‹ Histoire de l'homme au masque de fer, accompagnée des pièces authentiques et de facsimileChapitre 2 sur 12 · II · texte numérisé non relu

II

Aucun historien de bonne foi n'a révoqué en doute la fin tragique du brave et briUant MonimoiUh, qui périt sur un échafaud le i5 juillet i685 (i) : on n'ignore pas non plus que le duc de Beaufort fut tué au siège de Candie le ^5 juin 1669, ^^ que lé grand visir erwoja sa tête à Cons^ tantinople, où elle fut portée pendant trois jours par les rues au bout ^une pique ^

(1) n fut exëcuté à Londres. Le bruit coumt qa*un officier de son armée, qui lai ressemblait i>eau£onp, avait subi la mort à sa place. On raconte même qa'tme éune de ipoditë, laJIy Ff^etUworth, ayant gagné à force d'argent ceux qui pouvaient ouvrir son cercueil, l'examina au bras droit, et s'écria avec saisisteinent : Ah! ce n*est pas lui.

On verra plus tard que nous n'avons pas besoin de nous arrêter à ces faits, qui nous paraissent de la plus grande absurdité. Qu'on se rappelle seulement que MonimoiUh avait été enterré dans la diapelle de la Tbur, où l'on ne pouvait pénétrer qu'avec permission et accompagné. Comment a-t-on pu imaginer que ladj- FVentworth et les fossoyeurs aiciit pu pénétrer dans la chapelle, et y déterrer le corps de Montmouth sans être vus 7

(la)

comme une marque de la dëfaitô des chrétiens (i). ri'ëtait-il pas ridicule de si^pposer que Louis XIV eût condamné ce prince à une prison perpétuelle , parce que dans sa charge d'amiral il pouvait traverser les desseins de Colberf sur la marine? Le grand roi ne pouvait-il point déplacer ou ne pa^ employer cet amiral ?

Il ne reste donc plus qu'à discuter I9 question délicate de savoir si Vhomme au masque était frère aîné^ frère jumeau , frère légitime ou illégitime de Louis XIV?

Si les vertus sont paisibles et se plaisent dans l'ombre^ la médisance n'est jamais oi- • sive; eUe tient une chronique régulière de nos démarches^ et leur donne souvent une fausse interprétation. Aussi plusieurs historiens ont eu le soin de nous apprendre qu'avant et après la naissance du grand

(i) Le marquis de Saint-André-Monthruriy qui commandait alors dans Candie ^ fut témoin oculaire de la mort du duc de Beaufofi, {Vqyez ses Mémoires, pages 362 1 363, etc. )

roi^ l'altier Richelieu et le rusé Mazarin jouissaient d*une haute fayeur auprès de la reine Anne^ ot que lorsque le sëduisant Buckin^amj ambassadeur d'Angleterre^ pamt à la cour de France^ on prétendit qu'il avait inspiré une vive passion à cette princesse. Sans 4oute les rois comme les reines n^aiment pas assez secrètement pour laisser ignorer leurs intrigues, et l'on voit souvent la calomnie empoisonner les choses les plus simples et même les plus louables. Mais l'histoire exige plus que des probabilités, plus que des pièces apocryphes, il faut des preuves authentiques, et non des fables grossières ou des contes , fils du travers d'esprit ou de la mauvaise foi des historiens.

Anne d'Autriche, née le 22 septembre 1601 , et fille de Philippe III, roi d'Espagne, épousa Louis XIII le 24 novembre i6i5 (i). Au mois de mars 1622, s'é-

(1) Cette princesse naquit cinq jours avant Louis XIII. Les flatteurs ne manquèrent pas d'observer

tant blessëe en courant avec la conuéta* ble de Lujnes et M^e. de f^emeuily elle fit une fausse couche étant enceinte de six semaines (i). Soupçonnée^ en 1626, d'avoir trempé dans la conspiration de Cha^ lais y grand-maître de la garde-robe , elle devint un objet d^aversion et de haine pour son royal époux qui l'accabla de duretés (2).

cette circonstance comme mi présage assuré qu ils étaient destinés l'mi pom* Fautre.

(i) On imputa cette chute à la malice de la connétable de Lujnes. Le Roi fut si chagrin de cet accident^ qu'il écrivit à ces deux dames de se retirer de la cour.

( Anecdotes des Reines et Régentes de

France^ tom. 6, p. 224. — Mémoires

du maréchal de Bassompierre, tom. 2,

(2) On a prétendu que, dans cette conspiration,

il s'agissait d'oler la vie au Roi , ou de le reléguer

dans un monastère , d'élever ensuite son frère au

trône, et de lui donner la Reine pour épouse.

Henri de Taleyrand , prince de Ghalais , eut la tête tranchée le 19 août 1626.

On raconte que peu de jours avant la mort de

Mais an commencement de décembre iGSy^ Louis Xin étant demeuré fort lard au couvent dés Filles de Sainte -Marie, près la porte Saint-Antoine^ où il était allé voir mademoiselle de La Fayette, sa favorite (i),

Louis XIII t M. de Chavigr^y alla le trouver de la part de la reine pour lui demander pardon de tout ce qui lui avait déplu dans sa conduite; le suppliant particulièrement de ne pas croire qu'elle eût eu aucune part dans Tafiaire de Clialais, ni qu'elle eût formé le dessein d'épouser Monsieur^ après que CJuUtàs aurait fait mourir le roi. Il répondit sur cela à M« de Chavigny^ sans s'émouvoir : «En l'eut ou je suis, je dois lui pardonner, mais je ne dois pas

la croire. »

( Anecdotes des Reines et Régentes de France, t. 6, p. a38. — Galerie de l'ancienne cour, tom. i«r. , p. i24j ae. édition. )

(i)On sait que la vertueuse M^. de La Fayette, s'étant aperçue des senlimens de Louis XIII , se fit religieuse de la Visitation en 1637. liO roi ne lui en resta pas moins attaché, et lui fit de fréquentes visites au parloir. On croit même que cette demoiselle l'engagea souvent à se rapprocher de la reine.

et une tempête affreuse rempéchant de retourner à Gros^Bois, d'autres disent à St.- MauPy il rentra au Lom?re , et partagea le lit de la reine. Cette nuit fut l'heureuse époque de la conception de Louis XIV, qui naquit neuf mois après à Saint-Germain, le 5 septembre i638 (i), à onze heures un quart du matin, en présence de la marquise de Senecejy dame d'honneur • de MoN^iEtiR (2)5 de Bouvard , premier médecin du roi j ai Honorât y chirurgien renommé pour les accouchemens, et de la dame Peronne , sage-femme, qui présenta le jeune prince au monarque enchanté. Lé dauphin fut ondoyé par révêque dé Meaux, sous les yeux de la reine et devant le roi qui, à midi et demi, se rendit en grand cortège à

(i) Et non pas te i5^ comme on Ta dît dans la Biographie universelle. Voyez d'ailleurs le procèsverbal de la naissance de Louis XIV. ( Supplément au corps universel diplomatique du droit des gens, par Dumonl; tom. 4 ; p. 1 76. )

(1) Gaston,

Ci?)

la chapelle du vieux château, pour y ehteûdre le Te Deum. Le peuple, dans son aUégresse , surnomma Dieu-Donné le royal enfant qui, depuis, a été placé à là tête des grands hommes , parce qu'il témoigna sans cesse la noble confiance d'être digne de ce rang, et l'histoire lui a décerné le titre de Louis-le-Grand (i),

A qui persuaderait- on maintenant que sous les yeux d'une cour nombreuse la reine , entourée de sa maison, ait pu, quelques heures après ce premier enfantement, mettre incognito un second fils au monde, et que le roi, qui désirait ardemment de laisser un héritier de sa couronne, ait soustrait ce second enfant ! D'ailleurs, quels motifs au* rait-U pu avoir pour commettre cet acte de

(i) On regarda cette naissance comme un miracle; c'est pourquoi quelques auteurs disent que Richelieu voulut qu'il portât le nom de Theodos^ ou Dieu-Donné.

{Histoire universelle de Mcusel y tom, ao, p. 68. )

b2|ibarie? Ne se serait-il pas plutôt double-r ment réjoui de la naissance d*un double reie-r Ion? En second lieu, comme aucune femme n'a porte' plus loin qu'Anne d'Autriche les attentions maternelles , cette reine n'auraitelle pas réclamé son fils (i)? Non, sans doute, il n'est pas un homme de bonne foi qui ne convienne avec nous que Louis XIV n'eut point de frère jumeau; et si l'esprit

ï I) A.nne d'^utrichç Sfi piquait d ua grand amour pour la vérité.

Un libraire voulait publier un recueil de pièces et les joindre à Y Histoire du cardinal de Richelieu, mais il Craignait que ces pièces ne donnassent lieu à des mécontentemens; il s'adressa a la reine; « Faites imprimer, lui dit- elle, et ne craignes rien; je protégerai toujours la vérité. Faites tant de honte au vice, qu il ne reste que la vertu on France. »

(Ga/ene de l^ ancienne cour, tom. i«'., p. i36; se. édit.) . C^te princesse, était sensible aux beautés de la poésie et encourageait ceux qui s'y distinguaient. Qn prétend, qu'elle fît donner dix mille écus k Maire t pour un sonnet ^ifr la paix des Pyrénées,

(19) humain n^avait pas généralement un penchant décidé pour le merveilleux , et une parfaite indifférence pour la vérité dépouillée de prestiges, l'inventeur de cette pi« toyable histoire n'aurait trouvé certainement aucun prosélyte.

