‹ Histoire de l'historiographie moderneChapitre 72 sur 341 · OBSERVATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS GÉNÉRALES

l'exception de Venise et peut-être de Gênes. A la place de la liberté, on eut une étroite surveillance de la littérature. Une surveillance qui devait empêcher non seulement des manifestations ouvertement scandaleuses, mais toute expression suspecte. Une surveillance d'autant plus impitoyable qu'elle sentait bien ne pouvoir façonner qu'une opinion artificielle.

Ce fut une perte irréparable pour l'historiographie quand à Florence, dans la ville qui avait montré le plus de goût pour ce genre d'études, l'histoire indépendante disparut. La tradition des temps de la liberté survécut d'abord. Cosmel", dont la jeunesse avait vu la période des luttes politiques, ne devint que peu à peu plus timoré. Le livre de Guichardin put encore être imprimé sous ses yeux, Varchi ne fut pas inquiété, et Adriani se vit livrer des matériaux confidentiels. Cependant c'en était fait déjà de la liberté illimitée d'autrefois. L'histoire de Guichardin fut mutilée par égard pour la Curie ; on n'imprima plus du tout les livres de Varchi et de Segni. Bientôt vint pour Florence aussi le temps où non seulement la liberté, mais les historiens capables firent défaut (Cf. dans Reumont, Gesch. Toscanas I [1876], 526 ss. la lettre du cardinal Jean de Médicis, dei'année 1578).

La fmiihmise des théologiens sur l'historiographie ne fut pas, il est vrai, aussi pesante dans les États de l'Italie indépendants de l'étranger que dans d'autres pays. L'histoire ne retomba jamais plus tout à fait dans les anciennes ornières ecclésiastiques. L'effet de la contre-réformation se fit sentir plutôt par les obstacles mis à la production de nouvelles œuvres saillantes dans le style humaniste que par un changement dans la manière humaniste elle-même. Il fallut assurément supprimer les expressions irrespectueuses sur l'Eglise et ses membres. Mais cette innovation fut peu sensible, l'historiographie humaniste n'ayant jamais fait acte d'hostilité contre l'Église. Seulement, ce qu'on avait dédaigneusement passé sous silence, on ne pouvait plus du tout se permettre d'en parler. L'historien avait pu parler librement des papes, comme d'autres princes ; vouloir maintenant, comme Platina, raconter des choses peu honorables pour le chef de l'Église, c'était se faire soupçonner de tendances secrètes à l'hérésie.

Les ouvrages de cette période n'apportent donc en principe rien

FUETER. 10

146 iiiSTuinK DE i/historiogkaphie MODKRNK

de nouveau. Us restèrent fixés dans la forme de Bruni, plus encore dans celle de Guichardin. Ce ne fut pas à l'avantage de l'historiographie. Celle des grands Florentins s'était au moins trouvée en harmonie avec l'époque. Quand elle faisait prévaloir des motifs politiques, elle était partiale sans doute; mais elle n'avait pas besoin pour cela de falsifier l'histoire contemporaine. Cela changea, quand des querelles dogmatiques et des disputes confessionnelles prirent une influence directrice sur la politique. Ce fut un malheur pour l'histoire que les humanistes s'en soient tenus quand môme à la vieille forme de l'histoire purement profane, qui, vu le changement de la situation, ne permettait plus même de donner un tableau exact de la politique extérieure.

La faute en était pour une grande part, à la tradition littéraire, qui, dès le début, avait pesé sur l'historiographie humaniste. La méthode de Guichardin pouvait d'autant mieux être tenue pour classique qu'elle se rattachait en bien des détails extérieurs aux modèles canoniques romains. L'autorité littéraire de la Renaissance prenait la place de l'Antiquité. La conséquence naturelle ne se fit pas attendre : on conserva la forme alors même que depuis longtemps elle ne répondait plus au fond.

Page 1