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La critique matérielle {Bernardo Giustiniani

Bernardo Giustiniani, fils de Léonardo Giustiniani, qui a eu lui-même son rôle dans l'humanisme, né i408 à Venise, formé par l'humanisme,

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mais presque entièrement absorbé par les affaires d'État; 1467, capitano de Padoue, puis du Conseil des Dix, 1474 procurateur de la République, mort 1489 . A écrit : De origine urbis gestisque Venetorum (jusqu'à 809). D'abord Venise 1492, et aussi chez Grsevius, T/ies. Ant Ital., V, 1.

Rapports avec la critique humaniste. — Ce fut aussi un critique éminent (si l'on ne restreint pas la critique à l'examen de l'authenticité des sources), que le Patricien de Venise qui, le premier, entreprit des recherches scientifiques sur l'origine de la cité des lagunes.

Giustiniani ne peut, comme Valla, prétendre au mérite d'avoir démontré la fausseté d'un document ; il ne peut, comme Blondus, se vanter d'avoir rassemblé le premier tout ce que de bonnes sources nous apprennent sur une période déterminée. Mais avec ses Historiae de origine urbis gestisque Venetorum il fonda une branche d'études tout aussi importante que l'historiographie érudite ou philologique.

Valla et Blondus étaient sur bien des points en opposition avec leurs confrères ; mais par leur culture et leur situation ils comptaient cependant au nombre des lettrés humanistes. Avec Bernardo Giustiniani, c'est un homme d'État qui s'attaque à l'histoire. Et non à l'histoire contemporaine, comme la plupart des autres, mais aux recherches historiques proprement dites.

Giustiniani était qualifié pour sa tâche comme rarement un historien l'a été. A une solide culture humaniste et à un vif intérêt pour l'histoire, il joignait l'expérience politique et l'indépendance personnelle ; il n'écrivait pas avec un mandat officiel ; il n'obéissait pas à des tendances de publiciste. Ces avantages étaient, il est vrai, compensés par des inconvénients. Son activité multiple, qui fut si utile à l'histoire, eut cette conséquence, que le temps lui manqua pour achever plus qu'une faible portion de son ouvrage de grande allure.

Un homme d'État comme lui, en effet, s'il voulait se rendre clairement compte de l'origine de sa ville, n'était pas au bout de son travail aussi vite que Sabellicus (v. p. 36). La vraie critique des sources lui était aussi étrangère qu'à l'historiographie humaniste et pour les parties qui ne touchaient pas directement Venise, il s'en tenait exclusivement à Blondus (sans le nommer, bien entendu). Mais il pratiquait avec suite la critique des faits. Il tenait, avant d'ad-

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mettre les données de la tradition, à les repenser et à s'assurer de leur possibilité. En homme qui avait mené des affaires politiques, commandé des reconnaissances militaires et revêtu de hautes fonctions de lElat, il était choqué par des nouvelles auxquelles la critique humaniste habituelle ne trouvait rien à redire et que le savant de cabinet Blondus avait accueillies sans difficulté dans son ouvrage. Attila aurait assiégé Aquilée trois ans de suite sans interruption ? Fait invraisemblable, parce que la campagne peu étendue et peu fertile qui entoure la ville était incapable de fournir la nourriture de tant d'hommes et de bêtes de somme, d'autant plus que la flotte romaine bloquait les côtes et que les habitants de la ville avaient déjà ravagé les champs et rentré les approvisionnements (1. III). Des renseignements aussi absurdes {penitus absurdà), un gravis lector doit les écarter d'emblée (Cf. aussi 1. I sur le prétendu exode des Padouans par crainte d'Attila). Comme il a su autrement que Sabellicus mettre à profit l'écrit de Cassiodore {Var., XII, 24) si important pour les commencements de Venise ! (Cf. I. I et V.)

Rapports avec l'historiographie rhétoricienne. — Giustiniani portait son réalisme dans l'histoire. Il ne l'arrangeait pas comme les humanistes à un point de vue théâtral. Il partait des besoins vitaux les plus essentiels des groupes humains et se demandait comment ils étaient satisfaits. Il traitait en conséquence à fond des affaires ecclésiastiques et religieuses, très insuffisamment mentionnées par Sabellicus. Il exposait très intelligemment pourquoi la religion trouve un aliment particulièrement favorable chez un peuple navigateur (1. V). Le grand héros qui, par de puissantes harangues ou par son intervention toute personnelle, imprime une autre tournure aux destinées des peuples, a presque complètement disparu, La fondation de Venise n'est pas non plus ramenée à un acte unique. L'essor d'un peuple n'est pas l'effet d'une vertu spéciale ou d'institutions particulières, il vient de la nécessité : si les Vénitiens, après la chute de l'empire d'Occident, s'appliquèrent à la navigation, c'est l'accroissement du nombre des pirates qui en fut cause (1. V). Car mores gentium ex natiira rerum commodisque hominum locorumque gigni necesse est{\. IV).

L'auteur a beaucoup puisé dans son expérience personnelle. Pour

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déterminer la route qu'avait choisie Attila lors de son invasion en Italie, il se reporte à des études topographiques qu'il avait dû faire sur place en vue du péril Turc. Si l'histoire du droit et de la constitution est à peine traitée, cela peut tenir à la manière de voir de l'homme d'Etat, qui attachait plus de prix à la pratique du pouvoir qu'à la forme juridique.

Malheureusement Giustiniani n'a pu se libérer complètement de la manière des humanistes. Lui aussi peignait sans scrupule des situations qui ne sont qu'indiquées dans les sources, sans prévenir le lecteur de ses additions. Lui aussi faisait accueil à des anecdotes sans valeur qui ne visent qu'à l'amusement ou à l'émotion du lecteur. Lui aussi intercalait des discours, bien que fort en état d'exposer directement ses vues, et ne dédaignait pas d'y employer des clichés vétustés (1. III). D'un autre côté, il ne laissait pas de tirer parti de son éducation de styliste. Si son exposition flotte entre la recherche savanle et la narration, la composition est méditée quand même et l'auteur ne perd pas son objet de vue, comme les chroniqueurs.

A côté de Giustiniani, il faudrait nommer comme seul autre représentant de la critique des faits l'original collectionneur d'inscription.s Ciriaco de' PizzicoUi (né vers 1390 à Ancône, mort avant 1457 à Crémone), s'il en était jamais venu à travailler ses matériaux. Son opinion, quele.s ruines des édifices antiques et les inscriptions sont des témoins plus sûrs que les livres de la vie des anciens Romains, aurait débarrassé l'histoire ancienne des déclarations des humanistes, si Ciriaco lui-même ou quelque autre avait tiré parti de ses collections. Comme cela n'a pas eu lieu, il n'est resté qu'une simple invite, momentanément tout à fait stérile pour l'historiographie. Cf. la littérature chez G. Voigt, Wiederbelebung, I, 209 ss. et les articles de Ziebarth dans les N. Jahrbûcher fardas klassLsche Altertum, etc., IX (1902), 214 ss. et XI (1903). 480 ss.

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