MÉDECINS DE L'HOSPICE-GÉNÉRAL
Comme la Communauté des chirurgiens, lé Collège des médecins avait en principe, dès la fondation de THôpital-Général, assuré aux pauvres qui y étaient enfermés et aux officiers et autres employés, les secours médicaux au moyen d*un roulement qui mettait chacun de ses membres de service pendant un mois. C'était une tradition de la corporation , dont les services gratuits ainsi assurés aux pauvres étaient récompensés par certains privilèges. Cela valait aux médecins du Collège, comme aux chirurgiens, d'être exemptés de corvées auxquelles étaient astreintes les autres corporations. Us furent même exemptés du droit de capitation et déchargés de Tobligation de loger des soldats, voire même des officiers, lorsqu'il y avait foule, c'està-dire alors que les magistrats eux-mêmes étaient réquisitionnés.
Les registres antérieurs à l'édit de Louis XIV, sans signaler qu'ils aient procédé à des visites régulières dans la maison , notent qu'ils donnaient un certificat de guérison aux vénériens soignés par les chirurgiens de la ville, grâce auxquel ceux-ci étaient payés de leurs soins par le Bureau. Au reste, il n'y eut jamais en fait de visites régulières médicales à l'Hospice- Général avant la division des services, qui survint en
1837. Il M*y eut que des visites chirurgicales journalières. Les médecins ne venaient dans la n^aison qu'appelés par le chirurgien résidant ou par TAdministration, ou encore pour faire des sortes d'inspections espacées.
Cependant, en droit, ils devaient visiter les malades à tour de rôle pendant un mois, et ce droit leur fut confirmé par Tédit de 1681 et par les lettres patentes qui constituaient le Collège.
Il est dit au registre des délibérations , à la date d'août 1707, que le chirurgien tiendra liste des médecins de service par chaque mois, et que M. Le Bailly, ancien échevin , verra les sieurs médecins pour les engager à continuer leurs soins charitables aux pauvres.
Le 28 avril 171 1 , Lhonoré, médecin de la ville, se présente au Bureau avec le chirurgien et Tapothicaire et déclare qu'il viendra, lui et ses confrères, deux fois par semaine, et même plus, pour les cas urgents. Le chirurgien et l'apothicaire seront tenus de rester à rhôpital ces jours-là.
Malgré ces règlements, ces habitudes, ces édits et ces promesses, les visites des médecins paraissent avoir été plutôt irrégulières. Plusieurs fois on trouve aux registre des trente années qui suivirent Tédit trace des préoccupations des Administrateurs h ce sujet, et des députations envoyées pour secouer Tapathie du Collège des médecine. Dans une pièce des archives établie à propos de la survivance de Gosseaume sollicitée
par Vigne, on lit, au sujet du service gratuit du Collège des médecins au Bureau des valides :
« Mais cef acte de leur part , si louable et si utile ,
• avait été mal rempli , c'est-à-dire que les médecins
• oubliaient volontiers leurs malades gratuits pour ne » s'occuper que de leurs malades payants. L'Adminis- » tration eut lieu de s'en plaindre souvent. Aussi voit- » on que, dès Tan 1685, un Administrateur fut chargé » de voir le Doyen des médecins pour l'engager à ex- » horter ses confrères à prendre plus de soin et à être » plus assidus auprès des malades.
» L'exhortation fut sans succès. L'Administration, » gémissant sur une telle négligence, interpella en » 1689 le même Doyen de passer la déclaration, au » nom de son Collège, si les médecins veulent ou non > continuer leur service et le faire avec plus de zèle. » On parla et on écrivit beaucoup de part et d'autre : les Administrateurs pour les besoins de leurs pauvres , les médecins pour le maintien de leurs privilèges; mais, enfin, après une longue querelle, l'Administration prit le parti, en 1720, de s'attacher un seul médecin. Ce fut le docteur Estard, auquel il fut accordé un honoraire actuel de 150 livres. Par un salaire aussi modique on n'avait pas prétendu assujettir le médecin à faire des visites journalières à l'Hôpital, mais seulement à y venir toutes les fois qu'il y serait appelé. »
Estard. — Ce Michel Estard n'est pas une figure banale. De nos jours, on lui donnerait probablement
répithète d'arriviste. Aussi est- on portë.à. le soupçwi ner d'avoir été pour quelque chose dau§ la décision du Bureau de s'adjoindre un médecia en titrei.
