fr
9,648,000 fr.
Report 9,648,000 fr.
Les Gras (fournitures et outils d’horlogerie, manches d’outils;
240 ouvriers), donnent :
A l’exportation 34,384 »
A l’importation 154,058 »
FoNciîfE-LE-HAOT(200 ouvriers),
— Foncine-le-Bas (100 ouvriers ; pièces de grosse horlogerie; caisses d’horloges. Le quart seulement des ouvriers travaillent toute l’année.
— Morfz (100,000 horloges de Comté, horloges d’édiGces, montres; depuis 1855) 2,500,000 »
Montécheroox (outils d’horlogerie; 300 ouvriers, dont les deux » tiers sont en même temps petits
cultivateurs. — Trois principales maisons : Pierrefontaine, 10 ouvriers; Liebvillers, 20: Chamcsol
exportation 350,000 »
Plusieurs ateliers situés aux Seignes, au Cerneux, au Nid-du-Fol n’ayant point d’existence légale, exportent clandestinement leurs produits. Nous ne croyons pas exagérer en évaluant à plus d’un
Reportez. . . . 12,686,442 fr.
Repobt 12,686,4^2 fr.
million le rapport annuel de l’horlogerie dans toutes ces localitésin* dustrieuses de la frontière, qui vendent leurs finissages à l’étranger, comme Morteau, le Russey,
Maiche, Battenans on, les nuits d’hiver, chaque fenêtre est splen-
didement éclairée, soit 1,000,000 »
Total 13,686,442 fr.
Plus de 13 millions! Voilà certes un merveilleux résultat! On dira, car il faut bien rabattre quelque chose des éloges qui sont prodigués à l’industrie, qu’elle attire la foule par l’appàt des bénéfices, et que cette foule consommant enlève des produits à l’exportation ou en demande à l’importation. On dira encore qu’une industrie nouvelle et prospère enlève des bras à d’autres industries plus modestes ou moins lucratives , et qu’elle occasionne ainsi une diminution de produits d’une autre espèce.
Pour ce qui regarde l’horlogerie, elle ne s’est bien fondée à Besançon qn’après démonstration faite des bénéfices considérables qu’elle est susceptible de donner; elle n’y a pas attiré la foule par un éclat mensonger, et l’agriculture, à laquelle elle enlève des bras, n’y a pas notablement souffert à cause d’elle. Cette branche industrielle a donc de
tous points enrichi Besançon , c’est incontestable. Mais combien plus encore elle a, sous ce rapport, servi ces localités pauvres de la haute montagne ! Combien plus encore elle a enrichi Foncine, les Gras, Morez, patrie de ces horloges de Comté au timbre clair et sonore, la Faucille, peuplée de lapidaires qui vivent dans l’aisance, etc. ! Elle y a créé des ressources précieuses, comme on peut en juger par les quelques détails que nous allons donner sur rétablissement des Gras.
La vallée des Gras est sauvage et rebelle à la culture, en raison de la très-grande inclinaison des montagnes qui l’entourent; les habitants de ces régions froides, patrie des neiges et des sapins, y vivaient pauvrement , d’une vie triste et somnolente, et dans une sorte d’hivernation de six mois, quand M. Vallangin conçut l’idée d’y fixer l’industrie que les événements de 1831 y apportaient (1). Il mit en apprentissage, chez les émigrés suisses, quelques jeunes gens do pays, lesquels sont devenus des ouvriers habiles et des maîtres à leur tour, tels que les Gamaches, les Gloriod, les Gauthier, etc.
Mais la tâche qu’entreprenait M. Vallangin n’était
(1) Voy. Historique page 81. M. Vallangin, originaire des Gras, ancien élère de l’Ecole de Chàlons, avait été contremaître de l’Ecole d'horlogerie de Mâcon.
pas facile à remplir; non seulement il fallait fabriquer, mais encore il fallait vendre. Or, il avait à rivaliser avec des maisons bien établies et réputées ; il avait à soutenir une puissante concurrence; car, depuis plus d’un siècle, la fabrique des outils d’borlogerie avait son siège à Couvet (Neufchâtel). II encouragea les ouvriers ; il leur fournit des modèles; il se procura quelques avances pour asseoir son crédit, et fit plusieurs voyages à l’étranger, notamment en Angleterre, pour établir des débouchés à ses produits. C’est ainsi qu’après quelques années de lutte et de persévérance, la commune des Gras , ignorée jusqu’alors , commença d’être visitée par des négociants et des industriels de tous pays ; les habitants de cette vallée pauvre lièrent des relations commereiales avec toutes les parties du monde, et aujourd’hui près de 300 ouvriers y sont occupés, soit à la confection des outils, soit à la fabrication des mouvements. Le seul commerce des outils et de leurs manches rapporte à la commune des Gras près de 200,000 francs!