Au surplus, qu'il reste ou non quelques doutes au lecteur sur ce point, et qu'il veuille admettre que Louis XIII, étouffant dans son cœur la tendresse paternelle , ait pu faire élever en secret le prince infortuné qu'il aurait proscrit, et qu'après il l'eut fait enfermer dans les prisons d'état pour éviter des difficultés sur le droit de succession au trône (i), cela ne m'empêchera point de faire connaître Yhofnme au masque, et de prouver que ce n'est aucun des personnages fantastiques à qui les historiens ont attribué ce fatal honneur.

(i) Ce sont les Mémoires de Richelieu qui nous ont dit que c-ëtaîl un frère jumeau de Louis XIV qu'on avait supprimé. Ces Mémoires sont un rama$ impur et informe d*anecdotes misérables , sans vérité comme sans vraisemblance.

On se rappellera peut-être que Pignerol , petite ville à Feutrée de la riante vallée de JPérouse, dans le Piémont, fut acquise à prix d'argent par la France de la maison de Savoie, en lôSa, et qu'aussitôt que les Français Teurent en leur puissance, ils la rendirent très forte en y faisant élever une citadelle (i). Néanmoins, comme la position de la forteresse de Casai , ville capitale du Mont-Ferrat, offrait à la France de bien plus grandes facilités pour pénétrer en Italie, contrée sur laquelle Louis ÏXIV avait des vues de conquête, afin de diminuer rinfluehce de la maison d'Autriche sur cette nation, l'abbe d'Estrades, ambassadeur du grand roi près de la république de Venise, conçut le projet d'un traité dont le but était d'engager Gonzagues, duc de Mantoue^ à recevoir dans cette place une garnison française (2) . Sans doute l'ambassa-

(i) Elle ne fut démantelée que lorsque cette place fut rendue au duc de Savoie par le traité de 1696.

(2) En 1677.

deur secondait bien par-là lés projets de Louis XIY, dont le bouillant courage s'indignait d'un trop long repos; mais l'intérêt de la maison d'Autriche et de plusieurs autres princes souverains^ leur commandait l'obli*gation de s'opposer à cette entreprise aussi délicate que difficile. D'ailleurs, quoique le duc de Mantoue fût déjà majeur (i), il n'en était pas moins encore sous la dépendance de sa mère , sur l'esprit de laquelle le moine Bulgarini^ aussi dévoué que cette princesse à la maison d'Autriche , avait su prendre un empire absolu. 11 est vrai que le jeune duc, entièrement adonné aux plaisirs, avait l'ambition de secouer ce joug insupportable, afin de se rendre indépendant de la puissance autrichienne ; mais pour entamer cette négociation , il fallait un homme en qui Gonzagues put placer sa confiance , et l'abbé d^ Estrades y non moins adroit qu'habile politique, crut l'avoir

(i) Ferdinand' Charles de Gonzagues^ ne leSi

trouvé dans le comte Maithioli^ qui^ après avoir été secrétaire - d'état du précédent duc de Afa/itowe (Cliarles III ), et se voyant fort instruit des secrets des princes d'Italie , avait Lautement témoigné le désir de se reâdre agréable au roi de France (i). Ce-

(i) Ercolo w^n/OTzibHaUhioli; d'une famille ancienne et distinguée dans la robe ; naquit à Bologne le i"% décembre i64o. Il était fils de P'aleriano Maithiolt et de Girolama Maggi. Le 7 juillet i65g^ Ercolo Matthioli obtint le lauréat en droit civil et canonique. Plu» tard, il devint lecteur public à l'université de ^o/ogr/ze. Le i3 janvier 1661, à peine âgé de vingt -un ans^ il épausa Camilla, fille de Bemardino Paleotti, et veuve SAlessandro Piatcsi. De ce mariage provinrent deux enfans mâles , dont l'ainé, Cesare Antonio , né à Mantoue, le 2 octobre i665^ eut seul de la postérité , qui s'est éteinte.

Ferdinand Charles IV créa Matthioli sénateur surnuméraire de Mantoue; dignité qu'avait eue précédemment son aïeul Costantino^ et lui accorda le titre de comte pour lui et ses descendans.

Ou a attribué à Ercolo Matthioli quelques ouvrages estimés imprimés en italien; mais ne l'aurait-

Ca3)

pendant avant de s'ouvrir à cet étranger , agent accrédite du duc, Tambassadeur crut devoir le faire observer secrètement à Vérone, où il résidait, par un nommé GiU' liani (f), qui, ayant déjà reçu de Targent et des instructions du diplomate français, offrait d«s garanties de sa fidélité.

En effet, GiuUani partit aussitôt pour Vérone y terroir où germe depuis tant de siècles le goût des sciences, des lettres, des arts, et qui vit naître les Caftt/fe, les Pline ^ les Véronese et d'autres poètes , peintres ou naturalistes I dont les chefs - d'œuvre immortels ont rendu les noms impérissables (a).

on pas confondu avec And. Matlhioli y mëdecio, né à Sienne, le 23 mars iSooy auteur de // magno Paiazzo del cardinale di Trente , poema in-octava rime) in vent. Fr. MarcoUni, i SSg , în-4p'^ etc.

(0 Benedetti} Giuliani, florentin y rédaclei» de feuilles publiques, l Venise. Voir la lettre du i^r. juillet 1679. .

(3) Quelques écrivains ont avancé que Catulle

A peine arrivé, GiuUani eut une entrevue avec MatthioU. Il apprit adroitement que le» Espagnols, ayant tonçu le dessein de se rendre maîtres de Casai, et de dtïpôuil- 1er le duc de Mantoue de tous ses e'tats , alimentaient dans sa cour des intrigues et des divisions pour arriver plus vite à leur but ambitieux.

Si les cours ne nianquent point de flatteurs , elles ne manquent pas non plus dVsT pions! GiuUani dissimula, et fit pressentir que la protection du Roi de France pouvait prévenir les malheurs dont Gonzagues était menacé. MatthioU^ qui désirait vivement reprendre ses anciennes fonctions de secrétaire d'état, donna dans le piège, du moins en apparence, et offrit de se rendre auprès du jeune prince , Torgane des vues

naquit à Sirmiuniy Tan de Rome 667, quatre-vingtsix ans avant Jésus-Christ, et que Pline naquit à Corne; njais il est pins probable qu'ils naquirent à Vérone. Pline, dans Tépître dédicatoire de son Histoire naturelle , appelle Catulle son compatriote.

politiques de Louis XIV, siteletait le vœii du diplomate français.

Ou sent combien Giulianiùkt satisfait du résultat de sa première démarche; cepen* , dant il crut prudent do ne. pas aller plus avant sans de nouvelles instructions; aussi reprit-il la route de J^eriise pour rendre compte du succès de sa mission à Y abbé à^ Estrades.

MatlhioU de son côté était aiguillonné parole désir de rentrer en faveur ; peut-^tre même se voyait-il déjà le second personnage de l'état , si le jeune duc prenait les rênes du gouvernement. Comme las siècles se ressemblent à peu de chose près, et que les hommes sont toujours pressés de jouir, le comte italien eut le lendemain, avec GonzagueSy une conférence secrète dont il donna connaissance aussitôt à l'ambassadeur, qui dépécha de nouveau GiiiUani à Vérone.. Le duc Ferdinand Fhonora d'une - audience particulière et l'accueillit de la manière la plus flatteuse. Il goûta si bien- ses observations qu'il consentit à remettre Casai au pouvoir de Louis XIV, si on le dé-

livrait des inquiétudes sans cesse renaissantes que TËspagne lui donnait.

Lé succès de cette nouvelle démarche fut immédiatement connu de l'ambassadeur de France qui ^ pour mieux négocier cette affaire^ voulut avoir lui-même une entrevue avec le jeune prince. Ce duc j consentit et assigna Pépoqu« du carnaval^ afin que l'on pût conférer plus aisément sous le masque pour mieux cacher les desseins que Ton avait ^ attendu d'ailleurs qu'il n'était pas extraordinaire de voir des personnes de distinction et même des princes, à Venise, dans ces jours consacrés à la folie.

Ce projet ainsi arrêté, l'ardent Matthioli eut Fair d'cmplc^er le temps qui s'écoula depuis cette convention jusqu'à l'époque déterminée^ à tromper la vigilance des princes voisins, et se rendit à Milan. Il écrivit bientôt au grand Roi une lettre dans laquelle il faisait le plus bel éloge des connaissances diplomatiques de l'abbé d'Estrades^, du zèle qu'il mettait à servir son prince, en certifiant qu'il ne songeait qu'à Tagrandissement de ses états : lui-même

( =»7 ) 5'oflrrit pour seconder et hâter l'exécution de tous les projets de conquête que pouvait avoir le monarque qu'il regardait et révérait comme undemi-Dieu. £nfin^ en rusé courtisan, il terminait par faire des vcRxuipour les progrès de ses armes victorieuses (i). Le Roi l'honora d'une réponse affectueuse qui dût faire naître dans son âme ambitieuse l'espoir d'arriver bientôt aux plus hautes dignités (2).