Avant lui, en 1689, peu de teipnips après Fédit, avait cependant eu lieu une tentative du même genre, François Gallernand, agrégé au Collège , avait écrit au Bur reau, le 11 février, pour demander à faire seul le service de THospice-Général , aux.« gaiges » du Bureau. Le Collège des médecins , averti , s'y était opposé , ei ses membres s'étaient engagés à se suppléer au besoin dans le roulement établi.
Le Collège des médecins laissa cette fois passer sans protester. Il n'en garda pas non plus rancune à Estard, que Ion trouve doyen trois ans après , et rien ne fait allusion à cette petite révolution dans le registre des délibérations du Collège. Ce n'est que soixante ans plus tard, à la nomination de Gosseaume, que nous verrons ce Collège revendiquer ses droits si longtemps oubliés.
Michel - Estard était né à Alençon, avait étudié à Caen et exercé à Orbec quand il demanda en 1707 son agrégation au Collège des médecins dp Rouen. Ses procédés, dès le début, sont un, peu brusques. On en trouve le développement dans le registre du Collège, dont il occupe plusieurs pages, ce qui n'existe pour aucun autre. Il envoie exploit sur exploit pour exiger son admission et veut violenter la sage lenteur et les minuties d'examen de la Compagnie. Il présente les titres indispensables , dont la valabilité semble contestable. D'après ces titres, pendant qu'il avait exercé à Orbec, il aurait passé ses grades de maître es arts,
bachelier, licencié, en cinq jours! Néanmoins, on le renvoie aux calendes de juillet, dans six mois, pour soutenir sa thèse. Le sujet en est : Peut-on employer les purgatifs dans les plaies de tête compliquées de fracture et d'inflammation du foie? En octobre, à Tépoque fixée, il n*est pas prêt et reçoit une admonestation avec ordre de visiter les médecins du Collège en robe, suivant Thabitude et les règlements. En 1709, il n'a pas encore passé cette thèse et ne vient pas au jour fixé pour cette épreuve, qu'il ne subit qu'en 1710 ou 1712, années dont le compte-rendu manque sur le registre du Collège. En tous cas. on trouve son nom en 1713 parmi les huit membres qui composaient ce Collège.
Cette réception d'Estard n'avait pas été sans autres péripéties. Il avait été chargé de tenir le registre, et quand il le remit à Houppeville (voir Avenel), celui-ci fit constater qu'il manquait plusieurs feuillets importants.. Le Procureur général du Parlement fut saisi de cette lacération. On retrouva les feuillets enlevés entre les mains de Lenoble, un des anciens du Collège. Il les avait reçus de Michel Estard lui-même, qui avait voulu faire disparaître ainsi des notes qu'il jugeait injurieuses pour lui. Le premier Président fit remettre les feuiHets en place et déposer le registre en lieu sûr. Peut-être y a-t-il là l'explication de Tabsence de compte-rendu vers l'époque où Estard fut nommé agrégé.
En plus de sa place de médecin en titre de THôpital-Grénéral, Estard s'était fait nommer n)édecin des
eaux minérales de Saint-Paul, et nous avons de lui une lettre sur ces eaux qui est bien intéressante. On n*a pas fait mieux depuis.
EsTARD. — Dissertation ou lettre à M. Poirier, premier médecin du Roi, surintendant général des eaux, sur les effets des eaux minérales et médicinales de Rouen, 1727.
Dans cette étude, Estard attire l'attention sur quatre sources qui jaillissent au pied de la côte Sainte-Catherine, à proximité de nombre d'autres, dit-il, et qui s'écoulent par un ruisselet dans la Seine. Ce sont des eaux ferrugineuses et sulfureuses. L'eau en traversant la minière dissout les principes ferrugineux, parce qu'elle est chargée du sel universel contenu dans l'air ou cédé par la mer, grand réservoir où se réparent les dissipations des sels de la terre et autres principes.
Une de ces fontaines, plus sulfureuse que les autres, avait reçu le nom de l'Argentée ; une autre, la Dorée, qui était inondée l'hiver par le débordement de la Seine.
Estard en fait l'essai avec de la noix de Galles et de l'huile de tartre. Il décrit les figures formées par les dépôts au fond des vases où l'eau des sources a été recueillie. Puis il étudie les résidus après évaporation, les essaye au tournesol, à la teinture de violette, à l'eau de chaux, au sublimé, voit leur influence sur le lait, etc.
Ces eaux ne sont ni aluni ineuses, ni ammoniacales.