De quoi vivait le pauvre peuple de ces contrées arides avant l’introduction des arts d’horlogerie? De la fabrication des seilles, des rateaux, des manches defaulx, un peu d’autre chose encore, et beaucoup de la contrebande.
Nous n’avons pour la satisfaction légitime de nos besoins ici-bas, que deux moyens, ou fabriquer directement les produits nécessaires à notre consom-
mntion, si cela nons coûte peu, ou en fabriquer d’autres et les échanger contre ceux qui nous manquent, si cela nous coûte moins. Or, le premier moyen qui fut utile dans les siècles de barbarie, est devenu inapplicable pour nous; il nous est, sous tous les rapports , plus avantageux de recourir à la voie des échanges. Si Jonc l’habitant des plaines nous fournil son froment et ses étoffés, il est bon qu’il reçoive de nous le cadran qui marque les heures. Ainsi la Providence, dans des vues sages, sans doute, et civilisatrices, a voulu que l’homme policé ne pût vivre en dehors de la famille sociale, mais qu’il dépendît, jusqu’à un certain point, de son frère par des nécessités naturelles.
En somme, les richesses sont accrues dans un pays par l’industrie manufacturière qui s’y établit. Mais ces richesses, à qui sont-elles profitables?
Les millions que le commerce des montres rapporte à la Franche-Comté servent à nourrir, dans Besançon, plus de 4,000 ouvriers et des centaines de familles qui vivent d’eux. La statistique officielle porte, à la vérité, pour Besançon, à 3,186 le chiffre des horlogers, mais combien d’autres que la statistique ne voit pas, parce que, pauvres honteux, ceci soit dit à l’éternelle louange de notre industrie! ils dissimulent leur misère, (grâce à un établi clandestin.) Ajoutez à cela les nombreuses familles réparties dans les centres manufacturiers que noos
avons cités ; joignez-y des centaines de petits marchands et de gens de toute profession que l’horlogerie fait vivre, et vous aurez un aperçu du bien qui doit résulter et qui résulte nécessairement de ces millions venus du dehors et dépensés annuellement dans la province.
Je sais que*malgré la rareté des ouvriers et la prospérité sans cesse croissante de notre manufacture, que malgré l’énorme consommation qu’on fait de nos montres, et à laquelle nous avons peine à suffire, l’horloger gagne à présent moins qu’ autrefois. Ainsi un bon finisseur touchait, en moyenne, de quinze à dix-huit cents francs par an, avant 1848, aujourd’hui il n’en touche au plus que douze cents; la partie des échappements, partie minutieuse et fatigante, où l’œil a besoin d’étre appliqué à des objets d’une finesse et d’une ténuité extrêmes, donnait de seize à dix-huit francs par jour de travail; elle n’en donne plus que de huit à dix; le remonteur, obligé de fournir les vis et les tenons, de payer le réglage et la casse des pierres, des cylindres et des pivots, etc., ne gagne plus que huit francs par jour. On accuse de cela les marchands, ou mieux certains spéculateurs de bas aloi qui ont systématiquement avili la main d’œuvre , en introduisant dans le commerce les montres de pacotille , et l’ouvrier se plaint que, grâce à ces industriels, on ne sache plus maintenant distinguer l’artiste du gâcheur.
