiavel avait ébranlé l'autorité de la doctrine classique, il n'était pas obligé de s'imposer la torture de la forme humaniste. Son raisonnement n'est pas fort. Il ne reproduit que les vues du bourgeois moyen, des personnes pieuses et intelligentes. Mais au moins il est honnête. Ses personnages ont des mouvements naturels et leur langage n'est pas apprêté.
Le plan de son ouvrage est curieux. Nardi renonce expressément à raconter à nouveau ce que d'autres ont déjà narré et déclare que son intention est seulement de compléter par ses propres expériences les récits des grandes histoires. Plusieurs chapitres sont disposés d'après cette méthode. Sur les années 1513 à 1521, par exemple, nous ne trouvons guère que des anecdotes détachées d'une authenticité très douteuse et des fragments sans liaison d'histoire générale. Mais Nardi ne procède pas toujours ainsi. Pour les années de 1498 à 1512, il lait de grands emprunts au journal de Biagio Buonaccorsi (né 1472, occupé à côté de Machiavel, 1498 à 1512, à la chancellerie florentine ; son Diario parut à Florence 1568 ; Nardi cite d'ailleurs sa source). Son ouvrage tient ainsi le milieu entre les mémoires et l'histoire. Il nous donne des souvenirs personnels, qu'il insère tant bien que mal dans la trame de l'histoire. La forme est négligée, comme on peut l'attendre de notes autobiographiques.
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La composition est la même que chez les mémorialistes français à partir de Du Bellay.