Enorgueilli de cette distinction , il parlit peu de jours après pour Venise, afin dy oûufsrer avec .l'ambassadeur d'Estrades. Le point sur lequel le comte italien insista le plus, fut que Louis XIV donnerait au duc de Mantoue cent mille pistoles pour la concession de Casai, prétendant au surplus que cet argent serait employé à des choses utiles pour le service et la prospérité de la France. Cette somme

(0 yçyez aun pièces justificatives la lettre da ççmte Matthioli à Louis XIV. i4 Décembre 1677* (2) ^q^^ez cette réponse. la Janvier 1678.

parut énorme à l'abbë d'Eslrades, et après plusieurs débats il fut arrêté d'un commua accord qu'on ne donnerait que cent mille écus^ avec la condition expresse que le paiement n'en serait fait qu'après l'échange des ratifications (i).

Les conventions préliminaires ainsi arrêtées^ le temps du carnaval arriva. Ferdi-^ nand se rendit à Venise , mais il informa aussitôt l'ambassadeur que, pour écarter quelques personnes qui, par Tordre de l'archiduchesse sa mère , observaient ses démarches, leur entrevue serait différée, et qu'ils se réuniraient plus tard, ainsi qu'il eu recevrait l'avis (2).

En effet, l'entrevue, eut lieu le i3 mars 1678, dans une place publique, à minuit, et la conférence dura une heure entière (3).

(i) Voyez la lettre de Vabbé d^ Estrades à Loais XIV. 29 Janvier 1678.

(2) Voyez la lettre de l'ambassadeur à M. de Pomponne. 12 Février 1678.

(3) Lettre de Vahbe d'Estrades a Louis XIV; 19 Mars 1678.

L'abbé d'Estrades donna au Jeune prince l'assurance positive que Louis XIV était datis les dispositions les plus favorables à son égards et qu'il ne devait avoir aucune inquiétude ^ur les intentions ambitieuses de l'Espagne.

Gonzagues, plein de confiance , crut qu'il serait prudent, pour accélérer cette négociation , d'envoyer en France le comte MatthioUy afin qu'il fît lui-même un tableau de sa situation au grand Roi. L'ambassadeur prévoyant d'avance le résultat de cette mission, pensa que le confident du duc ferait connaître plus facilement encore les môjefas qu'on pourrait employer pour conquérir le Milanais, et il consentit à cette résolution.

Le départ du comte italien fut fixé à la fin de mars, et puis différé jusqu'au mois d'octobre suivant.

Mais si la soif des honneurs et le grand désir qu'avait il/flWA/ô// dé se voir bientôt à k tête d'une fortune aussi rapide que brillante, semblaient garantir à l'abbé d'Estrades l'activité qu'il mettrait à cette négociation ,

Pambassadeur ne devait-il pas avoir aussi quelque défiance ? L'argent est la première des puissances et surtout le nerf des affaires politiques ! Plus on en répand^ mieux on est servi. L'italien écrivit de nouveau au Roi de France pour lui annoncer son départ et lui renouveler l'assurance que le duc de Mantoue» son maître^ persévérant dans ses projets de se mettre sous sa puissante protection ^ les habitans de Casai manifestaient déjà les meilleures dispositions en faveur des Français. En effet, le comte partit accompagné de Giuliam} ils traversèrent la Suisse pour écarter tout soupçon , et arrivèrent à Paris vers la fin de novembre 1678.

Le soi-disant ministre du duc de Moih' toue se présenta le lendemain de son arrivée chez M. de Pomponne , ministre des affaires étrangères, où il trouva l'abbé d'Estrades i ils négocièrent et conclurent sous le plus grand secret à Versailles^ le 8 décembre, le traité que voici en substance.

10. Que le duc de Mantoue recevrait des troupes françaises dans Casai ;

so. Que si le hasard voulait que LouisXIY

(30 fît passer une armée en Italie y le jeune duc en prendrait le commandement.

3^. Qu'immédiatement après Fexëcutioa da traité^ on compterait au prince une $om« me de cent mille écus (i), etc., etc.

Matthioli fut ensuite accueilli en audience secrète par le Roi dont il reçut uno fort belle bague et une somme d'argent (2) ; on lui fît en outre la promesse d'une ré* compense beaucoup plus grande, après la ratification du traité (3). Enfin, pour mieux acheter ses services et sa fidélité, on luipro* mit de placer son fils dans les pages du lioi (4) , et de nommer son frère k une bonne abbaje^ Certes il eût été difficile de porter la générosité plus loin.

Louvois lui donna une instruction dé-

(i) Vqyez un manuscrit italien aux archives du miuistère des affaires étrangères, qui parait écrit par Giulianù

(2) 4oo doubles.

(3) 400 mille doubles. Peut-être a-t-on commis uDe erreur; mais nous croyons devoir reproduire h somme telle qu'elle est dans le manuscrit.

(4) Matthioli avait alors trente-huit ans.

taillée sur la manière d'exécuter les articles du traité , et le comte italien repartit aussitôt pour Màntoue où l'attendait le prince Ferdinand y son maître , qui agissait loyalement, et qui lui avait promis de le rétablir dans ses anciennes fonctions de secrétaire d'état si la négociation pour Casai réussissait.

Les mesures ainsi prises , le marquis de Boufflers, colonel général des dragons ^ alla prendre le commandement des troupes qu'on réunissait sur la frontière (i). Catinat y brigadier d'infanterie , qui s'était déjà fait remarquer par plusieurs actions ' d'éclat et qui devait servir sous ses ordres, se cacha dans la citadelle de Pignerol en prenant le nom de Richemont (a).

Le hdivoii d^jdsfeldy colonel des dragons, se rendit à Venise avec l'importante mission

(i) Sous Briançon.

{'^) Voyez trois lettres de Louvois , da 29 décembre 1678, 7 et i5 février 1679, à Saint-Mars, commandant à Pignerol depuis le mois de janvier iG65.

(Techanger les ratifications du traité^ et se réunit à cet effet k Pincheshey chargé des affaires diplomatiques en l'absence de Tabbé d'Estrades. Matthioli différa de se rendre auprès d'eux, et peu de jours après il leur annonça que le duc de MantoUe ^ voulant offrir dans sa capitale le spectacle d!woLcarrousel^ différait l'exécution du ti'aité. Bientôt la marche des troupes françaises vers Pignerol répandit l'alarme dans toute l'Italie. On ne doutait plus que Louis XlV n'eut conçu le projet d'attaquer Casai, Gènes, ou d'envahir la Savoie.

> Les an^bassadeurs de Vienne et de Ma* drid, près la république de Venise, se rendirent à Mantoue et représentèrent au jeune duc les graves inconvéniens qui pouvaient naître de la concession de Casai, pour la maison d'Autriche et pour l'Italie. Gonza gués eut beau leur assurer que ces bruits étaient dénués de fondement, les ambassadeurs des puissances étrangères n'en étaient pas moins persuadés que le grand Roi persistait dans le dessein de se mettre en possession de la capitale du Mont-Ferrat.

Matthioli , aussi perfide que dissimulé ^ assura pourtant MM. d!!Asfeld et Pinchesne, au nom de son maître, que rechange des ratifications aurait lieu le 9 mars à Notre-'Dame d' Incréa y village à quelques milles de Casal^ et que le duc se rendrait dans cette place pour y recevoir les troupes françaises ^ ie 18 du même mois.

D'Asfeld partit pour Pignerol afin de se réunir à Catinat^ mais il fut arrêté dans le ^ours de son voyage et conduit au château de Milan, d'après un ordre du comte do Melgaty gouverneur du Milanais. Il devait rester ainsi détenu jusqu'à ce que les mesures qui avaient été prises pour envahir le Mont-Ferrat fiissent détruites;.

Au lieu de se rendre à Casai avec le duc de Mantooe, Matthioli retourna à Venise, et apprit à Pinchesne que Gonzagues avait été forcé de conclure avec la république de Venise un traité dans un sens tout-à-fait opposé > et qu'il ne pouvait plus tenir ses en* gagemens envers la France.

Ici, le chargé d'afiaires, en l'absence de Tambassadeur, manqua sans doute de sa-

gactté. n était informé que Maltlûoli sVtait caché quelques jouts à Milan, et comme il n'avait pas été inquiété lors de l'arrestation 4a baron d'Asfeld ^ cela' supposait que le comte italien avait quelque intelligence avec le gouvernement espagnol^ si toutefois il n'avait déjà divulgué le secret* Néanmoins , Pinchesne lui peignit le danger auquel il s'exposait si cette affaire venait à échouer^ et il fut convenu qu'il se rendrait à Turin.

