LIVRE II
L'EXPANSION DE L HISTORIOGRAPHIE HUMANISTE A TRAVERS L'EUROPE ET L'HISTOIRE POLITIQUE NATIONALE
L'expansion de l'historiographie humaniste dans les pays européens ne différa guère en principe de ce qu'elle avait été en Italie, où elle s'était produite une génération environ après Bruni (cidessus, p. 31 s.). Une autre génération passa, et, vers la fin du w" siècle, les gouvernements hors de l'Italie commencèrent à porter leur attention sur l'historiographie du nouveau style. Il y en avait eu des exemples isolés. Mais on ne les devait qu'au hasard ou à l'initiative privée d'un grand seigneur de culture humaniste. Maintenant l'histoire humaniste fut cultivée d'office et méthodiquement.
Les autorités se laissèrent guider par les mêmes considérations que les princes de Naples et de Milan quelques dizaines d'années avant. On ne voulait pas que les gens cultivés du pays et le public étranger ne puisassent leur instruction historique que dans des ouvrages italiens. Il fallait mettre l'historiographie nationale en état de soutenir dignement la concurrence transalpine.
Ces circonstances expliquent la grande place que tient dans plusieurs livres la polémique contre les historiens italiens. Jusqu'alors, malgré leur infériorité militaire , les Italiens avaient été les seuls maîtres des publications politiques internationales. La rancune que nourrissaient depuis longtemps les ressortissants des autres pays se fit jour en des manifestations haineuses.
De telles attaques n'en étaient pas moins injustes. L'histoire, hors
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de l'Italie, ne dut pas seulement à l'Italie une impulsion, elle dépend entièrement des auteurs de ce pays.
Cet état de choses a été généralement méconnu jusqu'ici par l'ignorance où l'on était des historiographes humanistes italiens. La plupart des chercheurs n'en connaissaient que de petites coupures, se croyaient (juand môme en droit de les juger et en imaginaient un type unifié. Tout ce qui, dans Ihisloriographie de leur propre pays, s'écartait de ce prétendu schéma, ils le déclaraient original. Les développements de notre premier livre ont montré que les choses ne sont pas si simples. L'historiographie italienne a produit plus d'un genre, et ses œuvres ont entre elles des différences considérables. Elles pouvaient servir de modèles aussi bien au virtuose du style et au politique éclairé qu'au piocheur érudit sans prétention. On pouvait les imiter, transporter leur méthode à d'autres sujets ; mais dans les limites du goût classique, on ne pouvait les surpasser. Bien mince par conséquent est l'originalité des histoires humanistes qui n'ont pas été composées en Italie. De là le besoin de déclamations nationalistes. Le ton violent qu'on prenait souvent vis-à-vis des Italiens servait surtout à dissimuler le fait que l'auteur devait toute sa culture à l'étranger qu'il insultait.
On mit dans les autres pays plus d'empressement qu'en Italie à écrire l'histoire dans la langue nationale. Au xv^ siècle, pas un seul écrit historique de l'humanisme n'avait etaployé la langue vulgaire. Et c'est par impuissance plutôt que par principe que les grands Florentins avaient rompu avec cette coutume. Il en était autrement dans le reste de l'Europe, où — à part les savants — la culture humaniste des classes supérieures était moins générale qu'en Italie. Il en résulta naturellement que l'histoire y fut beaucoup plus qu'en Italie rédigée en latin, exclusivement en vue de l'étranger. Du reste, l'emploi de la langue populaire au lieu du latin changea peu de chose au fond. Le grand style classique, qui, au nom de la dignité de l'histoire, aimait mieux taire des détails laids que de se servir d'un mot trivial, était indépendant de la langue employée.
Cela ressort par exemple de Montaigne, qui, en critiquant le style historique des humanistes, ne fait aucune différence entre les auteurs écrivant en latin et ceux qui écrivaient en français. {Essais, 1. II, chap. x).
On fit, à mesure que l'humanisme se répandait, de si nombreuses traductions de ses œuvres historiques et de celles de l'Antiquité, que l'influence de l'historiographie classique gagna bien au delà du cercle des latinisants. La plupart des traductions parurent dans la seconde moitié du XVI'' et les premières années du xvii° siècle, c'est-à-dire à l'époque où des demi-savants cherchèrent à entrer en contact avec le mouvement nouveau. Mainte qualité extérieure de l'historiographie humaniste pénétra ainsi dans la littérature historique populaire. — Notices bibliographiques sur ces traductions, par exemple chez L. Einstein, The Italian Renaissance InEnglaml (1902), 309 s. (traductions en anglais d'historiens ayant écrit en italien); G. Lanson, Manuel bibliographique delà littérature française moderne, 1 (1909), 102 ss. (traductions en français d'historiens anciens et humanistes) ; P. Villey. Les livres d'histoire moderne utilisés par Montaigne (1908, thèse) ; cf. du même, Les sources et révolution des Essais de Montaigne (1908) ; Gôdeke, Griindriss, Buch. IV, § 143 (traductions d'historiens anciens en allemand).
En plusieurs pays se développa ou se conserva, à côté de celle-là, une forme nationale d'histoire politique qui ne fit à l'humanisme que des concessions tout extérieures. Son histoire sera traitée à part à propos de chaque Etat.
L'ordre dans lequel chaque État est traité est assez indifférent (cf. ci-dessus, p. 34). Celui que nous allons suivre n'établit pas une distinction de rangs. Si la France est en tête, c'est uniquement parce que l'historiographie humaniste a là seulement une véritable histoire. La France est le seul pays où elle ne cesse pas dès le XVI* siècle.