Il est bien vrai que des établissements sans probité ont accepté des ébauches finies au prix de quarante-cinq francs la douzaine , quand les ébauches brutes en coûtaient autant , et que sciemment ils ont fait là une opération mauvaise , soit que l’ébauche et les pignons fussent de rebut, soit que le finissage en eût été grossièrement fait. Mais ces opérations ne pouvaient avoir qu’uu temps : Un commerce qui vit de fraude, vit de poison et se tue. On estime si peu l’horloger sans talents qu’on le laisse inoccupé à côté de l’habile, dont les cartons sont remplis; on sent si bien le besoin d’avoir des ouvriers instruits, qu’une commission d’horlogerie vient, à l’heure qu’il est (21 janvier), de décider la fondation d’une école pratique et théorique destinée à multiplier les bons apprentissages et à relever le niveau du travail dans nos ateliers. Et si les prix ont baissé, c’est surtout, comme on doit l’imaginer, dans les parties les plus lucratives et dont l’apprentissage est en même temps plus facile et moins coûteux: ce résultat était inévitable; ils ont baissé moins dans les parties difficiles, et cela se conçoit; mais ils ont baissé déjà, et ils baisseront encore certainement, en vertu de cette pondération professionnelle, j’allais dire en vertu de cette loi : l’homme court aux professions riches et favorisées, et délaisse celles qui le sont moins, jusqu’à ce que l’équilibre, après une série d’oscillations, paraisse établi.
Qaoi qu’il en soit , il n’est peut-être pas une industrie où la main d’œuvre soit aussi fortement rétribuée que dans la nôtre, et où l’ouvrier soit aussi riche et aussi recherché. Cela tient à ce que l’horloger est un artisan hors ligne, duquel les aptitudes sont plus spéciales, le travail moins commun et moins vil qu’ils ne le sont dans la plupart des industries manufacturières. Gela tient encore à ce que les produits d’horlogerie, œuvres d’art, sont très-chers sous un petit volume, et, par conséquent, de transport commode; tonte la valeur en est constituée par la main d’œuvre, puisqu’il n’entre pas dans une ébauche pour vingt-cinq centimes de matière première. Le débit, en temps ordinaire, en est facile à l’inlcrieur, où la manufacture bizontine est sans rivale, et où les montres du dehors n’arrivent que frappées d’un droit d’importation. Il est certain qu’une fabrique , avec de telles conditions, <ioit donner des bénéûces assurés et complets. Et cela est, en effet.
Tous ces ouvriers nombreux, et gagnant gros, satisfont pleinement les besoins du la vie et font circuler parmi nous un numéraire dont l’emploi fait en quelque sorte futilité ; et qui se reproduit par le mouvement, crescit eando. Qui pourrait dire de combien la consommation s’est accrue dans la province et dans Besançon par le fait de f horlogerie ? dans Besançon surtout, où jadis les rues étaient tristes et désertes, où la vie commerciale n’existait
presque point. On n’y avait pas l’oreiJIe fatiguée du bruit des lourds camions courant sur les galets de la chaussée, nous disent les gros bourgeois et les prébcndiers; je le crois bien, niais ce silence de la campagne au sein d’une grande ville était la mort des petits marchands et du pauvre monde qui, chaque matin, encombrait lePilori(l).
Mais, dira-t-on, si Besançon a triplé, par l’horlogerie, la somme de ses richesses, il ne faut pas croire qu’il encaisse sans perte les quelques millions dont sont payés ses œuvres d’art. Les loyers, les denrées, les objets de consommation y sont plus chers, et partant, la vie y est devenue plus difficile; on y a échangé l'écuiiomie et l’amour de l’ordre contre la dissipation et les plaisirs; des vertus contre des vices.
Pour ce qui est du premier point , on ne peut nier ce fait du renchérissement de toutes choses, renchérissement que les uns considèrent comme un bien , les autres comme un mal. Mais doit-on l’attribuer principalement à l’horlogerie , ou ne serait-il que le résultat d’une cause plus générale et
(I) Le Pilori, moderne forupi où se débattent chaque matin, entre patrons et journaliers, les variables conditions de l’embauchage. Des femmes et des hommes de peine stationnent en tout temps sur cette place, mais surtout à l'aube, attendant que le maître du champ vienne louer leurs services.
lie
plas effective? Car Besançon, sons ce rapport, n’a pas plus à souffrir que Grenoble, où l’industrie manque totalement, que Dijon, que Strasbourg, etc.
Quant aux modifications survenues dans nos habitudes, nous les examinerons au § III.
§ II. — SüR LA SANTÉ.
Une industrie peut être insalubre, ou par ellemême, ou par la manière dont on l’exerce. La nôtre n’est du moins pas insalubre pour son voisinage, constatons ce fait en passant; elle n’est même pas, comme tant d’autres, une source d’incommodités ou de dégoût : elle n’a rien de hideux ni de repoussant dans son exercice, elle n’infecte pas l’air par l’odeur ou la fumée de ses laboratoires. Si donc l’horlogerie est insalubre, elle ne l’est que pour ceux qui l’exploitent.