Le roi de France , informé que le comte de Melgar avait violé le droit des gens en faisant arrêter le baron d'Asfeld, et ignorant en outre les mauvaises intentions de Mattbioli, fit donner l'ordre à Gatinat de sq transporter au village dilncrea pour y effectuer l'échange des ratifications. Gatinat, sous le nom de Richement, partit de Fignerol , accompagné du gouverneur Saint- Mars et d'un homme de confiance donné par l'ambassadeur. Get officier apprend que le comte italien n'a point encore paru, et ^envoie un émissaire à Gasal. Le lendemain au jour naissant, il est informé que les

paysans ont pris les armes^ et q^a^un deta-»

chement de cavalerie naarçhecvers lui pour le sommer de se rendre dans la ville. Il ca-; che la ratification du traité et 3e rend lui-« même à Casal^ où il se fait passer adroitement pour un officier de la garnison de Pignerol. Le gouverneur;, qui était de Mantoue^ et fidèle sujet de son prince^ Taccueille et le fête. On porte même au difO^r' la santé du roi de Franqe avec enthoii.** siasme , et bientôt après Gatinat repart pour, Pigneirol sans avoir enlendu parler du eomte italien.

L'ambassadeur d'Estrades^ inquiet du retard qu'éprouvait l'échange dea ratifie^-* tions^ écrivit à Matthioli et loi apprit son arrivée à la cour de Turin , où il avait remplacé le marquis de Villars pour terminer cette négociation; il lui faisait sentir les malheurs auxquels lui et le prince seraient exposés si Louis XIV pouvait croire qu'on eût agi de mauvaise foi après un traité fait dans toutes les formes et fondé sur un plein pouvoir dont V inexécution ne servie' rait quà la ruine d^un prince qui saban^

donnait à ses conseili. Ënfia dkos celU lettre il cherchait à inspirer toiiiN-A*toar deé craintes et des espérances ^ «hisi que ^it A>tt jours le faire un habile diplomate (t)«

Déjà depuis quelque temps le comte tta* lien errait de tous côtés en Italie, L'abbé d'Elst rades en fut informé; Matthioli devint suspect à ses yenx^ et les soupçons se chân*gérent en certitude lorsqu'il apprit par la duchesse de Saçoie, princetoe sincèrement dévouée à la France et régente des états de Victor-Amédée II y son fils, que f intrigant italien lui avait remijs, lors de son passage k Turin {pL), liss copes des pièces relatives ^ la négociation de GaBal^ et lui avait fait même, jusqu'aux moindres circonstances , l'aveu de tous les secrets diplomatiques.

Ij'am)>âssQdeur r^sta tout interdit de celte révélation } il recôniiut là lettre du duc de Mantoue,. celle du roi de France, Finstruo-

(i) Vqjrez aux pièces justificatives cette lettre 4u ^4 mars 1679.

(a) Le 3i décembre 1678.,

tlôn de Loûvois, et De douta pius que le fourbe italien n'eût éventé le secret à la cour de Turin , qui était dans les intérêts de la maison d'Autriche, et dont il avait reçu en effet 2,000 livres pour prix de sa perfidie, au sénat de Venise et aux agens de l'Espagne dont il avait été sans doute mieux payé (i). Le but de la négociation fut manquéi^

Il n'en fallait pas tant pour exciter le res« sentiment d'nn monarque aussi imjpérieux que Louis -k-Grand. La perte de cet italien fut résolue.

D'Estrades , qui cependant ne perdait pas encore l'espérance de voir Casai au pouvoir de la France , reçut l'ordre de venger son roi de cette trahison en essayant de faire en-* lever l'astucieux Matthiolijiet Louvois, naturellement dur et inflexible,^vertit en même tomps Saint-Mars (2), commandant de la

<fa— ^M*»— — — *— — i*»«i ■■■!■ ■ i^i»*— ii i i ■ ■ Il \itm»mmmmam

(i) On sut bientôt, en efiet, qne Matthioli avait tévëlë le secret atf gourerncur espagnol de Milan , dont il avait reçu 5 00 ëcus d'or.

(î) Bénite d^Âuverfpie de Saint - Mars , ne en

prison d'état de Pignerol, depuis la détention du surintendant Foucquet, de recevoir un nouveau prisonnier qu'on lui amènerait^ sans que personne fut dans la confidence^ et de le traiter fort durement pour qu*il eût lieu de se repentir de la mauvaise conduite quil avait tenue (i).

L'abbé d'Estrades confia son dessein k Jeanne 'Baptiste de Nemours ^ duchesse de Savoie y devenue veuve à la fleur de l'âge (2) , qui lui promît de garder le secret , mais elle exigea que le fourbe ne fût pas enlevé sxxF son territoire.

L'ambassadeur apprit encore que ce tral-^ tre s'était rendu doublement coupable en refusant de remettre les pièces originales du traité au duc de Mantoue ; et dans un nouvel entretien qu'il eut avec cet indigne

1636, fat seigneur de Dinion et do Palteau , baiiii et gouverneur de Sens^ etc. y etc.

(1) Ployez la lettre de Loiivois k Saint -Mars. a^ ALViil 1679.

(a) Veuve du duc Charles-Emmanuel II.

fripop, à travers so» langage équivoque H dém^a facilement tous les fils de sa j)er« fidetrçihison. Mais d'Estrades dissimula à son tour. Sachant que Matthioli devait aller k Casai, il fit pendant ce temps toutes lesi préparations pour l'exécution de l'enlève-, ment. Non content sans doute dé l'argenl qu'il avait reçu à^ la générosité dii monarque français , ce scélérat , revenu à Tnrin ^ déguisa toujours, sa pensée, et s'efforça de persuader à Giuliani et à l'ambassadeur qua je^ frais énormes d^ se^. fréquehs voyages, et les présens qu'il avait faits aux maîtresses^ du jeune duc, l'avaièut mi^ sans argent.

L'abbé d'Eçtrades , avec l'artifice d'un diplomate conçomn^é, lui ,a»npnça que Ca-?

fipat (i) étant à la tète des troupes qui de-^ vaient entrer dans Casai, avait de^ sommea considérables à sa disposition, et que cet argent appartenant au roi de France, on ne pouvait en faire un plus noble usage

, Il > I . I i 't V i ^i^^wy»"^^'^*^>"*^*<— ^^**^*?***y8t

(i) Leures de l'abbé d'Estrades à M- de Pompornie et de Catinat à Louyois. 7 Mai i^"}^*

qu'en lui offrant tout celui qu'il désirerait^ On^e donna rendez-vou^ pour cet effet è^ vin demi-mille d/^ Turin^ dans uoe église où l'ambassadeiir, accompagné de l'abbé de Montesquieu , alla cberdier le comte italien à six heures du matin. Arrivés à trois milles^ du lieu où le vaillant Catinat , qui n'était pas encore marécjialvde-earap (i), les at-r ].endait^ un ruisseau débordé les arrêta.

Matthioli travailla lui*méme au rétablis -i sèment du passage qui le conduisait à Sh perle. Le petit pont étaQt réparé y l'ambas- ^deur laissa sa voiture et les gens de sa ^uite aux bords dq ruisseau. Us se rendirent ^ pied , à travers les plus mauvais diemins ^ au lieu où ils étaient attendus. Catinat^ suivi de deu]( officiers, le chevalier de Saint" Martin et de YiUeboi^, et de quatre soldats, de la garnison de Pignerol^ avait fait c^^

rar

(î) Il ne fut fait maréchal-de-camp que le a6 août 1681. Voyez le brevet dans les Mémoires du piare'chal de Catinai , aux pièces justificatives , ^pm. l«^,; p. 25o.

cher son monde. Aussitôt que Matthioli fut introduit dans k chambre où Gatinat Tatlendait , l'ambassadeur, avec tout Fart du diplomate le plus rusé, fit convenir le fourbe Italien qu'il avait tou» les papiers relatifs à la concession de Casai ; et il protesta qu'ayant refusé de les remettre au jeune , duc, il les avait laissés à Bologne entre les mains de son épouse , qui était retirée dans le couvent des Filles de Saint - Louis (i).

D'Estrades n'en demanda pas davantage et sortrl. Matthioli fut aussitôt arrêté , sans qu'il opposât la moindre résistance, quoique portant sans cesse sur lui un poignard et des pistolet», et on le conduisit immédiatement k la citadelle de Pignerol , où il arriva fort tard, sans que les officiers ni les soldats eussent connaissance de l'homme qu'ils escortaient (2). Catinat remit ce prisonnier à

(i) Elle y mourut en 1690.

ip) Le î mai 1679.

Saiot-Mars^ qui fut seul dépositaire du se« cret; et pour que l'Europe entière igno^ rat si Matthioli avait élé arrét^^ et le Heu où il était détenu y Câlinât lui donna le nom de Lestang (i)^ sous lequel il fut souvent désigné dans la correspondance ministé* rielle.

Sans doute cette violation du droit des gens^ dans la personne d'un agent diplomatique^ exigeait le plus grand secret. En ^SeïçSmiiU-Mars. prit.toutes les précautions pour soustraire le prisonnier aux regards da public^ et n'en confia d'abord la garde. 4 aucun officier; mais il le traita honnêter ment, ainsi qiien avait prié Vabbé (PEs^ tradeSy jusquà ce que ton connût les v(h lentes du roi sur son sujet (a).

L'ambassadeur y par ses soins et son adresse^ trouva moyen d'envoyer aussi «

(i) V(^cz la lettre Je Câlinai, sous le nom de Kïchemonty à Louvois. 3 Mai 1679.

