Grands tableaux historiques sous forme de biographie
a. — Crinitus.
Pietro Riccio, latinisé en Crinitus, de Florence, élève de Politien et (d'après Jove dans Elog.) son successeur dans sa chaire d'éloquence, mort vers 1505, a écrit, sans doute en vue de l'enseignement, De poetis latinis libri V (pub. en même temps que l'ouvrage de honesta disciplina) Paris 1510. Le livre promis dans Vadmonitio sur les grammairiens et les orateurs paraît n'avoir jamais été écrit.
La forme biographique fut conservée même là où l'on était en face d'un thème proprement historique. Il en fut ainsi pour les travaux d'histoire littéraire.
L'ouvrage de l'humaniste Crinitus sur les poètes romains est surtout remarquable comme premier essai d'une histoire de la littérature. Ses articles biographiques, qui vont de Livius Andronicus à Sidoine Apollinaire ne sont guère qu'un recueil soigné de matériaux. 11 avait, comme il le dit dans sa préface, pris Suétone pour modèle et, comme lui, il traite son sujet au point de vue de l'érudition et de l'archéologie.
Il ne donne ni une histoire des genres poétiques, ni de la poésie romaine en général. Nulle part il ne se permet un jugement personnel. Quand il parle d'ouvrages qui nous ont été conservés, il se contente de répéter ce qu'ont dit des critiques anciens. Tout au plus pourrait-on voir un essai de classement historique dans la division en cinq livres et dans les préfaces qui les introduisent. Mais cette répartition en périodes ne s'élève pas au-dessus du schéma primitif : Grossièreté des débuts. Amélioration, Floraison, Décadence. Le second livre, sur les auteurs qui plura in dies ac meliora scripserunt apud Laiinos (Lucrèce, Catulle et leur école) est le seul qui embrasse un groupe naturel. L'âge classique, sans doute sous l'influence de la division de l'histoire par dynasties, s'étend d'Auguste aux empereurs Flaviens : Lucain y appartient, aussi bien que Virgile.
Crinitus a plus de valeur dans la critique historique. Celle de l'humanisme, bien entendu. Il écarta les fables médiévales (sur Virgile,
il6 HISTOIRE DE L HISTORIOGRAPHIE MODERNE
par exemple) et reconnut des faux modernes, comme les prétendues Elégies de Cornélius Gallus. Par contre, il n'osa pas plus qu'un autre toucher aux récits de l'antiquité. Il ne mit pas en doute l'assertion de Saint-Jérôme, que Sénèque avait été chrétien. La crédibilité des auteurs anciens ne lui devient suspecte, comme à Pétrarque, que là où un trait réaliste risquait d'ébranler le dogme humaniste de la dignité sublime de l'antiquité. Ainsi, il rejette les fragments conservés par Suétone de lettres d'Auguste à Horace, parce qu'elles ne sont pas dignae tanto principe ejusque summa eruditione ! Son mérite, tout compte fait, ne consiste qu'en ce qu'il appliqua pour la première fois à l'histoire littéraire la méthode critique de Bruni.
b. — Vasari.
Giorgio Vasari, peintre et architecte, né à 1511 Arezzo, élevé à Florence, occupé en différents endroits, mort 1574 à Florence. Il a écrit Le Vite dé' piu eccellenti Pittori, ScuUori ed Architteti (de Cimabué à Titien, avec une brève esquisse de l'histoire de l'art plus ancienne). Commencé d'après sa propre indication 1546 à l'instigation de Paul Jove; mais les études préliminaires remontent jusqu'à 1540. La première version achevée pour le fond 1547, imprimée Florence 1550. Une 2^ édition très augmentée parut à Florence 1564-68. A l'instar de Jove sans doute (voir p. 65). Vasari fît précéder ses biographies, dans la 2<= édition, de portraits des artistes. — Edit. critique avec commentaire de G. Milanesi 1878-1885. Une nouvelle et magistrale édition a commencé à paraître, sous la direction de A. Venturi : le l^"" volume en 1896, comprenant la double biographie de Gentile da Fabriano et de Pisanello. Une autre édition nouvelle a été commencée en 1911 sous la direction de Karl Frey — La littérature plus ancienne est rendue à peu près inutile par W. Kallab, Vasaristudien 1908 {Quellenschriften fur Kunstgeschichte N. F. XV.) Cf. en outre Adolf Philippi Begriff der Renaissajice (1912), 44-64.
Vasari n'a pas cherché à faire de ses Vies un ensemble historique. Il suit, en gros, un ordre purement chronologique. Ses maigres observations générales sur le développement de l'art depuis la Renaissance {Opère, éd. Milanesi II, 95) ne sont que des variantes du plan : Première réaction contre la Barbarie, Progrès, Perfection. Il n'a jamais pensé à grouper les artistes d'après des principes de critique appliqués à leur style, ni à suivre le développement de la technique. Il ne s'intéressait qu'à l'artiste lui-même, à son œuvre isolée. L'histoire chez lui sert moins à enrichir les connaissances qu'à l'instruction pratique (Cf. Kallab, 405 ss.)