Elles sont efficaces dans les maladies chroniques, surtout des reins et de la vessie. L'auteur cite quelques observations de malades ayant rendu plus de cent pierres plus grosses les unes que les autres ! Ces eaux sont spécifiques contre les vices de Testomac, la colique, les hémorrhoides, les vers. Une personne de trente ans qui prit de cette eau rejeta plus de trois pots de petits vers. Les asthmes, les fièvres irrégulières, tout est guéri. La jaunisse^ les lippitudes ou rougeurs des yeux, la surdité, la mélancolie, les vapeurs, la paralysie, les vieux rhumatismes, les maladies du sexe, Tamour furieux, les ulcères, les tumeurs du sein, ne résistent pas à Teau de Saint-Paul. Elle fait disparaître la stérilité, la gale, les pertes de sang, les maladies honteuses. Cette étude se termine en faisant valoir l'avantage de la proximité de Rouen avec toutes ses ressources, son corps médical instruit, etc. Les eaux de Forges ne sauraient tenir la comparaison. Puis viennent des expertises probantes par les apothicaires.
Heureusement la source est toujours là ; mais nous sommes d'un siècle sans foi !
A la mort d'Estard, ses héritiers ayant omis sur les billets de convocation aux obsèques ses titres de doyen des médecins et même de médecin, le Collège supprima le titre de doyen, qui jusqu'alors était décerné au plus ancien.
Deslongchamps. — Du vivant d'Estard, on lui nomma ce que l'on appelait alors un survivancier; ce fut Des-
longchamps qui fut choisi dès Tannée 1741. Il avait été, croit-on, présenté par Estard, qui avait été à même d'apprécier ses qualités. A la mort du premier médecin de THôpital-Général, survenue en 1752, Deslongchamps lui succéda naturellement, et reçut de l'Administration une indemnité annuelle de 100 livres. Desiongchamps avait demandé son agrégation au Collège des médecins de Rouen le 4 octobre 1731. Il était docteur de la Faculté de Montpellier, où il avait exercé deux ans et avait eu trois prix au Lycée de Médecine de cette ville. Il avait soutenu une thèse brillante devant l'Académie de Caen et était fortement recommandé par l'illustre Chirac, premier médecin du Roi.
Desiongchamps fut invité à déposer, suivant l'usage, 300 livres pour le Collège, et on lui donna la thèse d'agrégation suivante : Doit-on saigne)^ dans la fièvre maligne compliquée de diarrhée et d'hémorrhagie ? Cependant, M. Nicolas-Gervais Deslongchamps ne fut agrégé que l'année suivante, et avec une thèse différente, sur VErysipèle du poumon. Il fut élu conseiller médecin du Roi en 1735, et on le trouve en cette qualité bataillant pour le Collège qu'il présidait contre l'opérateur Ferrand et l'apothicaire Lecointe. En 1743, il fut admis sur sa demande, et avec assentiment d'Estard, à jouir des privilèges et exemptions attribués aux officiers de l'Hôpilal-Général. Il est élu médecin du Roi en 1742. En cette qualité, il devait faire le cours d'analomie et de médecine opératoire. Mais le chirurgien Lecat donnait alors avec son
enseignement libre, très suivi, de grosses préoccupations au Collège des médecins.
Peut-être cette question du cours d*anatomie, qu*il ne faisait pas, laissant le champ libre à Lecat, fut-elle cause que Deslongchamps ne fut pas, suivant Tusage, réélu médecin du Roi en 1747. Il attaqua ses collègues en justice et fut débouté, puis il fit amende honorable. (Voir le Collège des médecins [ Avenel] ). Nous n'avons trouvé aucune publication scientifique sous sa signature. Il mourut en 1779.