(a) Même lettre*

Pigoérol le vs^let du prisonnier avec aea bardes et ses papiers (i).

Le surlendemain Catinat alla interroger rinild^le Matthioli dans sa prison, pour tlicher d'avoir les pièces relatives à Taffaîre de Casai , en lui faisant connaître ^ et rudement^ les malheurs ou sa mam^aise çofidiiite ^exposait.

Gomme la vëritë est seule éternelle, et que les mensonges, semblables aux nuages , passent et «é dissipent, Catinat apprit que les papiers n'étaient pas entre les mains de l'épouse de MatthioK^ ainsi qu'il l'avait dit quelques instans avant son arrestation, maisi bien à Paaouey cachés dans un trou de muraille d'une chambre qui était au logi^ de son père (a).

Enfin , comme il était de la dernière importance d'avoir ces papiers, on lui fît écrira

(i) Lettre de Catioat^ da 6 mai 1679. On ne dit pas le nom du domestique.

(si) Lettre de Gatinatà Louvois. 6 Mai 16^9,

deni letlres à son père y dont GiuUaniîut lô porteur, et les papiers furent remis (i);

Après Texamen de ces pièces, Catinat et l'abbé d'Estrades acquirent la conviction de toute la culpabilité du fourbe Italien (a), qui, dans la crainte d'éprouver les effets de la colère du militaire irrité , avoua que le duc de Mantoue n avait jamais souscrit de ratification ; il convint n'en avoir reçu seulement qaun blanc^seing.

Les troupes cantonnées sur la frontière rétrogradèrent, et Catinat à leur tête rentra en France. A peine de retour de cette ^ négociation infructueuse, il fut nommé gouverneur de Longwi (3).

Louvois écrivit à Saint'Mars (fOL il devait tenir le nommé de Lestang dans la rude

(i) Vqyez la leure du !«'. juillet 1679, pour la récompense que reçut Giuliani»

(a) Lettre de l>bbë d'Estrades à M. de Poniponne. 3 Juin 1679.

(3) Le 10 mai 1679. Ployez la pièce originale dans les Mémoires du maréchal de Catinat, t. ler.^ p. ^42 et suivantes.

prison qu'il lui avait marquée, et que Tîntention du roi était qu'il ne fût pas bien traité; qu'on ne devait enfin lui donner que les choses nécessaires à la vie (i).

L'ordre fut si bien exécuté, que Mat-ihioli se plaignit bientôt qu'on ne le trai-^ tait pas en homme de qualité, et comme le ministre d*un grand pnnce.

Enfin, après avoir joué les rôles les plus vils et faits pour de véritables fripons, il feignit d'être fou. Il disait à Saint-Mars , qu'il parlait tous les jours à Dieu et à ses anges ; qiiil avait F honneur d'être proche parent du roi^ a qui il voulait écrire pour se plaindre du mauvais traitement quon lui faisait , etc • , et c r(2) .

Comme Saint-Mars , qui ne voulait pas être dupé, avait pour prisonnier un jaco-

(i) Lettre du i5 mai 1679.

(a) On permit à Saint*Mars de lui donner du papier pour écrire, (^qx. les lettres du 25 juillet 1679 et du 21 août. )

(47) bio (i) qui paraissait rëellement fou à foire même d es extravagances^ il obtint de Louvois la permission de mettre de Lestang avec ce religieux dans la tour (Pen bas y et de le laisser confesser une fois Tannée (a). L'ex^ministre n'y fut pas plutôt , qu'il crut que c'était un espion qu'on lui donnait, et il était d'au-> tant mieux fondé dans sa croyance, que Fecclésiaistique , toujours assis sur son gra bal, appujfé les deux coudes sur ses ge^ noux y le regardait gravement sans técourter. Mais il fut étrangement désabusé quand un jour le jacobin, sortant de son lit tout nu comme un furieux, se mit à prêcher des choses sans rime et sans raison (3).

Néanmoins , soit que les sombres voûtes de sa prison, ou la présence de l'ecclésiastique, lui donnassent de l'humeur^ Mat^

(i) Il est quelquefois nommé Dominicain da.ns la correspondance.

(a) Lettre du 10 juillet 1680.

(3) Lettre de Saint-Mars à Louvoîs. 7 Septembre 1680.

thioli accompagnait le plus souvent s^à plaintes d'expressions si peu mesurées, et en écrivait de si méchantes aPec du chat^ bon sur la muraille de sa chambre ( i ) , que Blainvilliers^ lieutenant de Saint-Mars, lé menaça du gourdifi et d'une détention plus dure s'il proférait encore des propos aussi ifidécens^

Effrayé par la crainte de se voir plus à l'élroit, l'ex-miinstre saisit le niomeùt où cet officier le servait un jour à table, pour lui dire : Monsieur^ voilà une petite ba^ue dont je vous fais présent ^ et que je vous prie d^ accepter (^i). Blainvilliers la prit et la donna à Saint-Mars, qui en ayant informé Louvois-, reçut l'ordre de garder ce diamant pour le remettre au prisonnier , si

(i) Lettre du a6 octobre.

(2) C'était peut-être le diamant que Louis XTV lui avîiit donné lorsqu'il fut question à Versailles du traité de CasaL Sainl-Mars estimait ce diamant 5o OM 60 pistoles.

(49) le roi consentait un jour à lui rendre sa liberté (i).

A cette époque, on apprit que le gouver* neur de Milan était parvenu à se procurer le plan de la vifle et de la citadelle de Pignerol. Aussitôt Louvois ordonna à Saint- Mars, au nom du roi, de renvoyer de sa compagnie, sous prétexte de leur mauvais sen^ice, les soldats piémontais, savoyards ^ italiens y ou natifs du gouvernement de Pignerol (a). 11 exécuta Tordre et ne garda que trois domestiques de cette nation qu'il avait depuis sept ans et dont il était sûr (3).

Louis XIV, toujours généreux , pour récompenser Saint - Mars de ses longs services, voulut lui donner le commandement de cette citadelle ; mais celui-ci ayant quel^ que répugnance à accepter ce poste, et

(i) Vqyez la lettre de Louvois à Saint-Mars, a Novembre i68o.

(t2) Lettres du ii novembre et du 5 décembre i68o«

(3) Lettre du 5 déœmbre i68o.

Ton ne dit pas pourquoi, fut nommé, le La mai 1 68 1, au gouvernement d'Exilés ( i),vacant par la mort du duc de Lesdiguières. De plus', comme le traitement n'était que de quatre mille livres, le roi lui en accorda six mille,. /70wr que ses appointemens Jus^ sent aussi forts que ceux des goui^erneurs des grandes places de Flandres (9.). Il reçut en même temps Tordre d'aller visiter , avec le commissaire du Channoy, les butimens d'Exilés , afin d'ordonner les réparations nécessaires pour lesquelles le roi lui donna secrètement mille écus , lui recommandant même d'avoir l'air de faire ces dépenses à ses frais.

Ce ne fut que le i3 juillet suivant qu'il partit pour le lieu de sa nouvelle destination, menant avec lui les prisonniers qui étaient assez de conséquence pour rCêtre pas mis en d^ autres mains que les siennes , c'est-à-dire Mattliioli et le jacobin (3).

(i) A douze lieues de l^igneroL

(a) Lettre de Louvois à Saint-Mars. 12 Afati i68i.

(3) Lettrede Louvois à.Saint-Mars. g Janvier 1681 .

La translation de Pii^nerol à Exiles s'effectua dans une litière bien fermée de tous côtés ^ ne recevant le jour qae par le haut; un détachement d'infanterie les escorta, et M. de Yillebois fut reconnu commandant de la citadelle de Pignerol (i).

Le premier soin de Saint-Mars^ en arrivant à Exiles, fut de placer jour et nuit deux sentinelles des deux côtés de la tour où étaient les prisonniers. Des domestiques leur portaient à manger ; cependant , pour qu'ils n'eussent aucune relation avec eux y l'officier de Saint-Mars (p^) prenait sur une table un peu éloignée les plats, et les donnait aux détenus. Quand ils étaient marlades^ le gouverneur faisait appeler un médecin de Pragelas, à six lieues d'Exilés, et il était toujours présent à ces visites. Mais le jacobin mourut bientôt, et Matthioli fut même atteint d'une maladie grave. Saint- Mars ne se trouvant plus bien portant, et

(i) Lettre du 9 juin 1681.

(a) M. Vignon.

ne doutant pas que l'air de ce pajs ne fAt malsain^ sollicita son changement» Louis Xiy lui accorda le gouvernement des îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat^ dans la mer de Provence (i), où il alla d'abord seul pour faire préparer son logement et celui de son prisonnier; ce qui prouve évidemment qu'il le quittait quelquefois, quoique les historiens aient prétendu le contraire.

On voit d'ailleurs dans une de ses lettres ^ qu'il demanda à Louvois la permission d'aller prendre congé de M. le duc de Savoie^ de qui il avait toujours reçu mille honneurs^ avant de partir pour sa nouvelle destination, se reposant, pour la garde de Matthioli, sur son lieutenant, à qui il avait défendu de lui parler, et duquel il répondait ainsi que de son prisonnier (2).

(i) Ce gouvernement était vacant par la mort de M. de Gui tant; arrivée le 27 |décembre i685. Les \\e& Sainte-Marguerite sont à deux lieues d'^/ifibes.