Il est difficile de traiter d’une manière générale les résultats hygiéniques d’une industrie qui s’exerce par parties séparées et distinctes, lesquelles n’ont de commun, pour ainsi dire, que les produits qu’elles confectionnent.
Les ouvriers d’horlogerie travaillent, soit isolément à domicile, soit en nombre indéterminé dans un atelier. Us n’y sont jamais très-nombreux : deux,
trois, quatre, ou dix an plus, de sorte qu'on peut affirmer qu’ils échappent généralement aux conditions créées par l’encombrement. De plus, à un atelier, il faut la clarté du grand jour; l’horloger pour travailler les fines pièces d’une montre, a besoin de beaucoup de lumière, et, par économie, il utilise, autant qu’il le peut faire, la lumière du soleil. Mais les conditions de la santé sont si nombreuses, qu’il est bien difficile de les remplir toutes; « et si l’horlogerie n’enlève à ceux qui la cultivent ni la lumière, ni l’air, en revanche elle les oblige à la vie sédentaire et les prive des salutaires excitations de la vie du dehors. Les horlogers sont contraints de tenir tout le jour une position à demi-fléchie sur un établi, position fatigante, qui comprime les organes de la digestion et y détermine les troubles fonctionnels les plus variés. Sous ce rapport, notre artiste n’est pas plus favorisé que les gens de métier, que les tailleurs d’habits, que les cordonniers et les tisserands ; il est condamné à l’immobilité. Que dis-je? l’horloger, plus malheureux que ceuxlà, vit constamment dans une atmosphère imprégnée de particules métalliques qui vont porter le feu dans scs veines; il respire, pour ainsi dire, cette poudre de cuivre qui jaillit sous le tranchant de son burin et qui s’attache intimement à ses poumons comme elle s’attache à l'épiderme de ses doigts. Et on ne peut pas contester qu’il absorbe le cuivre , puisque ses cheveux en revêtent quel-
qiiefois une teinte caractéristique d’un bien verdâtre, teinte qui se remarque, à ses ongles, dans sa salive et dans ses os mêmes (1).
Prétendrait-on que la présence du cuivre dans nos tissus leur est inoffensive ? Outre que cette opinion semble certainement paradoxale plus que l’opinion contraire, des laits me paraissent en établir la fausseté. Ainsi, dans l’année 18ô7, la seule dont nous ayons pu consulter consciencieusement les tables mortuaires, il est mort de fièvre lente , qualifiée phthisie (2), soixante- neuf personnes, dont soixante- deux avaient une profession déterminée. Sur ce cüiftVe, vingt-un étaient horlogers, soit les 34 0 /q> plus du tiers. Or, la population borlogère n’est pas à la population non horlogère de Besançon dans la proportion d'un dixième!
En dehors de l’horlogerie , cette année-là, la population civile compte environ dix phthisiques par cent décès, soit un dixième (je néglige, bien entendu les âges extrêmes de la vie; c’est à dire tout ce qui est au-dessous de quinze ans et au dessus de soixante-dix). L’horlogerie, de son côté, compte 21 phthisiques sur 60 décès, un peu plus du tiers; et encore, sur les 39 restants, 19 sont morts de la fièvre typhoïde qui sévissait à Besançon cette année-là.
(1) Millon. M6m. Acad, des sciences.
(2) De je détruis je corrode.
ii9
Que conclure de tout ceci ? c’est que l’horlogerie est, sous le rapport hygiénique, une profession industrielle avant tout , et , comme toutes les professions industrielles, plus ou moins funeste à tous ceux qui la cultivent, et qu’il est fort plaisant d’y voir entrer des campagnards débiles, par raison de santé. Je le répète, l’horlogerie est, avant tout, une profession industrielle, mais non plus insalubre que tant d’autres : elle tend , je le crois et le dis avec regret, a étioler cette belle nature séquanaise, si forte et si vivace.
§ III. Sur I.A MORALITÉ.