GossEAUME. — Son successeur, qui fut Gosseaume, ne fut nommé que deux ans plus tard, en 1781. A ce sujet, le Collège des médecins intervient pour la première fois. Il n'avait pas protesté lors des nominations d'Estard et de Deslongchamps. Il s'avise maintenant que ses droits sont violés. On sait que les membres du Collège, en considération de leurs soins gratuits aux pauvres et de leur service mensuel au Bureau des valides, avaient été déchargés de nombreuses taxes. L'année de la mort de Deslongchamps, la veuve de Boisduval, ancien médecin du Roi et président du Collège, fut avertie par M. l'Intendant d'avoir à loger des gens de guerre. Fleury, Michel et Lepecq furent chargés d'aller représenter à MM. les Administrateurs de l 'Hôpital-Général que la mort de Deslongchamps rétablissait, à l'égard du Collège, l'occasion de manifester le désir que ses membres avaient d'être utiles au public. Ils réclamaient à cet efl'et l'exécution de l'article 20 de leurs statuts homologués au Parlement,
en vertu duquel chaque membre du Collège était obligé de faire à son tour la médecine au Bureau des valides et de la faire gratuitement. Ils faisaient remarquer que cette pratique, assurant aux malades un concours de lumières et de soins et leur procurant Tavantage de recevoir les conseils de tout le Ck)llège, faisait entrer dans les fonds destinés à Tentretien des pauvres une somme qui n'était pas à mépriser, quelque modique qu'elle fût. Elle donnait en même temps aux médecins une de leurs prérogatives les plus chères, celle de rendre aux malheureux l'obligation sacrée qu'ils avaient contractée dans leur agrégation, et dont l'autorité suprême leur avait fait la loi; ils suppliaient MM. les Administrateurs d'avoir égard à leur représentation dictée par l'humanité, la religion, l'obéissance et la justice. (Rouelle.)
< Sur le rapport fait par MM. Defontenay et Le- » febvre le jeune, quarteniers, de l'examen qu'ils ont » fait :
» V De la requête présentée par le Collège des mé-
> decins de cette ville, le 10 février 1779, ainsi que de
> son mémoire succinct, envoyé par M. de Montholbn, » premier Président, le 19 juillet 1780, tendant à » obtenir que chaque membre dudit Collège fasse,
> chacun à son tour, la médecine au Bureau des pau- » vres valides, et de la faire gratuitement, vu le décès » de M. Deslongchamps, médecin de cet Hôpital ;
» 2' Des délibérations des 10 juillet 1685, 1 1 février » 1689, 9 février 1720, 14 avril 1741, 10 février- » 3 mars 1779 et 16 février 1780, qui constatent que
depuis soixante ans THôpital-Général a eu un seul » médecin pour soigner les pauvres, et que le service » s'est fait avez zèle et humanité par les sieurs » Estard et Deslongchamps, médecins;
» Sur quoi délibéré, il a été arrêté que M. Gos- » seaume, docteur et membre du collège des méde- » cins de cette ville, est nommé médecin de cette p maison, aux lieu et place de M. Deslongchamps;
» Et MM. Defontenay et Lefebvre le jeune, quarte- » niers, ont été priés de voir mon dit sieur Gos- » seaume, à l'efTet de Tinformer du choix que TAdmi- » nistration a fait de sa personne, pour remplir une » place (pénible par ses fonctions), mais précieuse et » chère aux âmes sensibles et bienfaisantes ». Signé : Belbeuf. (Extrait du registre des délibérations, 8 août 1781.)
Le Collège déclara ratifier ce choix et nommer ledit M. Gosseaume pour son représentant dans le service dudit Hôpital, sous la réserve qu'en cas de surcharge, d'épidémie dans ledit Hôpital, d'absence ou de maladie dudit M. Gosseaume, d'empêchement légitime, le Collège fournirait un ou plusieurs médecins pour le remplacer, lui aider, ou s'acquitter du service qui lui était imposé par le souverain.
Et sur l'observation faite par M. Gosseaume que le service auquel le Collège est assujetti était un service gratuit, M. Gosseaume déclara que ne voulant altérer en rien cette prérogative de bienfaisance, il acceptait l'honneur que lui faisaient l'Adminisi ration et son Collège, à la condition que ses fonctions seraient gra-
tuites. Michel el Lepecq, délégués par le Collège, se présentèrent à l'Administration avec Gosseaurae pour lui remettre la délibération et la prier de leur en donner un reçu.
On pouvait croire l'affaire réglée par ce compromis. Il n'en Tut rien. L'année suivante, les membres du Collège (3 mai 1782) exprimèrent de nouveau leur désir d'assurer leur antique prérotrative de fournir un médecin à l'Hôpital des pauvres valides, qu'ils tenaient (les lettres patentes de 1681. On décida avant toute nouvelle réclamation de consulter M. Bréant, avocat du Collège. M. Bréant fut d'avis que M. Gosseaume ne pouvait accepter sa nomination, coniraire aux usages et statuts du Collège et préjudiciable k ses droits, el que tes membres du Collège devaient reprendre leur sorvice mensuel.
Celui-ci demanda du temps pour prévenir les Administrateurs amicalement, et les choses paraissent n'avoir pas eu d'autre suite. Gosseaume resta médecin en litre jusqu'après ta Révolution, el désigna Vigne pour lui succéder.