(a) Vc^ez la lettre du ao janvier 1687.

Le lit de Matthioli éuit si vieux, tes meubles et son linge en si mauvais état^ que le gouverneur y jugeant que cela ne valait pas la peine d'être emporté j vendit le tout pour treize écus (i).

Ce fut le i8 avril 1687^ que Sainte-Mars emmena Matthioli dans une cfiaise cou^ verte de toile cirée , de manière qu'il eut assez d*air, sans que personne pût le voir ni lui parler fendant la route y pas même les soldats ; ce qui détruit aussi l'assertion des historiens^ qui ont assuré qu'il avait $ans cesse un masque dont les ressorts d* acier lui laissaient la liberté de boire et de manger. N'était -il pas d'ailleurs absurde de croire qu't/ portait un masque de fer? Son visage ne se serait-il pas échauffé au point de faire naître tôt ou tard une affection cutanée, et aurait- il pu vivre long •< temps?

Est*il dans la nature qu'un homme puisse supporter seulement quelques ^ours une pareille contrainte ? En outre , c'eût été une

(l) Lettre de Saint-Mars. 3 Mai 1687.

cruauté indigne du grand roi, et dont Saint- Mars ne dit pas un mot. U homme uu masqué de fer n'a donc pas encore dé masque jusqu'g. présent, du moins dans les prisons*

Sans doute on voit que le gouverneur prenait, dans les difïerens voyages qu'il faisait faire à «on prisonnier, les plus grandes précautions pour que personne ne put le voir, et il ne serait pas extraordinaire qu'au nombre de ces mesures ait été l'invention d'un masque mobile appliqué sur sa figure.

' Le voyage d'Exîles aux îles Sàinte^Marguérite ne dura que douze jours, attendu que le priso^nnier tomba' malade pour ri a-vùirpas autant df air qu'il en aurait sou^ haité (i).

• La prison de Matthioli n'était éclairée que par une feiiêtre du côté du nor/d, percée dans un mur qui avait près de quatre pieds d'épaisseur, et oùl'on avait adapté trois

(i) Lettre de Saint-Mars. 3 Mai 1687.

grilles de fer placées à une distance égale.

Cette fenêtre donnait sur la mer (i).

Les mesures prises par Saint-Mars, des gens armés, une voiture voilée, durent faire naître sans doute des conjectures bizarres.

On a vu au prisonnier, disent quelques historiens^ du linge fin, de beaux vétemens, de superbes dentelles ; le gouverneur luimême lui fournissait àes habits aussi riches qu il paraissait le désirer; et dès-lors, aux: yeux des gens subalternes, le prisonnier ne peut être un homme ordinaire. C'est un personnage important, un prince, un frère de Louis XIV, le duc de Beaufort.... , un fils de Cromwel..., et le secret que Ton garde ajoute à l'idée qu^on s'en forme. La curiosité interroge Saint-Mars. Celui-ci fait des contes jaunes; ce sont ses expressions (a). S'il entend dire : Cestun président, le fils de Gromw'el, un maréchal de France , il sourit de la mé-

(i) Voyez Y Histoire générale de Provence j par le P. Pappn.

(2) Ce gouverneur employait aussi les mêmes expressions lorsqu'on l'interrogeait sur Foucquet.

prise, et s'applaudit du change que prend l'opinion publique. La manière dont je tai gardé et conduit pendant toute ma routa^ dit-il y /ait que chacun cherche à deviner qui peut être mon prisonnier (i).

Ici, je prie le lecteur de ne pas oublier que l'usage, dans les prisons d'état, était d'exercer envers tous les prisonniers la même surveillance ; et la manière dont Matthioli était gardé ^ correspondait à la dureté du traitement qu'on lui faisait éprouver, car Louvois écrivait à Saint-Mars : Il faut que les habits durent trois ou quatre ans à ces sortes de gens-là.

Mais voici bien une autre anecdote dont les historiens ont profité, sans faire attention qu'elle portait l'invraisemblance avec elle.

A la captivité près , a-t-on dit , le Masque de fer était traité dans sa prison avec tous les égards possibles et le plus profond respect ; il était servi en argenterie et par le gouverneur lui-même qui, prenant les plats

(i) Lettre de Saint-Mars du 3 mai 1687.

(57) à la porte de l'appartement, de la main des caisiniersy se retirait après avoir servi les mets sur la table.

Cependant on a vu que l'ambassadeur d'Estrades avait fait enfermer le domesti* que de MatthioU pour qu'il n'éventât pas le secret et qu'il servit son maître. On ra« conte même à ce sujet que ce valet étant mort aux îles Sainte- Marguerite ^ on chercha une personne du sexe pour servir le prisonnier ; qu'une femme du village de Man^ gins vint s'offrir dans la persuasion que ce serait un moyen de faire la fortune de ses enfkns , et que lorsqu'on lui dit qu'il fallait renoncer à les voir et même à conserver aucune liaison avec le reste des hommes^ elle refusa de s'enfermer avec un prisonnier dont la connaissance coûtait si cher (i).

(i) Le P. Papon donne ce fait comme certain ^ d'après les témoignages qu'il recueillit sur les lieux le a février 1778. 11 ajoute même qu'ayant trouvé dans la citadelle un officier de la compagnie ^ranche^ âgé de soixante-dix-neuf ans, ce militaire lut raconta que son père qui était; pour certaines

Je rappellerai qu'à Tépoque de la révocation de Te'dit de Nantes (i) , Sahes^ ministre protestant, fut enfermé aux îles Sain^ te^Marguerite. Cet individu avait la fureur d'écrire sur sa vaisselle (Pétain et sur son linge pour faire entendre qu'on le retenait injustement pour la pureté de la foi (2) 'y et voilà ce qui a fait naître l'anecdote suivante.

V choses y l'homme de confiance de Saint- Mars^ avait

'^ été prendre le mort à Theure de minuit dans la

prison, et qu'il l'avait porté sur ses épaules dans le lieu de la sépulture. Il avait cru d'abord que c'était le prisonnier lui«méme qui était mort; mais plus tard il sut que c'était la personne qui le servait , et ce fut alors qu'on chercha une femme pour le remplacer.

( Histoire générale de Provence, dédiée aux Etats. )

(i) Octobre 1686. On sait que lors de cette révocation, des milliers de protestans s'expatrièrent et portèrent en Angleterre et en Hollande leur fortune, leur industrie^ etc., etc.

(2) Lettre de Saint-Mars>au ministre. 4 Juin 1692.

tJn pécheur qtd était sûr le rivage de la mer au pied de la tour de cette prison , trouva , dit-on, une assiette et la rapporta au gouverneur. Celui-ci étonné, demanda au pêcheur : « Avez -vous lu ce qui est écrit, et quelqu'un l'a-t-il vueeûtre vos mains ? — Je ne sais pas lire , répondit naïvement le pécheur , je viçns de la trouver et personne ne Ta vue, » Cet homme fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fut hien informé qu'il n'avait jamais lu , et que l'assiette n'avait été vue de personne : « Allez, lui dit Saint-Mars , vous êtes hien heureux de ne savoir pas lire (i). »

Des écrivains, pour donner plus d'autorité à cette anecdote , dont il n'est nullement fait mention par Saint-Mars , ont ajouté que, sarleplai d'argent, l'illustre inconnu avait gravé, avec la pointe d'un couteau : Louis de Bourbon^ cotnte de Ver-

(i) Anecdotes pour sentir à l'Histoire des règnes de Louis XI F et de Louis XV, tom. 2; p. 3i5; 2». édit.

mandoisyjils naturel de Louis XIV. ^SJuin 1698 : » que le pécheur entre les mains de qui tomba cette assiette crut faire sa cour en la portant au commandant , et se flatta d'en être récompensé j mais que ce malheureux fut trompé, et que Fou s-en défit $urle*champafin d'ensevelir, ayec cet homme^ un secret d'une si gr^^nde importance (i)*

(i) Mémoires secrets pour servir à rHistoire Je Perse. On peut voir aussi la Galerie de l'ancienne cour, tom. 2^ p. 820 ; a^. édit«

Le F. Papon donne cette anecdote d'une manière différente.

« Un officier de )a compagnie Franche ( dit-il ) , m'a dit que son père , qui servait dans la même compagnie, lui avait rapporté plusieurs fois qu'uu frater de cette conxpagnie aperçut un jour^ sous U fenêtre du prisonnier, quelque chose de blanc qui flottait sur Teau; il Talla prendre et l'apporta \ M. de Saint-Marc («c). C'était une chemise très fine; pliée avec assez de négligence; et sur laquelle le prisonnier avait écrit d'un hbut k l'autre. M. de Saint-Marc^ après l'avoir dépliée et avoir lu quelques lignes, demanda aujfhi/cr, d'un air fort em^ )>«irrassé, s'il n'avait pas eu la curiosité de lire c^

Voltaire ^ qui était très-éloignë de croir« que ce prisonnier fat fils de madame de la» Valière , puisque selon cet écrivain il I fut transféré aux îles Sainte-Marguerite en 1661 , et que le comte de Vermandois n'était né à Saint-Germain que le 2 octobre 1667 , dit : « Le marquis de Louvois alla voir le prisonnier dans cette île et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect. »

Certainement le style des lettres de ce ministre ne prouve pas le grand respect qvi!i\ avait pour cet homme ^ si même toutefois il soit vrai que Louvois ait fait ce voyage ; j'en ai vainement cherché la preuve. L'histoire ne parle d'aucune course ministérielle faite par Louvois en provence. Mais nous savons

qu'il y avait. Lejrater lui protesta plusieurs fois qu'il n'avait rieu lu; mais , deux jours après, il fut trouvé mort dans son lit. C'est un fait que l'officier a entendu raconter tant de fois à son père et à un aumônier du fort, qu'il le regarde comme incontestable. »

{Histoire générale de Provence, )

( 6â ) . que rbîstorien de Louis XIV aimaità donner un ton d'importance aux anecdotes qu'il disait tenir des gens delà cour Çi)^ et qu'en les rëpâant sa cpulume était de les embellir.