S’il est difficile de déterminer d’une manière exacte l’influence de l’industrie horlogère sur la santé, il l’est bien plus encore d’en déterminer l'influence sur la moralité. Comment, en effet, comparer la Franche-Comté d’après 4830, avec celle d’avant 93, dont l’image est altérée dans les récits rétrospectifs de nos aïeuls ? Comment affirmer les dissemblances de la province à ces deux époques? Comment surtout discerner, dans la production de ces dissemblance, la part qu’il faut faire à l’horlogerie? et si le sensualisme grossier domine aujourd’hui la pensée générale, jusqu’à quel point ce résultat doit-il lui être imputé ?
Digilized by Googl
Le propre de toute industrie est d'enrichir, c’est il dire de fournir des produits à la consommation générale. Quand l’industrie fleurit quelque part* elle y amène un bien-être inaccoutumé; l’argent y devient moins rare, l’aisance y succède à l’indigence, et comme l’homme est, par nature, facile à glisser sur la pente des joies mondaines, il embellit sa vie privée, l’assaisonne de mille douceurs dont U manquait, et quitte ainsi sans peine, mais non sans regret, des habitudes de simplicité dont il était impatient, pour contracter des goûts de luxe et de dépense, lesquels feront un jour sa mine et son malheur. C’est ainsi qu’avec l’extension de l’industrie, nous voyons nos besoins grandir d’une façon proportionnelle, et que tout en ayant eftectivement plus de richesses, nous sommes en réalité aussi pauvres que nos pères; c’est que, comme l’a dit Montesquieu (1), « l’opulence est dans les « moeurs et non pas dans les richesses. »
L’horlogerie, comme l’industrie en général, a contribué certainement à nous affliger de ces besoins dispendieux dont nous souffrons, qu’ils soient ou non satisfaits. Elle nous a appris à vivre trop de la vie sensuelle, et à jeter, comme on dit, l’argent par les fenêtres. Le bon sens populaire a émis ce dicton : Ce qui vient par la flûte s’en retourne au tambour. C’est là une vérité d’observa-
(1) Grand, et décad., chap. X.
Digilized by
(ion. Ce qui vient par la flûte, c'est à dire le bien qui n’est pas amassé laborieusement et pièce à pièce profite peu. Cela tient sans doute à ce qu’on en sent moins le prix; on n’est pas autant pénétré de ce qu’en vaut l’inestimable possession, que si on l’a gagné à la sueur de son front et convoité ardemment dans le temps qu’on en était privé. Comparez, sous ce rapport, l’artisan des villes avec l’ouvrier des champs : celui-ci est parcimonieux autant que celui-là l’est peu. Les artistes ou ceux qui prennent ce nom, à quelque catégorie qu’ils appartiennent, sont en général des modèles de dissipation et d’imprévoyance.
Généralement, l’ouvrier d’horlogerie gagne, en temps ordinaire, au-delà de ce qu’il faut à l’homme pour vivre raisonnablement. Mais, outre les nécessités de la table et du couvert qu’il faut payer tous les mois, il a celles des plaisirs qu’il faut escompter tous les lundis, et qui fatalement absorbent tout son gain. Que va-t-il faire quand viendra la saison des longs chômages ? il n’y pense seulement pas. Les uns, et c’est le plus grand nombre, sont devenus prodigues et libertins par le manque du prévoyance ; les autres le sont devenus par esprit d’imitation. Ils sont entraînés, le croirait-on, par l’exemple de certains artistes qui, doués de beaucoup d’babileté et de talents, abusent de leur merveilleuse aptitude pour se livrer et satisfaire aux excès les plus scandaleux; ils copient, faute de
mieux , leur inconduite , et soutiennent qu’il est nécessaire, pour bien travailler, de se retremper souvent dans les plaisirs.
Il est économiquement vrai que la richesse se reproduit par le mouvement. Mais il ne faut pas cependant exagérer cette vérité. Le fondateur de la colonie Suisse, L. Mégevand, établit, dans son mémoire, une comparaison dont on pourra contester la justesse, mais que j’admets, parce qu’elle ne lire pas à conséquence. « Le numéraire, dit -il, est « comme le sang; il faut qu’il circule pour vi vite ber. » Oui, certes, je le pense ainsi; mais on doit prendre garde de stimuler trop cette circulation; car, si le sang bat trop vile, l’homme a la fièvre, et au lieu de gagner des forces, il en perd. Ce sont les industriels qui, sous prétexte d’alimenter l’industrie, poussent la société moderne à cette consommation illimitée. Les horlogers, animés par cette manière de voir, semblent comme jetés fatalement, par leur profession même, dans la voie des prodigalités hors de propos (cela n’est il pas démontré quand on considère le grand nombre de gens prodigues que l’horlogerie renferme? n’est-il pas absurde de supposer un consensus aussi parfait sans une cause générale?).