Né à Lyon . il fut ad^ mis au Collège avec sa thèse ; Dans la pneu-
monie érysipélateuse , doit-on prescrire des bains ? Ou trouvera de lui une biographie dans Touvrage du D' Roger sur les médecins normands, puisée en partie dans la notice que lui a consacrée Vigne à TAcadémie de Rouen. Ses publications sont nombreuses et variées. Elles ont Irait soit à des sujets médicaux , soit à des sujets littéraires, mais surtout à la botanique. C'est lui qui, au moyen des manuscrits qu'il put rassembler depuis l'origine de l'Académie, a reconstitué les cinq premiers volumes de cette docte assemblée, constituée, au début surtout, par les médecins de la ville. Il a laissé dans la mémoire de ses contemporains une trace profonde et tous sont unanimes pour le considérer comme un savant et un homme de bien dans toute l'acception du terme. Aussi paraît-il avoir tenu noblement sa place dans le poste d'honneur que lui avait confié l'Administration. Il ne fit pas d'enseignement dans le cours de ses fonctions n l'Hôpital-Général. Les premières tentatives d'enseignement dans rHô|)ital ne remontent qu'à son successeur Vigne, et nous aurons à y revenir plus tard.
ViGNÉ. — Gosseaume demanda à être remplacé dans son service, et Vigne sollicita la place. Il l'obtint facilement à la suite d'un rapport lu par un des Membres de la Commission administrative dans la séance du 30 janvier 1811, et dont nous avons relaté le début au commencement de ce chapitre des médecins. En voici la suite :
« Pour la survivance accordée à M. Deslongchamps,
» vous voyez, Messieurs, que vos prédécesseurs n'ont
• point été retenus par la crainte d*ôter à leurs suc- » cesseurs la faculté de nommer un survivaucier à » M. Estard; il est à croire que M. Deslongchamps » avait fait ses preuves de capacité, et que présenté » par M. Estard, sous lequel il avait exercé son art, il » possédait tous les avantages que Ton devait attendre » de lui.
» Toutefois, cette survivance, qu'un individu tient » de la libéralité d'une Administration, ne serait point » un titre tellement sacré qu'il ne pût être révoqué, V s'il y avait lieu; le survivancier dont la conduite ne » répondrait pas au choix qu'on aurait fait de lui » encourrait la peine de l'exclusion, et elle serait » méritée. L'Administration en exercice la prononce- » rait sans que l'exclus eût le droit de s'y opposer.
» Les divers genres de maladies traitées dans cet » Hospice sont plus du ressort de la chirurgie que de » la médecine. Dans tous les temps il a été desservi » par un chirurgien en chef qui était ordinairement » pris dans les chirurgiens gagnant maîtrise. Il se » fait assister et seconder par des élèves sur lesquels » il a une juridiction presqu'absolue. On se souviendra » longtemps et toujours avec reconnaissance des ser- » vices importants que feu M. Lechevin a rendus à
• cette maison. La mort l'enleva en 1788. Son élève, » M. Maury, qui se montrait déjà digne d'un si grand » maître, le remplaça incontinent et, en l'année 1792, » l'Administration le nomma chirurgien en chef aux » lieu et place de M. Lechevin. Vous connaissez,
» Messieurs, le talent, le zèle et l'activité de M. Maury. Il est encore avec vous, et si nous songeons à son âge avancé, ce n*est que pour reconnaître qu'aucun vestige ne s'en aperçoit dans son devoir, et pour admirer en lui ce dévouement journalier et religieux avec lequel il continue de soulager l'humanité souffrante et malheureuse.
» Mais un chirurgien en chef tel que celui que nous possédons n'a point donné lieu à l'apporter la nomination de M. Gosseaume, élu en 1781, sans rétribution; si celui-ci est venu rarement dans cet Hospice, ce n'a pas été indifférence, mais parce qu'il n'y a été appelé, ni par le chirurgien en chef, ni par l'Administration; il est pourtant. Messieurs, des circonstances où la présence du médecin peut être infiniment utile. Une épidémie peut se déclarer. Ne serait-il pas même nécessaire aujourd'hui d'observer tous les symptômes et les accidents de l'épilepsie, de cette maladie épouvantable qui fait tant de progrès depuis plusieurs années? Ne pourrait-on pas, d'après les grandes découvertes qui ont été faites en chimie, rendre le traitement des maladies vénériennes moins violent que celui qui est en usage dans cette maison? Enfin, le régime sanitaire ne pourrait-il pas recevoir quelques lumières de l'art médical? Tout est méditation dans la conservation de l'homme. La nature est éternelle, et son étude est sans bornes dans son laboratoire infini ; le médecin le plus éclairé, quand il est modeste, meurt encore écolier à cent ans.