Quoi qu'il en soiJt ^ Saint^Mars vieillissant dans le gouvernement des prisons d'état y et le grand roine laissant jamais les services ni le mérite sans récompense^ nomma cet ancien serviteur, gouverneur delaSastille, en rempla^cement de M. de Bezemaux qui venait de mourir (2).

Avant son départ, Saint-Mars. ayant demande qu'on lui assurât des logemens pendant le cours de son voyage, le ministre lui * répondit : // suffira que cous logiez , en payant y le plus commodément et . le plus sûrement qu'il i^ous sera possible (3).

(i) Aucan auteur ne parle de ce voyage. Madame deSévigné, si occupée de tout ce qui se passait en Provence, où. sa fille résidait^ ne dît rien du voyage de Louvois; cependant elle rappelle celui quMI 'fit ^ en 1680^ dans le Languedoc.

(2) Il mourut le 18 décembre 1697,

(3) Lettre du 4 août 1698.

Ce fut donc après onze années de s^our aux îles Sainte-^Marguerite , que Saint- Mars conduisit Matthioli à la Bastille; mais la correspondance ministérielle ne nous apprend plus les précautions qui purent être prises pour ce voyage. On ne voit ni la route qu'il suivit , ni les mesures de sûreté dont il s'entoura. Cependant^ cela n'empêcha pas La Grange^-Chancel d'affirmer que plusieurs personnes lui avaient raconté que lorsque Saint^Mars alla prendre possession du gouvernement de la Bastille ^ où il conduisit son prisonnier y on entendit ce dernier, qui portait son masque de fer , dire à son conducteur : Est-ce que le roi en veut à ma vie? — Non, mon prince, répondit Saint-Mars, votre vie est ensûf^eté; vous TjUavez quà vous laisser conduire (i).

(i) Lettre à Frëron, au sujet de Thomme au masque de fer. {Année littéraire y 1768^ tom. 3ïi^ p. 189.) Il est bon de se rappeler que la Grange - Gliapcel assurait que X homme au masque était le duc de Beaufort.

I)*autrcs prétendirent avoir recueilli et publièrent quelques circonstances du voyage de ce prisonnier. Voici les termes dont Fun d'eux s'est servi :

« En 1698, M. de Saint^Mars passa du gouvernement des îles Sainte-Marguerite à celui de la Bastille. En venant en prendre possession^ il séjourna, avec son prisonnier, à sa terre de Palteau près de J^illeneuve^ le-Roi. L'homme au masque arriva dans une litière qui précédait celle de M. de Saint-Mars ; ils étaient accompagnés de plusieurs gens à cheval. Les paysans allèrent au-devant de leur seigneur. M. de Sainte- Mars mangea avec son prisonnier , qui avait le dos opposé aux croisées de la salle à manger , qui donnent sur la cour ; les paysans que j'ai interrogés ne purent voir s'il mangeait avec son masque; mais ils observèrent très-bien que M. de Saint-Mars y qui était à table vis-à-vis de lui, avait deux pistolets à côté de son assiette. Ils n'avaient ^our les servir qu'un seul valet de chambre, qui allait chercher les plats qu'on lui apportait dans l'anti-chambre , fermant soi-

gneusement sur lui la porte de la salle k manger. Lorsque le prisonnier traversait 1^ cour , il avait toujours son masque noir sa^ le visage. Les paysans remarquèrent qu'on lui voyait les dents (i) et les lèvres; qu'il était grand et avait les ches^eux blancs. M. de Saint^Mars couclia dans un lit qu'on avait dresse auprès de celui de t homme au m^is-que. Je n'ai pas oui dire qu'il eut aucun accent étranger (a). »

Je ne m'arrêterai pas à ces misérables versions, j'ajouterai seulement que Sainte

(i^Les dénis prouveraient encore que ce n'était pas le duc de Beaitforl à qui Mn»«. de Choisi avait rq>ondu un jour, sur une plaisanterie qu'il lui faisait : « M. de Beaufort voudrait mordre et ne le peut pas. » Il n'avait alors que çinqnante^trots ans, et n'avait déjà plus de dents.

Si c'eut été lui. qu'on transférait à la Bastille en 1698, et que l'anecdote des paysans fut vraie, le duc de Beaufort aurait eu quatre-vingt-deux ans: il était né en janvier 1616.

(2) Lettre de Palteau à Fréron , en date du 19 juin i7r>8, insérée dans le même mois de XAnnée liitcraire, •

Muté y ëtant arrivé à la Bastille le jeudi t9 toptembt^e 1698 , à trois heures après midi, f èudit un fcompte verbal de ^on toyage au 3tekistre. Il est vraisemblable <JUe depuis àèm dépatt dés îles Sainte - Marguerite , ^ûint*Mats aVait mis un masqué dé Velours Auir, gafni dé baleiues très-fortes, et attaché par dèftîère avec un cadenas scellé, sur là figu^e dé sôù prisonnier. Ce talâàquè était fait de manière quHl Ue lui était pâô pôàiîblé dé rôter lùi-mênie, et quHl pouvait boire et manger sans beaucoup dHucommodité.

C'est Dujonca^ lieutenant de roi de la fiastiUe (i), qui, par son journal, écrit

(î) L6tiîs XrV ici^ h charge de lièutbiiatit de ro! de la Bastille en faveut de M. Dttfofita, éxem^^t à^ gardëS'da-coi'|)S iè la totnpàgnie de Duras. Dès <|U'il ^ vit installé dans cetie placée le préctiiet sbih de cet blficiei^ t\it â^'exaihiner les raisons que plusieurs prisonniers détenue depuis lôbg- temps à là Bastfflé pouvaient avbir de demander l'eut liberté; après qu'il éh eut reconnu la justice ^ il s^empl^^ avec ardeur pour la leui^procurer. Des iiâe& kitàttu

tout entier de sa main, nous apprend qua le prisonnier qa'on faisait tenir toujours masqué y fut mis d'abord dans la tour de la Basimère en attendant la nuit y et que lui- ^éme le conduisit, sur les neuf heures du soir dans la troisième chambre de la tour BeLiudière (ï) , <p*'il avait eu soia àa faire meubler de toutes choses avant son arrivée, en ayant reçu tordre de M. de Sainf- Mars.... n aiottte qu'en le conduisant dans cette chambre, il était accompagné du sieur Rosar^es, que Saint-Mars avait enimené avec lui, et lequel était chargé de

lai représentèrent qrfil allait se priver d un revenu «wsiiéraMe en foisant ouvrir les prisons. « Je n aS «UB de l'argent à perd», le» répcadit-U, et ces TOjdJwureuii Hé jowsMmt yas d'jm hm qu'J» ea»imtpt plusque la vie. »

Cetie noble et généreuse sensibilité fut très applaudie, même k la cour.

( Galariedel'aticiennepaur, ton». 3, p. 34;

ae. édit. ) (,) On croàt np» «s 4ours poruient le nom de. architectes qui les avaient bâties.

servir et de soigner ledit prisonnier qui était nourri par le gom^erneur (i).

D'autres^ moins véridiques que Dujonca ^ ont affirmé avoir vu ce prisonnier masqué, et assurent qu'il tutoyait le gouverneur qui, au contraire, jiui rendait de grands respects (2). Ils ont dit même qu'il pinçait de la guitare, ce qui n'a rien d'étonnant, surtout chez; un Italien ; mais comme Louis XIV et même Louis XIU en jouaient supérieurement, on en conclut que l'éducatiop du prisonnier avait été dirigée par les mêmes personnes qui avaient présidé à celle du grand roi.

Enfin, on rapporte encore que Vabbé Lenglet du Fresnojy qui avait fait de fréquens voyages à la Bastille , avait vu souvent l'homme au masque* ce U m'a dit, vers 1754, ajoute M. Anquetil, a-peu-près tout ce qu'on raconte de sa taille mé-

(i) yqyez aux piçces justificatives à la fin du volume , 4'article de Dujonca.

{%) Galerie de Vaneienhe cour, tom. 3, p. îîi j a*, e'dit.

diocre^ de son esprit vif et orné ^ du respect du gouverneur pour lui. On jugeait^ par sa conversation^ qu'il avait voyage presque par toute TEurope, qu'il parlait très-bien d'af« faires^ de politique, d'histoire, de religion, et était au fait des nouvelles courantes.