Mais là se borne l’influence de l’horlogerie sur notre moralité; et, si les liens de la famille sont brisés, si l’autorité paternelle s’est affaiblie, si la foi religieuse va s’éteignant, nous l’eu déclarons, jus-
qa’à prenve do contraire, irresponsable. Cette décadence des tnoenrs est un fait trop universel pour qu'on puisse lutlribuer à l'industrie d’un pays ; il faudrait pour cela supposer un cO'ct plus grand que sa cause, adincllre une conséquence plus vaste que son principe, ce qui est absurde. D'ailleurs, dans le temps même où le Conseil général du Doubs (en 1823) faisait, d’une façon .si éclatante, l'éloge des artistes de la colonie (1), il demandait que la législation française renforçât l'autorité paternelle , affaiblie déjà dans nos révolutions. L’inconduite des enfants et l’impuissance des pères étaient donc antérieures à l’avènement des arts industriels en Franche-Comté.
Disons cependant quelques mots d’une coutume assez générale chez les horlogers , laquelle me semble être la négation et l’anéantissement de l’esprit de famille. Il n’y a pas très-longtemps que, dans un certain monde, il était d'usage de confier les enfants à des nourrices : cet usage, que la morale et la religion réprouvent, hors de nécessité, tend de jour en jour à disparaître, excepté chez les horlogers, qui le maintiennent par des raisons prétendues d’économie. En cilet , moyennant une prime mensuelle de dix francs, ils trouvent à se débarrasser d’une créature importune qui réclame
(1) Yoj. Historique, page. 75.
sans cesse les soins de sa mère etl’empéche de gagner par mois 80 francs a l'élabli. Cette spéculation, qui est commune dans l’industrie, en est la honte.
L’horlogerie , malgré tout ce que nous en avons dit, est certes moins immorale et moins avilissante surtout que les industries collectives, où l’ouvrier est tout le jour tenu comme à la chaîne dans un atelier communautaire, loin des siens et de son foyer. L’horloger, au contraire, travaille en famille, et aucune joie domestique ne lui est étrangère ; il vit dans son intérieur, dont l’habitude lui fait un besoin, et il y puise des distractions de bon aloi; il n’est pas nécessairement en rapport avec un compagnon corrupteur et corrompu; il est, en un mot, dans d’excellentes conditions pour bien faire. Que si quelque chose a remis en défaveur l’horlogerie dans Besançon, c'est cette agglomération de quelques jeunes gens trop vite émancipés et courant sans frein ; c’est une troupe de quelques bohèmes qui nous sont venus de Suisse, après avoir colporté de ville en ville leur inconduite et leur opprobre.
Je finis : Si notre artiste a contracté des goûts de luxe , des habitudes d’un confortable dispendieux, n’en accusons que la nature humaine, qui supporte moins bien la bonne que la mauvaise fortune, et nous disculperons ainsi l’horlogerie qui n’a pas précisément pour but de nous moraliser, mais plutôt de nous enrichir.
De son avenir.
II n’est pas ici question de rechercher ce que deviendra la fabrique bisontine dans un temps donné; nous savons trop combien les éventualités industrielles sont subordonnées à l’action de causes obscures, ou que la spéculation n’entrevoit pas, ou qu’elle entrevoit, mais qu’elle néglige de faire entrer en ligne de compte, et nous laisserons à d’autres, plus perspicaces, le soin de poser et de résoudre ce difficile problème. Cependant, nous pouvons, sans crainte, affirmer que Besançon, quoi qu’il arrive, est désormais et pour longtemps en possession d’une manufacture d’horlogerie. En effet, si l’on considère l’enchaînement des parties horlogères entre elles, leur grand nombre et leurs connexions, on admettra difficilement la possibilité de les implanter toutes dans un pays et simultanément.
Nous poserons donc la question dans des termes qui la définiront mieux, et nous dirons : Si l’horlogerie française peut s’agrandir, quels sont les moyens qu’il convient d’employer pour cet agrandissement?