» Ce serait faire une injustice à M. Maury de penser » que la nomination de M. Vigne à la survivance de » de M. Gosseaume pourrait lui déplaire. J*ai dans les » mains, Messieurs, Fopinion de M. Maury sur » M. Vigne. Elle viendra dans Tordre que je lui ai » assigné.
» Maintenant, Messieurs, que je vous ai démontré » que la demande de M. Vigne n'est point étrangère » à vos attributions, que ce qu'il vous demande sous » la recommandation de M. Gosseaume, vos prédéces- » seurs l'avaient accordé h M. Deslongchamps sur la » recommandation de M. Estard, voyons quels titres » M. Vigne vous produit de ses mœurs, talents et » expériences, pour vous déterminer à lui accorder la » survivance de M. Gosseaume.
» M. Vigne, fils d'un homme infiniment honorable » de celte ville, s'est allié à une famille également » recommandable. Ses premiers exercices dans l'art » de la chirurgie ont été dans l'hospice d'Humanité » de Rouen, dans les Hôpitaux de Paris et de Brest, » et dans cet Hospice où il est resté cinq années.
» En 1799, M. Vigne intéressait tellement l'Admi- » iiistration des Hospices, qu'elle demande à l'Admi- » nistration centrale du département à l'exempter de » la réquisition ; il déployé, disaient nos prédécesseurs, » des talents rares à son âge; il se conduit d'une » manière exemplaire par ses mœurs; sa douceur » dans le traitement le fait estimer journellement; il » est le modèle des autres élèves qu'il a instruits par » l'ouverture de plusieurs cours, etc.
» Je serai fidèle, Messieurs, dans mes citations, et » Torgane pâle de ceux qui ont loué M. Vigne.
» En la même année 1799, à la suite d'un cours » d'ostéologie, TAdministration consigna dans sa » délibération le tribut d'éloges que M. Vigne avait » acquis par les lumières de sa démonstration.
» En 1801, autre délibération, où TAdministration » parlant de M. Vigne, sur son cours d'anatomie, dit » que les grandes connaissances qu'il s'est acquises » par une étude suivie lui ont mérité les applaudisse- » ments de l'assemblée.
» Dans la même année, l'Administration départe- » mentale écrivait à celle des Hospices : Vous avez » rendu justice à nos sentiments quand vous avez » préjugé que nous verrions avec intérêt les succès » distingués du sieur Vigne; nous applaudissons » également aux soins qu'il se donne pour participer ses » connaissances A ses confrères.
» En 1803, la Société de Médecine clinique de » Paris admit M. Vigne au nombre de ses correspon- » dants.
» En 1804, il reçut le diplôme de docteur en méde- » cine, à lui envoyé par l'Ecole de Médecine de Paris, » et que lui avaient mérité les divers examens qu'il » avait subis, notamment une thèse ayant pour titre : 9 Essai sur les scrofules, dans laquelle, disent les » professeurs de l'Ecole, M. Vigne a fait preuve d'un » savoir aussi solide qu'étendu.
» En 1805, il reçut la commission de Membre du > Comité central de vaccine établi à Rouen.
» L'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen Tadmit au nombre de ses membres résidents en 1806.
» En 1807, la Société médicale d'Emulation de Paris Tadrnit, voulant associer, dit-elle, à ses travaux, ceux des médecins, des chirurgiens et des autres savants distingués qui lui sont connus.
» La même année, il reçut le diplôme de FAcadémie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Caen, à laquelle il avait envoyé ses observations sur les quatre questions suivantes :
» Sur une inflammation de Testomac; contre Fusage du rob anti-syphilitique du sieur Laflfecteur.
» Sur un vomissement, symptôme principal d'une fièvre rémittente.
» Sur les qualités indispensables au médecin. » Nous reconnaissons en M. Vigne, disent les rapporteurs, un excellent observateur qui deviendra un praticien distingué en retraçant les devoirs de la profession qu'il honore par ses talents et par sa propre conduite.
» La Société de Médecine du département de l'Eure l'a également agrégé au nombre de ses correspondants .