Comme je pressais l'abbé de me dire ce qu'il en pensait^ il me répondit ; Voudriezvous me faire aller une neuvième fois à la Bastille (i)'î )}

Sans doute, le secrétaire du duc de Mantoue avait beaucoup voyagé; personne ne pouvait mieux disserter sur la politique, puisqu'il se (it connaître par ses talens et sa dextérité à manier les affaires; mais Ânquetil , en racontant cette anecdote, qui nous parait de toute fausseté, avait oublié vraisemblablement le nombre de fois que l'abbé Lenglet lui dit avoir été à la Bastille. Il n'y fut que cinq fois , au lieu de huit , et il dut trouver que c'était bien assez, surtout pour

(i) Voyez Louis XI F, sa cour r< le i-égent^ t. i«ï^., p, aoa.

(70) un homme qui chérissait la liberté (i). Ei| second lieu^ si Vhçmme au nmsque eût été un frère de Louis XIV, on 131e l'aurait pas fait voyager dans presque toute l'Europe, et certaioeiQent il n'aurait pas été ins-i truit des affaires des divers royaumes.

. Enfin Mattliioli , aussi malheureux qua çoupahle, après avoir expié sa faute par Une détention de vingt--quatre ans, six nH>is e| dix-huit jours, mourut, presque de mort subite, le 19 novembre Î703, sur les dix heures du soir. Il fut enseiTeli dans un hûçeul d0 toile neuve, et inlmmé le lendemain ^ quatre heures du soir sous le nom dé A/a/*« cfùalj', dans le cimetière dé Saint-Paul, et SQU enterrement coûta 4o livres (a).

■rfMik

(i) Voycï \e& Philosophes et les gins de lettre^ des xvn<&- ^t xvine, siècles à la BasiiUe , k Fart. Lenglet du Fresnoy. Cet abbé fut mis à la Bastille, ppur la première fois, le iS septembre 1718; Matthioll n' existait plus depuis lopg-temps : donc l'anecdote est controuye'e.

(a) Extrait des registres mortuaires.de l'église royaiie et paroissiale de Saint-ftiiil:

« L'an mil sept cent trois, le dix-n^uf kioveia-'

On a prâanduqiie le tronc du cadavre fut ^ulemf qt io]i«mé ^ que la tête ayait

bre^ Marchiafy-y âgé de quarante-cinq ans environ , esl Aécéèé à la BastiUef duquel le corps a été inhniné dam le cimelière de cette paroisse , le vingt diidit inoîf 9^9n pi^ésmcoéie M» Rasargos^ major de h B^stilh, ist de M. Reiih, chirurgien loajor de 1» Bastille y qui ont signé.

9 GoUationné k la minute et délivré par nous soussigné^ bachelier en théologie et vicaire de Saiotf^ttl ; à Pftris^ le mardi neuf février 1790.

» Signé VoiTEviv. m

L'âge de quarante^inq uns qu'on $, fait mettre dans le registre ne mérite aucun commentaire. t)ujottca devait mentir lorsqu'il avait à s'expliquer surtout ce qui avait trait à Thomme au masque. Il est clair qu'il avait soixante-trois ans moins onze jours. Quelque -temps avant sa «ert^ il dit Im-^méme à l'apotbiç^re de la Bastille , qu'il crqyah woir toixfinte ans. Il «e trompait de d^u^aps oiue mois et dix-neuf jours; mjais une sçn^blable erreur esi aisée à concevoir de la part d'un bpmme auASÎ étroitement renfermé.

On fit des combinaisons à l'ipiîpi sur ce nom de Jfarchiafyj tronqué à dessein , maie qui cepesdani

le rapproche asses de «on nam vjéritabkf que 80u«

(70 été partagée en divers monceaux et puis enterrée dans diiférens endroits. On a nieme ajouté qu'une personne de distinction ayant engagé, à force d'or, le fossoyeur à le déterrer et à le lui laisser voir, ils trouvèrent un gros caillou à la place de la tête (i). Nous ne pouvons point garantir l'exatetitude de ces détails, mais il paraît certain qu'on brûla tout ce qui avait été à son usage; qu'on fît regratter et reblanchir les murs de la chambre où il était logé. On poussa même les précautions jusqu'à fondre l'argenterie, le cuivre ou l'étain dont il s'était servi, et l'on enleva tous les carreaux dans la crainte qu'il n'eût caché quelque marque ou quelque billet qui aurait pu le faire connaître.

On a dit que M. de Chamillart fut le

vent dans sa correspondance Saint-Mars écrivait Marthiofy, On y trouva l'anagramme des deux mots latins hic amiral y et Ton dit que cela signifiait en français r ici gît Vamiral ou c^est famiraty parce que le comte de J^ermandois et le duc de Beaufort avaient ëté amiraux; mais ce n'étalent Vk que des suppositions*

(i) Saint'Foix; tom. 5, p. Î89, notes.

dernier ministre qui eut cet étrange secret^ et qu'au moment de sa mort^ le second maréchal de la Feuillade, son gendre, le conjurant à genoux de lui apprendre ce que c'était que ce prisonnier, M. de Ghamillart répondit , que c'était le secret de tétat et quU avait fait serment de ne le réi^éler jamais {i).

(i) On raconte que lorsque le P, Griffèt et *$*/.- Foix agitèrent dans leurs écrits la qneslion du secret, en réfutant leurs système» respectifs, il échappa à Louis XY ,de dire, en présence do plusieurs courtisans : Laissez-les disputer; personne na encore dit la ve'rite' sur le masque de fer. Le roi, dans ce moment, avait à la main le, livre du pève Griffet.

Le duc de Choiseul , curieux de pénétrer ce m>j^ lère, pria un jour Louis XV de le lui dévoiler. I^ roi ne voulut jamais lui rien dire de plus , sinon « que de tout ce quon avait i/nprÛTitf jusque-là sur le masque de fer, H n'y avait pas un mot de vrai; et que de toutes les conjectures qu'on avait faites l;\dessus, il n'y en avait pas une de vraie. »

On lit dans les Mémoires d* un voyageur qui se repose, t. 2, p. 208; que Mrae.de Pompadpur, excitée

Sans (}oute il^'y a ppiat d'exemple daw rhistoire d'un seçrçt d'état amn bien garde que celui-ci* H était plu3 facile de d\vt oe qu'il n'était pas que ce qu'il était; mais j'a-^ jouterai que ce secret n'est demeuré impayétrabk que parce qu'il portait sur un Uomme obscur et parfaitement inconnu k toute li| France, et que tput ce mystère n'a eu lieu qu^ pour ne pas irriter contre le cabinet de Versailles, les souverains dont les prérogatives et

parle duc de Choîseul /ayi^ut pres«é Louis XV sur ce sujet I le rai lui répondit que c'était un mimsir» d*un prince d^ Italie* Cette déclaration de - Louis XY Raccorde avec tous les iàm qui précèdent, el leur applique le sceau de la vérité.

Quelques historiens ont prétendu que le P. Grtf^. fety ayant été «confesseur èxA prisonniers «le la Bastille ; devait être plus instruit que bien d'autres sur ce qui concernait ce personnage. Mais il «se facile 4e prouver que leur assertion porte à faux, pui»« que ce j^uite ne Cîit nommé confesseur desdits prisonniers qu'en 174^7 c'c6t-à'<lire quarante-deux aas après la mort de MatthiolL{Vqyez aux pièces justificatives la lettre inédite du roi , qui vient à l'ap* pui de ce que nous avançons. )

(75) }a dignité étaient comme attaquées par unf violation auissi manifeste du droit des gens. Si c'eût été un des personnages qu'on avait ^apposés ^ on serait yenu à bout de le deviner^ car tôt ou tard le public finit par ^tre dans la confidence dç ces sortes do secrets.

Je ne terminerai pas sans rappeler que qe point historique y plus curieux qu'impor-* tant^ qui était caché aux contemporains ^ mais qui ne le sera pas à la postérité quoiqu'on ait osé l'avancer (i), puisque je le crois décidé maintenant^ n'a fourni matière à abuser la crédulité humaine que parce qu'on n'a pas voulu se donner la peine de puiser aux sources; car une lettre insérée daitt VJÏisiûire abrégée de l'Europe en 1 687 ^ avait en quelque sorte dévoilé le secret (2), et même depuis on publia une brochure

(i) Dans la Biographie de Chaudon et de Lan* ^incy k rariicle Beaufort.

(a) FcQrez cette lettre aux pièces justificative), à )a fin du yolume,

qui décidait presque la question (i); mais comme une séduisante erreur est plus propre à flatter les esprits que la vérité nue et appuyée seulement de preuves authentiques, le plus grand nombre des historiens , amants du merveilleux, s'attachent à composer des tableaux imaginaires; ils exagèrent pour plaire davantage , et d'une histoire très-simple en elle-même , ils font le plus souvent une aventure extraordinaire où tout est èalculé pour exalter, en Fégarant, la curiosité du lecteur.

(i) Recherches sur f Homme au nmsc/ue de fer ^ par Roux ( Fazillac ).

Fin.

Ay* jC,

Hi^fj^ijCf^ iAitf^H/o'^fi^t^e^^

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