La fabrique, dans ses jours de malaise, accuse tour à tour de ses souffrances, et l’indiff'érence d’un
pouvoir qui la néglige, el la concurrence des étrangers qui la paralyse, et les exigences tracassières du contrôle, etc... (1) Je ne nie pas l’existence des griefs que nos fabricants articulent, mais j’en nie la gravité. En effet, une conséquence ressort de l’historique qui précède: À quoi lient la prospérité extraordinaire de la manufacture depuis 1848? À des modifications des tarifs douaniers? point : à des modifications du contrôle el de l’essayage? nullement; à des encouragements pécuniaires, à des exemptions, à des primes? pas davantage. Sans contester la valeur de tout cela et l'action bienfaisante d’une bonne et sage admini.slraiion, de tarifa vraiment protecteurs, des encouragements el des exonérations, nous prétendons que la prospérité de notre industrie a tenu et tient encore à des causes moins vSines et réclame des mesures plus larges et plus philosophiques.
Les mesures indiquées jusqu’ici , el que nous rapporterons par ordre de date, sont ;
A. Les encouragemenls pécuniaires, soit sous forme de primes, soit sous forme (f avances sur gages, etc. Le système d’encouragement pécuniaire est en apparence le plus simple el le plus efficace. Aussi, dès le principe, fut-il employé par nous en
(1) Voy. Mémoire présenté en 1848à l’Assemblée nationale par la manufacture.
vue d’afiermir la colonie naissante , d’indemniser les artistes des déplacements qu’on leur demandait, et de les soutenir dans la lutte que leur devaient inévitablement livrer les manufactures rivales. Assurément, dans des circonstances pareilles, des avances de fonds sont indispensables; mais en estil de même quand il s'agit de pousser temporairement une industrie prospère dans une direction nouvelle, et de lui ouvrir des débouchés qu’elle est impuissante à se créer d’clle-méme? La Chambre de Commerce (1) ne l’a pas pensé l’année dernière. De tels encouragements, qui lèsent le pays tout entier, ne doivent être délivrés qu’avec la plus grande réserve, car ils enlèvent à l'industrie qu’on croit favoriser une spontanéité qui solidifie ses opérations; ils lui impriment un mouvement factice qui n’est pas stable comme s’il était fait du temps et amené parla supériorité reconnue de ses produits.
Quant aux avances sur gages, nous avons entendu des gens du métier les qualiner d'insignifiantes, et le résultat de la mesure que vient d’adopter la Banque démontrera s’ils ont raison.
B. La proliibilion qui nous assure le monopole du commerce des montres à C intérieur, do forts droits d'entrée sur les montres éJranghres, etc. Des
(1) De Besançon.
droits d’importation modiques, il est vrai, sont établis sur les montres étrangères , mais nos fabricants, forts d’eux-méines, ne demandent plus qu’on les augmente; ils savent, et le passé le démontre, combien ces prétendus droits de protection sont impuissants pour protéger véritablement. La fraude, par des procédés adroits, a toujours su s’en exempter. Lisez plutôt : » Quelques négociants suisses « fraudent les droits tout en restant dans la léga- « lité.Pour ce, ils détachent le mouvement de la « montre de son boîtier et en démontent les pièces. « Ils importent alors le boîtier seul, par acquit, « comme objet de bijouterie, au droit de 20 fr. « par hectogramme, et les diverses pièces du et mouvement sous la dénomination de fournitures « d’horlogerie, au droit nul de 5 francs le kilo- « gramttie (1). »
ce D’autres fabricants suisses expédient en con- << trebande à des fabricants français des boîtiers à << l’étal brut ; ceux-ci nationalisent ces boîtiers par « leur poinçon, les présentent à la garantie comme (t produits de leur fabrication, et les renvoient en « Suisse revêtus du contrôle (2). » (C’est que depuis 1842, l’administration n’agréait plus au contrôle les boîtiers à l’état Uni.)
(1) Mémoire cité page 69.
(2) Id. page 72.