> La Société de Médecine de Lyon, à l'occasion d'un ouvrage de M. Vigne, intitulé : De la Médecine légale, lui a envoyé un diplôme de membre associé, le 15 décembre dernier. Le rapporteur nommé par » l'Académie de Lyon s'exprime ainsi :
» L'auteur se fait remarquer par la clarté des idées » et la pureté du style; les notions physiologiques » auxquelles il est obligé de recourir tiennent à des » principes très sains ; ses réflexions jettent le plus » grand jour sur les matières importantes qu'il dis- 9 cute; on y rencontre partout Tempreinte d'une âme » noble et généreuse. Enfin, le moindre témoignage » que Ton puisse rendre «^ M. Vigne est de lui appli- » quer l'épigraphe qu'il a placée à la tête de son livre : » Probitas et scientia.
» Les Académies et toutes les Sociétés savantes ne » jugent souvent les hommes que sur leurs écrits ; » mais, Messieurs, voici deux attestations auxquelles » foi entière doit être ajoutée, parce qu'elles sont de » deux hommes sous lesquels M. Vigne a travaillé, et » qui sont aussi recommandables par leur talent que 9 par leur expérience et leur véracité. (Suivent deux » lettres laudatives de Gosseaume et de Maury.)
» Sur quoi délibéré :
» La Commission administrative prenant en consi- » dération tout ce que le rapporteur a exposé en » faveur des pauvres et du pétitionnaire, voulant » donner à M. Gosseaume un témoignage de sa con- » fiance, et à M. Vigne une marque du désir qu'elle » a d'encourager son zèle et le voir se fortifier de plus » en plus dans son art, a délibéré unanimement de » lui accorder la survivance de M. Gosseaume dans » le titre de médecin en chef de THospi ce-Général, » parce que le dit sieur Vigne s'y rendra toutes les B fois qu'il y sera appelé par la Commission adminis-
» tralive ou par le chirurgien en chef du dit Hos- » pice. »
Pendant son internat à THospice-Général, Vigne avait, avec le consentement des Administrateurs, fait aux élèves de l'Hôpital un cours d anatomie qui avait obtenu le plus grand succès*. Le registre des délibérations en contient le compte-rendu suivant :
Aujourd'hui 18 ventôse, an septième de la République française une et indivisible (10 mars 1799),
La Commission temporaire administrative des Hospices civils de Rouen, composée des citoyens Willart, président, Gonlaut, Lambert et Lachenez-Heude neveu, s'est assemblée à onze heures du matin dans le lieu de ses séances, enclave de l'Hospice-Général, où se sont rendus le Secrétaire de la Commission, le Receveur des dits Hospices, le Directeur et l'officier de santé en chef de l'Hospice-Général.
En conformité de la délibération du 12 de ce mois, la Commission assiste à l'examen des élèves qui ont suivi le cours d'ostéologie ouvert le 3 frimaire dernier (24 novembre 1798) et professé par le citoyen Vigne, chirurgien interne de l'Hospice-Général. Ce citoyen, après avoir prononcé un discours dans lequel il démontre tous les avantages d'une science aussi utile à l'humanité, procède successivement à l'examen des élèves dont les noms suivent :
1 . Le discours de Vigne à la distribution solennelle des prix a été imprimé en un opuscule.
Age. Temps d'exercice.
Louis-NMcolas Lepeuple. 24 ans. 2 ans 9 mois.
François-Marie .lourel . . 23 — 2 — 6 —
Louis Maury 22 — 3 —
Emmanuel Davoult 19 — 1 — 3 —
Jacques Tillaye 18 — 2 —
Jean- Louis Casse 13 — 1 —
Louis Fortin 13 — 9 —
Nicolas-Sanson Ouin. . . 13 — 3 —
Chacun d'eux ayant décrit les différentes parties osseuses sur lesquelles ils ont été interrogés, ainsi que les moyens propres à remédier aux inconvéniens dont elles sont susceptibles, la Commission les félicite sur leurs travaux et les engage à profiter constamment des leçons que le citoyen Vigne veut bien continuer à leur donner. Elle paie à ce dernier le tribut d'éloges qu'il s'est acquis et l'invite à lui remettre le discours qu'il a prononcé lors de l'ouverture de son cours et celui de ce jour, pour être déposés aux archives de l'Hospice- Général. Vigne remercie , et extrait de la délibération est envoyé à la Municipalité et au Département. — Quelque temps après , l'Administration municipale envoie une lettre de félicitations.