Sous leur première forme (1550), ses biographies n'avaient pas de
LES RECUEILS DE BIOGRAPHIES (vASARl) 117
prétentions littéraires, et ne voulaient pas non plus faire œuvre de science. Le livre était tel que pouvait l'écrire un praticien de l'art : la tradition orale et des renseignements recueillis au hasard étaient réunis sans art en de vivantes esquisses. L'auteur disait juste ce qu'il savait ; il avait négligé de feuilleter des auxiliaires connus, comme l'histoire des papes de Platina. La rédaction définitive, qui parut dixhuit ans plus tard, porte un tout autre caractère. Vasari lui-même, et plus que lui de savants amis, avaient dans l'intervalle systématiquement cherché de nouveaux matériaux. Les légers croquis de la première version étaient devenus un réservoir complet de l'ancienne tradition de l'art. En même temps Vasari avait essayé de donner au style plus de dignité académique. Heureusement sans porter dommage à son remarquable talent de narrateur. Cette seconde rédaction rend encore immédiatement l'impression vive de l'artiste. Pour se faire une juste idée de sa valeur d'écrivain, il faut coniparer son œuvre avec les meilleurs des vieux recueils biographiques dans le domaine de l'histoire musicale ou même littéraire. Aucun n'a su comme lui fixer avec tant de vivacité d'allure la vie et les agissements des artistes. Cet avantage n'est pas payé trop cher par l'absence complète de critique dont témoigne Vasari en face des anecdotes.
De plus, si Vasari n'était pas historien, il était dans ses jugements historiques plus objectif qu'aucun critique d'art d'autrefois. Sans doute son œuvre parut en un moment favorable. Sans qu'il pût s'en faire un mérite, sa jeunesse tomba sur une période où les artistes ne regardaient pas encore comme grossier et peu intéressant tout ce qui s'était fait avant le xvi^ siècle. Il n'en donna pas moins une preuve de sens historique personnel, lui, le contemporain de Michel-Ange, lui à demi-classique, en accueillant avec une chaude sympathie, malgré leurs imperfections très sensibles, les débuts de l'art nouveau (le gothique, naturellement, ne lui disait rien). On a relevé encore, avec raison, un mérite rare : Vasari s'est dégagé de cet orgueil municipal et régional qui est peut-être spécialement répandu en Italie (les premières critiques lui vinrent de gens qui se sentaient blessés dans leur patriotisme local). Il ne s'est d'ailleurs pas cantonné en Italie, il a traité dans ses biographies les artistes flamands, toujours, il est vrai, fort estimés par ses compatriotes. Il n'a pas su résister à la
plus forte des tentations : il a, lui aussi, falsifié à l'occasion l'histoire ad majorem familiae gloriam (Arch. st07'. it. Sér. V, XVII, 118).
Il succomba à l'envie plus innocente d'appuyer des conjectures et des hypothèses sur des falsifications et des inventions hardies, alors môme qu'aucun avantage personnel n'était en jeu. On pense à Machiavel, et plus encore à Tschudi, en voyant Vasari donner pour vérités certaines des combinaisons arbitraires des sources, inventer des épitaphes, des noms et des dates, et ne pas comprendre la distinction entre des faits attestés par des documents et les libres créations de son imagination.
Vasari est le premier véritable historien de l'art. Des compositions antérieures, comme celle qu'on nomme le Libro di Antonio Billi, écrit entre 1481 et 1530, publié dans Arch.stor. it. Sér. v,vu (1891) et parFrey (1892), ne sont que des recueils de notes. Les fragments (non publiés) de Jove n'ont pu donner non plus qu'une impulsion générale.
C'est peut-être contre Vasari qu'est dirigé le recueil de biographies d'artistes composé vers 1550-1555 par le Florentin G.-B. Gelli (1498- 1563) et édité dans Arch. stor. it. Sér. v,xvn (1896) 32 ss. C'est la réponse de l'orgueil florentin à l'impartialité cosmopolite du citoyen d'Arezzo. La préface déjà enferme tout le développement de l'art nouveau entre les noms des Florentins Cimabué, Giotto et Michel-Ange. Dans le texte, des artistes florentins sont seuls nommés. Pour Orcagna, contrairement à Vasari, André Pisani n'est pas indiqué comme son maître, et les peintures de Pise sont expédiées en une courte phrase. Au point de vue du style, cet exposé sous forme de notes sèches ne peut soutenir la comparaison avec Vasari. — Cf. Kallab, Vasaristudien 182 ss. (à qui du reste a échappé la tendance polémique de ce petit écrit.)