<c D’autres spéculateurs installent près de la « frontière, dans le département du Doubs, un pe- » tit atelier de blancs, qu’ils meublent d’un ou « deux ouvriers, et au moyen duquel ils masquent « une importation frauduleuse considérable. Une '( fois leurs blancs suisses arrivés dans cet atelier, « ce que la proximité de la Suisse rend facile, ils « se font délivrer le cerlifical d’origine voulu par « la loi et les expédient sur Besançon en passavant « comme produits français (f ). »
C. Des modifications du contrôle. Les monteurs de boites disent que le poinçon est d’un trop gros diamètre ; quand on l’applique sur les petites boites, il écrase le pendant, et celles de femmes ont ainsi un coup d’oeil moins beau que celles de Suisse; dans ce pays, on a la liberté de ne pas poinçonner, ou si on le fait, c’est avec un très-petit poinçon qui n’altère en rien la forme du pendant. Ils disent encore que les droits de contrôle et d’essayage sont un peu lourds, et que les Suisses sont plus favorisés que nous dans les bureaux, puisqu’ils paient moins à l’essai. En efiel,nous avons déjà noté ce reproche (Historique, p. 76; adressé justement à l’administration ; mais je m’étonne d’entendre celte réclamation dans la bouche de nos fabricants 1 Si l’on avait recours à une mesure plus équitable, la*
(1) Mémoire page 74.
quelle obligerait les fabricants suisses à payer, comme nous, trois francs par essai d’or, croit -on sérieusement que notre fabrique en vaudrait beaucoup mieux ? Non ; c’est au pauvre essayeur surtout que la mesure serait profitable. Or, cet em- 'ployé, qui^fait peu de bruit, très expert à toucher ou à gratter les boîtes, ne se plaint pas, que nous sachions; il perçoit sans murmurer, bon an mal an , 25,000 livres et quelques sous : laissons donc cet homme à ses fourneaux et à son eau régale!
D. L'élablissemenl de marchés ou foires, de comp~ loirs, etc. Il est question de créer des marchés d’horlogerie àBesançon, qui deviendrait ainsi une place de vente; il est à désirer que ce projet se réalise. Les marchés auraient d’incontestables avantages : i<> ils éviteraient aux établisseurs ces déplacements forcés qui les livrent tout nos à la merci des commerçants; 2° ils donneraient aux transactions une lucidité et des garanties de loyauté qu’elles n’ont pas toujours; 3° ils serviraient enfin de base d’appréciation et seraient comme un régulateur indiquant, à époques fixes, les besoins du commerce, et empêchant ainsi le retour de ces anomalies dissonantes , la production qui grandit pendant que la consommation décroît.
En attendant que cela soit, certains spéculateurs proposent de créer à Besançon un magasin de dépôts , un stock qui renfermerait non seulement les
objets de nantissement, comme un mont-de-piété, mais encore des produits simplement exposés et mis en vente.
D’autres parlent de fonder dans les grands centres des comptoirs de vente , aSn qu’ainsi l’industriel échappe à la rapacité du commerçant. Pure utopie!
E. La création d’écoles. On a, cette année même, agité l’opportunité d’une école d’horlogerie, école théorique et pratique capable de former de bons élèves, de relever le niveau intellectuel et artistique des ouvriersde la fabrique, de développer peutêtre dans quelque inculte cervelle le germe du génie scientifique, de donner à notre manufacture une vie propre, et de la faire sortir du sentier battu dans lequel elle se traîne à la suite des fabriques neufchàteloises. Puisse cette agitation n’étre pas stérile ! car il est temps que Besançon sorte de son inertie ; comme cité industrielle , elle n’a pas un produit qui lui soit propre ; elle copie servilement les œuvres étrangères et n’a jamais pu leur imprimer un cachet.
F. Enfin l’horlogerie réclame, comme mesure d’ordre et de', police, l’institution d’un syndicat d’horlogerie, plus apte que les tribunaux ordinaires à connaître des discussions qui s’élèvent entre maîtres et élèves, patrons et ouvriers.
Quoi qu’il adtienne de ces réclamations , dont quelques-unes sont justement fondées , l’horizon de notre industrie grandira, nous le pensons ainsi; et, dût l'épreuve que nous traversons se prolonger longtemps encore, l'horlogerie française en sortira et plus belle et plus forte. La succession des crises qu’elle a éprouvées dans le passé , le bon marché relatif du vivre et du couvert en Franche-Comté, la réputation de bon goût dont jouissent nos produits en Europe, tout nous garantit ses succès dans l’avenir. Qu’elle se prépare donc , par de savants apprentissages, des ouvriers et des artistes, car bientôt elle disposera et du temps, qui voit naître les circonstances, et de l’argent qui en profite. Or, ce qu’il faut à l’industrie, c’est du temps et des capitaux.