L'année suivante, le 12 ventôse an VllI (3 mars 1800), avant sa séance hebdomadaire, la Commission administrative assiste à l'examen des élèves qui ont suivi les trois premières parties du cours d'anatomie professé par Vigne. La séance est ouverte par un discours de Vigne sur les sujets traités, et qui fut im-
primé par la suite, puis les citoyens Gosseauine et Le Maire de Temanle font les interrogations aux élèves, qui répondent d'une manière très satisfaisante et sont félicités.
Après quoi, le citoyen Vigne, de son propre mouvement, remet sur le bureau deux prix destinés par lui aux élèves qui, au jugement des citoyens examinateurs, les auront mérités.
L'un, composé de lAnalomie, de W inslow, est décerné au citoyen Louis-Nicolas Lepeuple.
L'autre, composé du Traité des os, par Berlin, est décerné au citoyen Louis-Michel Petit, âgé de vingtcinq ans, natif de Lisieux.
Cette distribution finie, le citoyen Vigne père se lève et fait un présent à son fils, en lui témoignant sa satisfaction de ses travaux. Aussitôt son fils le presse dans ses bras et lui en marque toute sa reconnaissance. Les Membres de la Commission et plusieurs personnes de l'Assemblée embrassent aussi les citoyens Vigne et leur donnent de nouvelles preuves de leur satisfaction, notamment les examinateurs sur le mode d'instruction. Une lettre d'éloges de la Municipalité fut envoyée ensuite et transmise à Vigne, dans une séance de la Commission administrative au cours de laquelle il donna sa démission d'interne : « Parce que, disait-il, il était temps de travailler sérieusement pour lui; les années s'écoulaient, et l'étude de la botanique, de la chimie et surtout de la médecine pratique, réclamaient désormais tous ses loisirs. L'Administration accepta cette démission (4 germinal an VIII) en mani-
feslant le regret de ne pouvoir conserver plus longtemps un interne aussi distingué, auquel l'Administration centrale du département envoyait aussi ses éloges.
Le passage de Vigne à THospice-Général, comme médecin en chef, fut de courte durée. Il démissionna le 22 mars 1815, sous prétexte de santé, et parce que il avait été nommé seul, alors que la loi de Tan V qui mettait la nomination des places des grands hôpitaux à la disposition du Minisire demandait qu'il soit présenté une liste de trois candidats, mais, en réalité, parce qu'il était en but aux tracasseries de Maury.
Vigne était d'une nature délicate et sensible. On trouve de lui, dans le livre du D*" Roger, sur les Médecins normands, une étude longue et détaillée. Il était poète, et plusieurs de ses poésies ne sont pas sans valeur. Voici, à son sujet, un trait inédit, croyonsnous.
11 écrit le 22 novembre 1815 à l'Administration : « Mon petit ouvrage intitulé La violette et le lys a » produit 313 fr. 75. Employer une partie de cette » somme à récompenser la bonne conduite le travail » et le talent chez de jeunes sujets dénués de fortune, » ne serait-ce pas en faire une application doublement » utile V y> Il demande que Ton donne 100 francs à deux enfants de THospice-Général , Pierre Christophe et Mauduit, et les autres 113 francs à Madame Jamet, supérieure des religieuses, pour qu'elle les distribue au mieux. Il demanda encore à payer les frais faits par l'Administration à son cabinet de l'Hôpital, son
intention ayant toujours été que dans la maison des pauvres on ne fît rien pour lui qui pût leur être à charge. Il avait fait enlever les fers à ceux des fous qu'il avait trouvés encore enchaînés, et il le rappelle dans une lettre à Maury , qui l'accusait d'avoir donné sa démission parce qu'il ne se sentait pas de force à tenir sa place. Il l'appelle dans cette lettre, et en termes atténués, l'homme le moins civilisé, le plus injuste et le plus ingrat qu'il connaisse.
En 1834, il fut nommé du jury d'internat; mais il refusa cet honneur et envoya à l'Administration son ouvrage sur les secours aux noyés.
Vigne fut le dernier médecin de l 'Hospice-Général. Après lui, Roussel fut bien nommé médecin des deux Hôpitaux, mais ce fut surtout pour atténuer ce qu'une suppression brusque aurait pu avoir d'imprévu. Lamauve, chirurgien, remplit en même temps les fonctions de médecin, puis, plus tard. Blanche, chirurgien en chef. On ne vit reparaître le titre de médecin de l'Hospice-Général que plus tard, à la division des services. En fait. Couronné fut le premier après Vigne, et à long intervalle. Mais nous devons nous arrêter ici, pour ne pas pénétrer dans la période contemporaine.